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Version 1.04 - Chiangmai - Avril 2016

 

Catholiques, Protestants, Orthodoxes... et stylites.

Abstract: L'Histoire, la maturation des cultures, transforme la raison d'être des dogmes écclésiaux. Aujourd'hui, la diversité des Eglises sert l'Esprit évangélique. Une certaine forme d'oecuménisme est devenue désuète et même peu chrétienne.

En Occident, autrefois, lorsque les Eglises pouvaient encore se le permettre sans faire sourire, elles excommuniaient et c'était pour le condamné un grand malheur. Cette crainte bridait l'arrogance de quelques satrapes, bâillonnait quelques empêcheurs de tourner en rond désireux de proclamer des vérités dangereuses pour la communauté... Tout le monde jouait le jeu -sauf quelques hérétiques têtus bien sûr- de telle sorte qu'une seule idéologie, un Dogme bien balisé (et pas tout à fait asservie aux marchants ou aux princes), servait de rail; le culte simple qui en découlait permettait au quidam d'harmoniser sa vie avec l'Au-Delà sans trop devoir conjecturer.

En Occident aujourd'hui, une telle politique religieuse est devenue illusoire. Il est fou et dangereux celui qui voudrait homogénéiser les pensées, l'autorité et les pulsions! Il ne susciterait que guerres et révoltes. Les bûchers n'amusent plus personne et le seul idéal universel auquel on est en droit d'aspirer est un compromis: la coexistence pacifique de nos diversités. La leçon de Babel a fait son chemin; le goût de la symbiose prévaut sur celui de la fusion et la symbiose devra elle-même accorder de plus en plus de place au pur et simple "parasitage" comme le laisse de plus en plus clairement comprendre l'élucidation du Corps Mystique (Cf. article dédié à ce paradoxe très chrétien).

Pour la sphère catholique cette mutation a été copernicienne. Par delà les discours, ce n'est plus l'Eglise qui punit le dissident en l'excommuniant mais l'Eglise qui, humblement, se reconnaît ou non dans telle ou telle forme de dissidence. Qu'elle n'en vienne surtout pas à proclamer trop haut une excommunication car ce serait faire le jeu de son ennemi en faisant sa publicité!

En forçant à peine le propos, on pourrait dire que ce sont enfin les chrétiens qui font le Christianisme et que les Eglises "dogmatées" s'y adaptent tant bien que mal. En fait, rien d'hérétique dans cette manière de penser la distribution des pouvoirs, mais maintenant, le propos reflète bien la réalité du terrain alors qu'autrefois, elle n'était que le slogan affiché par des clercs qui se pensaient habilités -et qui l'étaient peut-être plus qu'on le pense- à représenter les peuples incultes ou silencieux.

Comme à l'époque héroïque et mal formatée du christianisme naissant, ces derniers siècles, les Eglises chrétiennes se sont donc divisées et multipliées comme des petits lapins (et il n'y a pas lieu de croire que le mouvement s'arrêtera de sitôt). La pulsion dévorantes unitaristes de l'Eglise Catholique a pris du plomb dans l'aile (au niveau de ses fidèles). Mais c'était, qu'on le veuille ou non, inéluctable parce qu'inhérent aux canons primordiaux du christianisme, je veux dire aux Evangiles! L'Eglise de demain n'aura plus de Dogme, plus de théologie donc, mais elle ne sera habitée que par des théologiens.

A la curie romaine, on sait depuis toujours le danger que représente une telle émancipation des fidèles (ce que l'Esprit luthérien avait peut-être sous-estimé): le traditionalisme ici, l'intégrisme là-bas, l'Eglise du prince, l'Eglise des marchands, l'Eglise des fous et toutes les autres formes d'imbécilismes puisque le bon sens, de fait, n'est pas la chose au monde la mieux partagée. Or si la raison n'est pas, de droit, la plus habilitée à fédérer autour du Christ, le non-sens et l'abandon à l'instinct ne servent certainement pas le Christ plus tendrement!

Les Dogmes «protestants» (entendez ici «ni -catholique-ni-orthodoxe») sont déjà devenus innombrables. Un pasteur rassemble quelques moutons autour de son intuition religieuse où il est question du Christ, donne à sa communauté un style et une structure, ...et puis à Dieu va; qui ne s'y retrouve pas ne fait pas partie de la nouvelle communauté ecclésiale et tant pis pour lui!

En Afrique et en Asie surtout mais aussi ailleurs, nous pouvons observer mais certainement plus interdire une telle diversification. L'Eglise catholique va bien-sûr, plus que les autres obédiences chrétiennes, essayer de ramener ses brebis têtues au bercail: elle envoie donc ici un jésuite se joindre à tels offices charismatiques, là un dominicain se fondre au coeur d'un foyer traditionaliste et espère ainsi ramener ses dissidents à de plus sobres discours, mais globalement la tendance me semble irréversible.

Personnellement, je suis un peu protestant et un peu catholique, ...c'est selon. En fait je suis comme la plupart des chrétiens occidentaux d'aujourd'hui; je ne souscris aux dogmes que partiellement et uniquement si je peux le faire en bonne conscience. (On ne naît pas stylite, on le devient... )

Je m'exclus des Eglises existantes? Non! Ce n'est pas moi qui m'en exclus! Ce sont elles qui éventuellement m'excluent. Mais qui serais-je donc pour éventuellement mériter qu'elles lèvent un tel tribunal? Les Eglises instituées préfèreraient probablement, si elles devaient vraiment s'investir dans cette insignifiante question des "neo-stylites", garder sous son giron ces doux marginaux plutôt que d'en faire des hérétiques! La plupart des grandes Eglises n'ont d'ailleurs jamais aimé exclure parce que ce n'est finalement pas très chrétien que d'exclure et c'est même perdre de l'influence sur ces "hérétiques" qui parlent tout haut.

Je m'étais brouillé avec un ami pour diverses raisons que j'avais alors -à tord d'ailleurs- jugé sérieuses. Il m'avait envoyé un émail pathétique qui disait que j'avais violé tous les codes de l'amitié qui nous avaient unis et qui donnaient, selon lui, des devoirs débordant le cadre de nos convictions et engagements respectifs. Comme ma colère n'était pas calmée, je lui ai répondu que je n'avais rien à faire de sa théorie de l'amitié et que seuls m'importent les amis... La maturation donne quelques droits qui prévalent peut être parfois sur le devoir de fidélité!

On est en matière religieuse comme en amitié. Ce n'est pas le Dogme qui doit forcer l'Adoration mais l'Adoration qui forge le Dogme. C'est mon Expérience spirituelle qui allume ma vie dogmatique avant même de connaître le nom de l'Eglise qui s'en appropriera... Cela reste vrai même si c'est incontestablement telle ou telle Eglise qui m'a appris à utiliser le mot 'Dieu', le nom de 'Jésus', et l'importance des 'Evangiles' pour pouvoir mieux verbaliser mon Expérience!

Mais chaque nouveau découpage symbolique de la réalité que mon cerveau opérera à l'occasion de mon Expérience spirituelle étoffera la combinatoire des dogmes possibles. Finalement, l'Expérience sera seule à pouvoir encore guider mes pas là où les Dogmes établis ignorent encore que tel ou tel symbole peut se diviser en plusieurs autres symboles. Il est toujours possible qu'en marchant sur ces nouvelles routes mentales, nous atteignions des nouveaux points de vues qui laissent voir que tel ancien Dogme est un pur archaïsme impossible à assumer plus longtemps. On a déjà vécu cela en médecine, en astronomie, en philosophie... Lorsque par exemple un médecin pu distinguer dans ce que l'on appelait globalement la teigne soit une mycose soit un psoriasis, il est devenu impossible de penser la teigne comme on l'avait fait avant sa découverte... Et que dire alors de la lèpre tellement présente dans les textes bibliques...

Je suis chrétien parce que historiquement, c'est le canon des Evangiles qui m'a donné le langage par lequel j'ai commencé à découper et penser la matière spirituelle. Ils sont la fondation première de mon dogme puisqu'ils en sont la langue-même, son "ordre symbolique" premier. J'ai souscris donc à l'Esprit Evangélique par une coincidence historique. Or l'Esprit Evangélique me dit que c'est la lecture communautaire qui donne aux textes sacrés leur force religieuse. Jésus n'a pas laissé d'écrits et les évangiles sont signés par des hommes, pas par des anges; les textes sacrés sont donc truffés de petites inconséquences et de petites contradictions qui font à la fois leurs charmes, leur crédibilité historique et l'aiguillon qui nous met en quête de miettes de sens. Cela fait deux mille ans que nous réinterprétons la Parole, que nous réinterprétons les réinterprétations de la Parole. Cet Esprit Evangélique, prisonnier de son dynamisme, est bel et bien vivant et nous comprenons pourquoi certains théologiens aiment utiliser la formule de "Parole Vivante" pour l'évoquer. Il est question ici de rien d'autre que de la Parole du Christ Ressuscité! Mais c'est justement parce qu'Il est vivant et donc susceptible des faire naître des imprévisibles nouveautés que l'Esprit Evangélique ne correspondra jamais parfaitement à l'un ou l'autre Dogme.

Cette fluidité du Christianisme liée à l'imperfection de sa définition lui permet de se couler dans plusieurs formes, c'est à la fois sa vie et la garantie de sa pérennité.

Je disais donc être un peu protestant et un peu catholique plutôt que ni l'un ni l'autre. Je suis aussi Orthodoxe à mes heures voire Bouddhiste!

«Blasphème! Blasphème contre l'Esprit! Engagez-vous s'il vous plaît monsieur le stylite! Que votre 'oui' soit 'oui' et que votre 'non' soit 'non'!»

Ah oui, Mt 5,37! On a beaucoup abusé de ce propos de Jésus et il est souvent devenu comme la pierre angulaire de l'autorité des petits chefs de sectes.

Dire «oui» en bloc, ce n'est rien d'autre que de dire et «non» et «oui» en même temps. Il me semble impossible de faire dire à l'Esprit Evangélique que le bon chrétien serait celui qui s'abandonne en bloc à un code, à un prêtre, à un Dogme... Le Christ discutait, et parfois âprement, ces trois formes d'autorité. Le 3eme (ou le 4eme selon l'obédience choisie) commandement du décalogue en a pris pour son grade (querelle du sabbat)!

Nous ne pouvons pas fuir nos responsabilités dès qu'elles nous incombent! C'est le message à la fois de la parabole des talents et de celle de ces deux frères dont l'un disait "oui" et ne faisait rien alors que l'autre disait "non" mais finalement faisait ce qu'il avait initialement refusé de faire. Toujours et toujours réétudier nos engagements, en fonction de ce que le temps et les évènements nous donnent de neuf en maturité et en potentiels! La vie est mouvement et le sens de la question d'hier n'est plus exactement le sens de la même question aujourd'hui (virginité, rançon rédemptrice, etc.). Tous les engagements, tous les voeux, toutes les promesses solennelles, tous les actes de foi devront s'en accommoder et non l'inverse. Notre spiritualité mûrit ...et de nouvelles questions en surgissent qui nous obligent! La maturité a des droits et des devoirs que la fidélité n'a pas.

Oui, la maturité oblige. Jésus aimait les enfants, c'est certain, mais rien, absolument rien ne nous laisse croire qu'il poussait à l'immaturité, à l'infantilisation. Ce qu'il aimait dans l'enfance, à mes yeux en tout cas, c'est justement qu'ils n'ignorent pas leur immaturité, c'est justement cette confiance qu'ils ont en leur capacité de croître. Cette enfance-là, celle des béatitudes, elle peut même se retrouver chez le vieillard. Grandir, n'est-ce pas refuser de dire qu'hier j'étais en tout point semblable à ce que je suis aujourd'hui? Entre hier et aujourd'hui, une nouvelle nuance, un nouvel éclairage, une nouvelle catégorie mentale qui m'oblige à de nouveaux ajustements politiques et religieux.

Dire «oui» ou «non» une fois pour toutes pour ne plus avoir à se prononcer plus tard (ce qui est l'obéissance ou la désobéissance aveugle), c'est parfois enterrer le talent, c'est parfois dire et ne pas faire, c'est parfois refuser l'invitation, c'est parfois mettre le vin neuf dans les vieilles outres, etc. Les Evangiles sont sur ce point presque aussi impitoyables que vis-à-vis du divorce ou des richesses. On n'en sortira pas: il y aura toujours et toujours un «oui» et un «non» à re-nuancer. Le chrétien ne peut échapper à cette responsabilité.

Les exemples dans l'histoire foisonnent qui devraient faire réfléchir les jusqu'au-boutistes de la fidélité ecclésiale: ce bon petit fonctionnaire devenu un bourreau au service de Polpot ou de Hitler ne se distingue pas vraiment de celui qui jugeait et brûlait sorcières et bougres. Leur obéissance aveugle d'alors ne leur permettait même pas de simplement suspecter une différence entre le réel et l'idée qu'ils en avaient. On peut même penser qu'ils agissaient sans méchanceté, en toute bonne foi, convaincus de se charger généreusement des 'sales besognes' pour permettre la marche vers le Royaume. Ce n'est donc pas vraiment tel petit juge minable ou tel lamentable bourreau que je veux dénoncer ici, mais l'absence en eux de cet Esprit Evangélique qu'ils prétendaient servir, ce qui les a conduit à devenir minable ou lamentable par obéissance.

J'obéis donc, mais pas nécessairement pour toujours, à certaines clauses seulement du dogme catholique, des dogmes protestants, des dogmes orthodoxes...

J'aime dans certaines Eglises protestantes, qu'ils purent plus que les Catholiques et les Orthodoxes faire confiance aux personnes sincères et pourtant marginales. J'aime aussi qu'elles purent dénoncer la magie et l'idolâtrie qui aiment tant fleurir aux chapelles catholiques et orthodoxes.

Mais j'aime chez les Catholiques et les Orthodoxes qu'ils purent mettre les rênes à l'idole des idoles, le "Grand Neurone d'Or" auquel certaines Eglises protestantes firent un trop grand culte... Et -dois-je le confesser avec le front rouge?- j'aime ces sottises mariales en lesquelles les plus brillants Protestants ne surent ou ne purent percevoir ce simple et pur abandon à la chose religieuse, préalable à toute élucidation spirituelle véritable.

J'aime aussi la bonne odeur de l'encens qui peut-être réjouit les narines célestes presque autant que celles des naïfs qui veulent honorer Dieu ainsi.

J'aime que les Catholiques et les Orthodoxes surent faire confiance et honneur plus que les Protestants aux grandeurs troublantes de ces vies monastiques totalement consacrées à la contemplation.

J'aime enfin chez les Catholiques qu'ils soient encore en mesure d'organiser des révolutions... L'impact que peut avoir un concile catholique sur toute la sphère chrétienne ne peut se comparer qu'à ce coup de pied dans la fourmilière catholique que fut en son temps l'oeuvre de Luther. Les théologiens de toutes les obédiences savent qu'il y a cette faille sismique sous la Curie romaine et qu'elle est susceptible à tout moment de provoquer de nouveaux tremblements théologiques pareils à ceux de Vatican 2 dont les ruines fument encore sur toute la planète chrétienne et non chrétienne. (Il y a là un paradoxe qui aurait enchanté le grand Luther: aujourd'hui, celui qui aurait l'étoffe des plus grands prophètes réformateurs, s'il avait de surcroît des ambitions planétaires, risquerait bien de devoir prendre la carte du parti catholique plutôt que celle du parti protestant!)

 

paul yves wery - Chiangmai - Novembre 2007

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