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Version 1.0 - Décembre 2020

 

PRÉSENCE vs EXISTENCE vs REPRÉSENTATION.

 

Deuxième partie

Représentation, trace, signe, cognition, information

 

Abstract: La 'présence' et 'l'existence' semblent se disséminer dans le monde selon des lois différentes... Méditation sur les articulations entre traces, signes, présences, représentations, cognition, computation, informations, interactions...

(Il n'est pas indispensable d'avoir lu la 1ère partie pour lire cet article.)

 

I – L'atome et l'athom (court rappel de la 1ère partie)

Toutes les forces du monde se disputent leurs zones d'influences. Elles se contredisent, se coalisent, se neutralisent, se croisent autour de points critiques que le moindre atome n'approche qu'au risque de voir sa trajectoire soudainement drastiquement changée ...une trajectoire qui, en complicité avec les trajectoires des autres choses de son écosystème, dessine un flux de formes instables.
Mais parfois, par simple obéissance aux lois mécanique, des paquets de ces trajectoires condamnent à une certaine stabilité ici les constituants d'une pierre, et là, les constituants d'une fleur. Cela durera quelques siècles ou quelques heures. Ces choses pérennisées, je les appelle des «athoms». Ce sont donc des agrégats, des ensembles d'atomes enraillés par leurs géodésiques et par elles confinés quelque temps dans des zones circonscrites de l'étendue. Les athoms ont eux-mêmes leurs trajectoires et s'assemblent entre eux de manière plus ou moins pérenne, etc.

J'utilise le mot «atome» comme il était utilisé autrefois, avant l'essor des sciences physiques et chimiques. L'atome est la brique élémentaire qui compose les choses étudiées, donc les particules élémentaires pour les choses prises en considération par les physiciens d'aujourd'hui...

Le passage des atomes aux athoms ne change pas les règles du jeu; je veux dire ici que pour les physiciens, les lois de la mécanique restent éventuellement les mêmes. C'est la géométrie ou, plus précisément, ces formes qui sont dessinées par des groupes de géodésiques, qui me font croire, parfois, que de nouvelles forces sont venues assister celles de la physique. Ces forces secondes, ces forces «émergentes» ne sont pas miraculeuses; elles sont l'effet global de l'application rigoureuse des forces premières sur les millions ou les milliards de parties qui composent l'athom...

Puis-je alors penser que la mécanique gouverne les fleurs, que c'est un mécanicien qui les bichonne, les féconde, les expose à notre regard incrédule?
D'où viendrait cette audacieuse percée des mécaniciens dans la gouvernance des fleurs?

Les scientifiques d'autrefois n'auraient simplement pas été assez attentifs à cette généricité formelle des grands ensembles de géodésiques; ces milliards de lignes qui taguent les surfaces et les volumes dans lesquels nous évoluons, esquissent des replis, des culs-de-sac et des trous où des atomes et des athoms, pour un temps, s'établissent.
À la bonne heure; pas le temps de s'ennuyer dans ce foisonnement de choses confinées: grâce à une nouvelle génération de géomètres/géographes, l'esprit curieux du mécaniste a maintenant accès à toutes les alcôves!

Toutes?
Mmm... presque toutes...

Vite, un bilan du chemin déjà parcouru par la bande à Copernic:

Au début, ces mécanistes ne se passionnaient que pour le mouvement des étoiles et des pierres. (On sortait juste du Moyen Âge; la théologie s'égarait dans des thèses vaseuses et invérifiables sur le sexe des anges et cela commençait à fatiguer ceux qui font profession de penser.) Pour comprendre la chorégraphie des étoiles et des pierres, la méthode copernico-galiléenne, ça marche bien...
Pourtant, malgré ces percées théoriques, par prudence parfois, par conviction souvent, les plus grands mécanistes ont malgré tout laissé le décryptage de la vie aux mains des prélats, des gourous et des escrocs. Quant aux formes des flammes et des caustiques, des tourbillons et autres tempêtes, ...ils remettaient l'exercice à plus tard; il y avait déjà bien assez à faire avec les trajectoires des planètes et des boulets de trébuchets.

Sous le scalpel du mécaniste, lorsque diverses forces se côtoient, les trajectoires des choses que ces forces contrôlent semblent capricieuses. Or les forces qui se chamaillent leurs proies sont innombrables en tous les points de l'univers; c'est dire que les belles trajectoires longues et lisses sont finalement rares dans la nature. Les mauvaises langues disent que Galilée, à Pise, du haut de sa légende, a bien pris soin de ne pas comparer la chute d'une pierre avec celle de la feuille morte que le vent emporte...

Il aura fallu attendre les carrures des Henri Poincaré et autres René Thom pour oser s'attaquer frontalement à ces extravagances formelles taguées par les géodésiques. En bons stratèges ils s'attaquent au problème indépendamment de ce que ces courbes sont censées représenter; un travail de matheux donc, un travail de géomètre sur des espaces continus... Ensuite, la géométrie enrichie par leurs somptueuses méditations, a été rendue aux physiciens.

Des érudits ahuris découvrent alors qu'il se pourrait bien que ce soit effectivement l'application stricte des lois de la mécanique aux trajectoires des atomes et des athoms qui donnent des formes aux fleurs. Au-dessus de la graine plantée dans de la bonne terre, tout au cours de sa croissance et en fonction de l'évolution simultanée de tout l'écosystème, s'élabore un champ de vecteurs attractifs et répulsifs qui réorientent les atomes et sculptent ainsi la fleur au «coup pour coup». Et puis, lorsque enfin certains points critiques se font valoir, une catastrophe née d'une chiquenaude brise la cohérence; la fleur se fane.

Avec les analyses savantes de ce qu'on appelle globalement les dynamiques non linéaires, la physique a acquis des outils d'analyses plus discriminants. Par la prise en compte de ces «effets de groupe» des trajectoires, de nouvelles régularités «émergent» qui étaient jusque-là énigmatiques. Par ces nouveaux outils strictement mathématiques, ce qui était impensable sans l'aide de l'une ou l'autre forme de dualisme (Sélecteur darwinien, Dieu architecte, Élan vital, point Oméga...), peut devenir nécessaire sans recourir à ces hypothèses! Maintenant la mécanique accepte qu'un athom à l'instant 't' puisse réorienter les flux de ses constituants pour l'instant 't+1' puisqu'il influence l'écosystème et que l'écosystème l'influence. Cela contribue ici à expliquer une robustesse, là un rétrocontrôle cybernétique, ou le repli d'un tissu embryonnaire... Autant d'effets émergents qui assurent la diversité et la stabilité (strictement confinée dans l'espace et le temps) des athoms dans le monde.

Quelques réductionnistes triomphent et crient déjà à qui veut bien les entendre, qu'on en a fini avec les causes finales, les entéléchies ou l'élan vital; la scrupuleuse obéissance aux lois inchangées de la mécanique dans une géométrie mieux comprise suffit! «L'attracteur» des flux qui charpentent l'athom n'est pas une «Puissance d'en Haut» qui dessine à l'avance, qui prédestine, qui prépare. «L'attracteur» se crée et se renforce ou se dissout «au jour le jour», par l'observation stricte des lois de la physique dans un contexte dynamique. Certes la géométrie n'est plus vraiment celle d'autrefois, mais à bien y regarder, il n'aura même pas fallu bouleverser les paradigmes de la géométrie. Il n'y a rien ici de comparable au massacre de l'axiomatique euclidienne par les espaces courbes... Les paradigmes restent inchangés ou peuvent changer à l'envi; la racine de la révolution paradigmatique ne se situe pas vraiment là. Le choix des axiomes et la gestion classique ou moins classique des référentiels peuvent continuer à être discutées comme autrefois. Mais maintenant on prend mieux en compte les effets de flux, les effets d'échelles, l'effet d'attractions et de répulsions asymptotiques sur les cercles et les trous, ...la complexité des choses!

*

Avec ces modélisations dynamiques non linéaires et leurs athoms en fleurs ou en épines, certains coperniciens –dont René Thom lui-même– ont donc pensé qu'on venait enfin de détruire la vieille muraille qui protégeait la biologie des conquérants mécanistes. Mais de l'autre côté de la muraille, ce sera plus compliqué que prévu. Les envahisseurs doivent reprendre leurs études sans quoi il faudra se replier et laisser de nouveau les gourous affirmer que dans la vie, les lois de la physique sont elles-mêmes, autant que les choses qu'elles dirigent d'une main de fer, au service d'autres princes plus puissants encore.

Pour les flammes, les caustiques, les tourbillons, les changements de phase, l'essentiel semble pouvoir s'expliquer...

Mais en biologie, par-delà ces quelques déclarations triomphalistes, un malaise subsiste. Certes, les athoms et les atomes impliqués dans la vie obéissent aussi aux lois de la mécanique et aux implications géométriques des dynamiques non linéaires, ...mais une (discrète) intuition récurrente tracasse encore quelques savants. Pas encore moyen d'exclure tout à fait l'existence d'une gouvernance inaccessible aux physiciens et qui, pour incarner ses propres caprices, instrumentalise tout à la fois les lois de la mécanique (émergentes ou non) et les athoms qui y obéissent.

Pour beaucoup, le problème de l'équilibre entre le métabolisme et le catabolisme, celui de l'homéostasie qui y est lié et quelques autres restent encore passablement énigmatiques. Les chercheurs travaillent mais leurs solutions gardent parfois une odeur de soufre parce qu'elles bafouent les intuitions les plus généralement admises: ici, sur l'irréversibilité du temps, et là, sur les plus élémentaires intuitions statistiques...

Maintenant, à parler franc et au risque de décevoir mon lecteur, je n'en fais pas une affaire d'État et si demain un théoricien habile et patient arrive à me faire comprendre distinctement et clairement que la sélection darwinienne ou l'homéostasie bernardienne n'ont pas besoin d'une cause finale pour se pérenniser, je signerai...
En fait, je m'en fous un peu parce qu'en fouinant du côté de ce qui est déjà «scientifique», je suis tombé sur un tout autre souci théorique qui me semble infiniment plus intéressant: la question de la présence et de la représentation! Et c'est ici qu'arrive mon dinosaure...

II – Présence versus existence

 

II-1- Le dinosaure
Qui gouverne le monde vivant?
Les René Thom et autres Prigogyne, après avoir donné aux athoms la dignité ontologique des atomes, pensent que c'est la mécanique. Étant incapable d'étayer des arguments solides contre une telle thèse, je l'admets provisoirement (et à contrecoeur) pour les besoins de ma recherche. Ce serait donc l'application rigoureuse des lois de la mécanique dans une soupe d'atomes et d'athoms qui a fait que les dinosaures ont agité le monde pendant quelques millions d'années. C'est la mécanique et rien qu'elle qui a organisé simultanément leurs neurotransmetteurs, leurs muscles, la position des victimes qu'ils broyaient entre leurs mâchoires... Bref, les dinosaures tout comme leurs proies étaient des marionnettes obéissantes aux ficelles des forces décrites par la physique.

Et puis? Eh bien, c'est simple! La mécanique a fait savoir que cela avait assez duré et que les dinosaures devaient disparaître. Ils sont donc tous morts. Ils ont cessé d'exister en tant qu'athoms pour libérer tous les sous-produits physico-chimiques qu'ils avaient asservi pour pouvoir exister et durer.

Jusqu'ici, encore rien de vraiment étonnant; j'avais bien compris que la stabilité des athoms était toujours strictement confinée dans un territoire d'espace-temps –sans quoi ces athoms seraient des atomes (des particules élémentaires d'un nouveau genre) et pas des athoms! Après la disparition des dinosaures, les pièces du 'bateau d'Ulysse' (Cf. première partie), déliées par sa désagrégation, se sont dispersées au fil des courants pour accomplir d'autres fonctions selon leurs propres lignes d'inerties.

Les caractéristiques spécifiques des dinosaures ont cessé d'agir sur le monde parce qu'ils ont cessé d'exister ne laissant pour traces que des agrégats chimiques plus ou moins déliés les uns des autres, etc. Pour un mécaniste, «le dossier dinosaure» est clos; place aux dossiers de ses os, de sa chair pourrissante, de son ADN menacé, etc. C'est aussi simple que cela.

On en resterait là s'il n'y avait eu un étrange phénomène observé des millions d'années plus tard (et qui s'est généralisé sur toute notre planète à partir de la deuxième moitié du XXe siècle): le retour du dinosaure en tant que dinosaure! Voilà que cette bête inexistante, à cause d'un os ou d'une empreinte laissée dans la boue durcie, a recommencé d'agiter certaines parties du monde (en l'occurrence, des neurotransmetteurs dans les cerveaux de certains chercheurs, l'imagination de quelques professionnels de l'audiovisuel, des tressaillements de milliers d'enfants agités par les œuvres de ces artistes...).

Au premier regard une telle proposition est stupide; ce ne sont pas des «vrais» dinosaures mais des «faux» qui nourrissent les papiers académiques ou la production de films et de jouets. Pourtant, à y regarder mieux, si je veux bien entrer dans toute la complexité de ce phénomène-là, quelques évidences vacillent.

Je peux bien courir dans tous les sens, j'en arriverai toujours à devoir assumer une formule paradoxale du style: «quelque chose qui a été et qui n'est plus, est encore susceptible d'inciter le paléontologue à ranger les mots de telle manière plutôt que de telle autre dans son étude... et, consécutivement, d'influencer l'imaginaire d'un scénariste... et d'induire des tendances nettes dans la fabrication de jouets...».
Sans la «survie» de ce que d'aucuns appellent la «forme» du feu dinosaure mais que, moi, j'appelle sa «présence» pour des raisons précises, sans cette «présence» donc, pas de papier savant, pas de «Jurassic Park», pas de «REprésentation» de la bête (mais simplement «présentation» d'une création de poète).

Des fragments d'os d'un dinosaure agissent encore sur le monde par une pesanteur, une manière d'accrocher la lumière ou des réactions physico-chimiques dans les éprouvettes, mais «en tant qu'os», pas «en tant que dinosaure», tandis que c'est le «dinosaure» et pas «l'os» qui caractérise la force discrète jusque-là et soudainement amplifiée par un jeu de points critiques qui impacte la trajectoire de neurotransmetteurs, la forme de certains jouets en plastique, l'inspiration d'un réalisateur de Hollywood, ...et même la trajectoire du prix proposé par l'antiquaire qui veut me vendre tel ou tel os! C'est encore et toujours la réalité du dinosaure qui fait la valeur de vérité de l'étude savante...

Certes, ces flux d'influences d'origine jurassienne sont déformés, partiellement étouffés, salis, déniés parfois, par mille interprétations fantaisistes, mais quand même... C'est comme si les caractéristiques du feu dinosaure, encryptées pendant des millions d'années dans quelques poussières d'os ou de la boue vitrifiée, revenaient soudain nous crier –d'autant plus clairement que l'os ou la boue pétrifiée lui en offre l'occasion– que ce dinosaure a été, qu'il «survit à son existence» ainsi et pas autrement, et qu'il faut encore en tenir compte. Quoi qu'en pense le biologiste, il est présent ici et maintenant et donc il agit encore... Preuve en est que même si ce dinosaure n'arrive pas encore à vaincre les puissances déformantes de l'ignorance, de l'imagination et des désirs des hommes, il arrive tout de même à mettre progressivement l'arbitraire de cette re-présentation en déroute à mesure que la lucidité, l'intelligence, la scientificité des penseurs et des artistes se raffinent.

Cette présence (je ne dis toujours pas «forme» pour des raisons qui deviendront progressivement évidentes) du dinosaure défunt a suffisamment de consistance «ontologique»(est-ce le bon mot?) pour en faire un acteur du monde à part entière, ayant ses propres spécificités dans sa manière d'intégrer les chaînes causales. Ce n'est pas la trace (l'os, l'empreinte de sa patte dans la boue vitrifiée) qui agit, mais quelque chose qui fait justement que la trace est trace et non pas simplement un agrégat de calcaire ou de silice comme les éprouvettes pourraient le laisser penser. Il y a comme un petit supplément de complexité à prendre en compte.

Ce qui gêne le mécaniste ici, c'est que cette «présence re-présentée» du dinosaure, cette «représentation» agissante, n'est pas «l'existence» du dinosaure et qu'avec elle, les règles d'usage des référentiels spatio-temporels semblent bafouées. Dans notre occurrence, il y a une discontinuité spatio-temporelle qui fait mal au mécaniste: un trou de plusieurs millions d'années entre la fin de son existence et sa réapparition dans des chaînes causales du monde.
La présence n'est pas l'existence, et...

- Eh! Potache! Si le mécanicien devait maintenant compter avec des forces émergentes d'athoms absents, où irions-nous?!?

Eh! Eh! ...Le mécaniste n'est plus bien dans ses bottes! Il va devoir enfiler des babouches. Devra-t-il, pour sortir de l'imbroglio avaliser une autorité ontologique (et non pas seulement psychologique) de la présence de la chose absentée par son inexistence (sa mort)?
Le retour des absents?...
Alors quoi? Où va-t-on?
Retour à la case gourou?

 

II-2-Le bison


De la poussière de charbon étalée en une ligne sur une paroi du néolithique... rien de plus... une trace de saleté... Et par-delà cette matérialité triviale, la trace enferme la panique d'un bison qui est revenue agiter tout ce qui sur la terre s'intéresse à la beauté, à la puissance de la présence représentée... Qu'y a-t-il entre la poussière et le bison qui nous laisse ahuris? Soixante mille ans... Le temps d'effacer tous les codes langagiers... Et pourtant, ça communique, ça passe! Faute d'existence, c'est la présence d'une panique qui habite cette représentation-là!

 

II-3-La sonate


Fin 18e siècle, un homme compliqué plein de souffrances et d'amertume, d'une sensibilité d'écorché, secrète de temps à autre un état d'âme littéralement stupéfiant et d'une ambiguïté infinie. C'est un état mental qui peut durer de longues heures et qui est corrélé à un mélange de tristesse et de jouissance, un désir de fuite et un désir de rester, une révolte et un abandon... C'est une fleur somptueuse qui a émergé dans un cerveau en tempête. Cet homme a pu projeter la présence de cette fleur dans la sphère acoustique... Il l'a aussi écrasé sur du papier avec de l'encre. L'homme s'appelait Ludwig van Beethoven. Il est mort et cette fleur qui n'appartenait qu'à son écosystème a disparu avec lui, faute de sang et de neurotransmetteurs pour la matérialiser.

Mais à l'instar de ces empreintes des dinosaures dans les boues du jurassique, cette configuration mentale très singulière, la trace de cet athom disparu avec l'artiste, lui a survécu. L'état d'esprit de Ludvig van Beethoven habite parfois l'ambiance sonore de ma propre chambre et ma propre complexité s'y abreuve. Elle n'est pas du son, elle n'est pas du papier taché... La musique et la partition ne sont jamais que des vecteurs de cette subtilité-là. Cette présence écrasée au XVIIIe sur les touches d'un piano et sur un papier, a été indéfiniment reproduite ensuite sur des disques, d'autres papiers ou sur d'autres matières tout aussi triviales qui traînent depuis des siècles sur nos chevalets, dans nos médiathèques, nos greniers... Cette trace, a fait des petits. Ces traces sont autant de cercueils refermés sur un seul et même corps encore vivant mais sans lieu... Ces cercueils donc, attendent encore et toujours que des interprètes les ouvrent et représentent ce qu'ils portent dans leurs ventres... Re-présenter l'état mental de Beethoven pour offrir à nouveau aux engrenages du monde sa vertu hallucinante: érotiser la cruauté de nos existences...

Ce qui a changé avec la désagrégation du cerveau de Beethoven, c'est que la présence de telle ou telle configuration mentale qu'il a portée à l'existence ne peut plus agir sans la manipulation de sa trace, sans l'intention expresse d'un interprète... Elle doit se confronter radicalement à l'altérité...

Chaque fois qu'une autre pauvre âme ouvre un de ces cercueils et se lance dans le défi de représenter ce qu'il contient, il ressuscite au moins quelques-unes de ses vertus thérapeutiques sur la douleur. La présence qui habite la trace, essaye inlassablement de réorienter correctement ces représentations plus ou moins étonnantes, plus ou moins foireuses de la sonate. La présence partielle et partiale qui émane de chaque représentation n'en reste pas moins habitée par la présence totale, la présence «première» née dans la vie mentale d'un artiste puisqu'en droit au moins, un bon interprète peut offrir une meilleure interprétation rien qu'en entendant la mauvaise, sans le papier musique donc...

Parfois dans ma chambre, de la musique érotise mon dégoût de vivre... Le plus étrange des défis de la vie s'est phénoménalisé pour la millionième fois.

Avec Beethoven, j'ai louvoyé, j'ai un peu bluffé mon lecteur; j'ai caché une énigme –et pas la moindre– qui est entrée en scène.
Je dois parler du mangoustan pour me faire comprendre.
Avant d'avoir moi-même fréquenté l'Orient, un ami m'avait expliqué que le mangoustan est un fruit extraordinaire à la fois par sa saveur, son odeur, sa texture... (Ce fruit n'est pas importé en Europe parce qu'il devient nul et puis franchement mauvais seulement quelques heures après avoir été cueilli.) Cet ami avait beau me décrire ce fruit, je ne recevais que des mots vides... (Le problème est le même, ici, à Chiangmai, lorsque je veux essayer de partager avec des mots l'odeur d'une fleur que j'aime entre toutes: le muguet...). Au bas mot, RIEN ne passe. La communication langagière d'une saveur ou d'une odeur est impossible.
Lorsque je découvre une empreinte ou une peinture rupestre, quelque chose communique sans langage, sans convention. C'est mécanique. La communication est très limitée mais reste immensément riche au regard de toute description langagière de la saveur du mangoustan.
Et Beethoven alors? Eh bien il devrait être rangé à côté du mangoustan; entre lui et moi il n'y a aucune continuité mécanique à cause de codes "à la Peirce". Et pourtant, contrairement au mangoustan, par les partitions (langage), quelque chose passe entre Beethoven et moi, comme s'il était là, devant moi, dans sa totalité, dans son unicité, à m'imposer son aura ténébreuse et à m'inciter sans cesse à l'interpréter mieux. Comment le code a-t-il réussi ce prodige et pourquoi cela ne marche pas pour le mangoustan? L'énigme de Beethoven, j'y reviendrai aux derniers chapitres de cette deuxième partie de ma recherche... En attendant et jusqu'au chapitre 'VII-5' je vais faire 'comme si' la partition était une trace.

 

***

Ce ne sont pas tant les existences d'un reptile du jurassique, de la configuration mentale d'un musicien du XIXe, ou de la ruade d'un bison du néolithique qui affectent le monde, que leurs présences représentées aujourd'hui par les vertus du.... de... De qui? De Quoi? Le dinosaure, Beethoven et le bison sont morts depuis très longtemps!

Tout cela à l'air trop poétique pour être sérieux, n'est-ce pas? Mais, toi, 'mon frère, mon semblable', je ne te laisserai pas quitter ici le cheminement de ma pensée sans t'accabler d'incertitudes. Devrais-je renoncer à la paléontologie et à l'art pour parler plutôt de vidéosurveillance et de son usage dans des procédures judiciaires pour être pris plus au sérieux? C'est toujours la même affaire, exactement la même... La re-présentation d'un événement révolu, une présence complète supervisant tant bien que mal une présence plus ou moins partielle et partiale et susceptible de faire parler des événements devenus inaccessibles aux éprouvettes... La réactivation automatisée ou accidentelle, désirée ou imposée d'un athom inexistant par une présence représentée.

 

III – La trace


Dans notre univers, il y a deux écosystèmes séparés par des millions d'années. Le dinosaure fait partie du premier et je fais partie du second.
Ce qui relie le dinosaure à mon monde, c'est sa trace...

C'est quoi cette trace?

Restons «coperni-thomien» autant que possible. Je dis donc d'abord que la boue fossilisée du jurassique est un athom fait d'une myriade de "points matériels" en mouvement (entités moléculaires, particules élémentaires, autres athoms...). Les trajectoires de ces " points matériels", ces géodésiques dessinées au jour le jour par les lois de la physique, les rassemblent, les confinent, d'une manière singulière. Cette agrégation singulière, cet athom stabilisé, possédait assez de robustesse pour durer quelques millions d'années.
Mais dire cela, ce n'est pas assez dire car toutes les boues fossilisées possèdent cette caractéristique-là. Or, cette boue-ci est aussi la trace d'un dinosaure parce qu'elle enferme un «quelque chose d'autre» que ce qui fait que de la boue est de la boue (et non pas du plastique ou une bombonne d'hélium). Ce «quelque chose d'autre» semble pouvoir facilement échapper aux éprouvettes du physicien. (Les éprouvettes du mécaniste sont d'abord affectées par les caractéristiques de la boue, de l'athom porteur donc, et non par la présence du dinosaure marquée en creux dans la boue.)
Ce qui s'est imprimé dans la boue est-il aussi un athom? Pas tout à fait puisqu'il n'a pas sa propre matérialité, mais un peu quand même puisqu'elle est, qu'on le veuille ou non, redevable d'un autre athom moins robuste issu d'une autre dynamique qui s'est éteinte depuis des millions d'années.

Un athom sans matérialité, pour le coup, ce n'est pas un athom mais c'est quand même quelque chose: c'est ce que dans la langue de tous les jours on appelle une forme ('moulée', 'modelée', dans la boue).

Le philosophe dira sans doute ici que la boue, dans notre occurrence, a deux formes: celle qui fait qu'elle est boue et celle qui fait qu'elle est trace... et il ajoutera que cette deuxième «forme» que je préfère, moi, appeler «présence», est «seconde», «accidentelle» (elle ne se manifeste pas sans la boue, mais la boue peut se manifester sans elle).

Une des raisons qui me font préférer le mot «présence» au mot «forme», c'est que le mot «forme» renvoie trop spontanément vers la géométrie de la chose. Or plus la science évolue, plus elle révèle que cette «présence/forme» ne fait pas qu'assumer la géométrie du pied du dinosaure, elle détient aussi en elle, d'une manière plus ou moins hermétiquement codée, d'autres caractéristiques, d'autres «chiffres» du dinosaure et dont la liste, en droit, ne sera jamais exhaustive: sa structure osseuse, le fait qu'il était bipède ou quadrupède, le milieu qu'il a fréquenté, la température qu'il a pu supporter, son poids et que sais-je d'autre encore... (Les paléontologues m'ont toujours stupéfié par ce qu'ils peuvent tirer d'un silex, d'un fragment d'os, d'une tache!)

Pour être bien clair, j'ajoute une petite remarque à propos de l'os du dinosaure: un crâne de dinosaure n'est pas cette présence agissante du dinosaure car le dinosaure n'existe plus. Le crâne, le calcaire qui le compose est, exactement au même titre que l'empreinte, porteur d'une présence endormie. Il est incapable de réintroduire par lui-même des chiffres autres que ceux du calcaire dans les engrenages du monde... L'os autant que la boue vitrifiée est un moule d'une présence, il ne nous est donc pas permis de dire que l'empreinte est le contenant d'une présence et que l'os est la présence elle-même; l'empreinte et l'os sont les contenants d'une présence.

La présence du dinosaure, est donc incrustée par le dinosaure dans l'athom porteur (la trace). C'est ce double jeu 'formel' qui distingue la trace d'une quelconque pierre. La trace est possible à cause d'une propriété émergente de l'athom: sa relative stabilité, sa "robustesse" (un terme souvent préféré par les érudits) qui, quoique confinée dans une zone limitée de l'espace et du temps, laisse une certaine marge de manœuvre pour la disposition de ses composants. La boue peut rester de la boue dans de nombreuses configurations différentes. Un autre athom (le dinosaure) a exploité cette marge de manœuvre pour y insuffler en catimini la fatalité de sa propre présence. En cela au moins la trace est bien coperni-thomienne; tout ce qui a présidé à sa création relève bien de la mécanique. Il n'a pas fallu qu'un tiers intervienne, ni établir des conventions; le dinosaure et la boue ont suffi. (Pour l'os, le processus est à quelques nuances près le même.)

En disant les choses comme je viens de le faire j'annonce déjà en filigrane que pour moi, beaucoup de choses sont des traces d'autres choses. Le monde ainsi pensé est un vaste amalgame de traces...

Last but not least, la trace ainsi définie m'invite à prendre une direction particulière pour comprendre l'acte de représenter. La trace est porteuse de ce qui se laisse représenter.

La trace est donc un athom qui porte accidentellement des chiffres de la présence d'un existant qui est éventuellement devenu inexistant.
Derrière l'événement créateur de la trace, il y a évidemment l'enjeu «scientifisé», de la mémoire et de l'historicité du monde, la racine de l'évolution.

 

IV – La présence


Dans cette manière de modéliser le monde, la présence n'est donc pas l'existence.
Au risque de commettre un oxymore, je dis que sur notre planète, l'inexistence du dinosaure est partout. Mais sa présence, qui est bien plus qu'une simple forme géométrique, nous hante par les traces de son passage dans l'existence (et par l'ensemble de toutes ses représentations, ...et par l'ensemble de toutes ses interprétations!). Le mot «hanter» n'est pas tout à fait anodin puisque cette présence, un peu comme peut l'être une information, semble effectivement défier les règles habituellement reconnues de la temporalité et de la spatialité (et donc de sa portabilité!)...

La présence de la chose défunte (enfermée dans l'os ou l'empreinte) défie la temporalité et la spatialité grâce à l'émergence de la stabilité de l'athom porteur, mais elle n'est pour autant ni ubiquitaire ni intemporelle comme pourrait l'être une pure forme géométrique planant dans la sphère des idées platonicienne. La trace, comme n'importe quel athom, peut cesser d'exister, être "chaotisée"... Emporte-t-elle dans sa perte la présence qui l'habite si cette présence n'a pas préalablement été tracée ailleurs, dans un autre athom?

Non, ...pas nécessairement en tout cas. Il peut rester encore quelque chose de ces "chiffres"...

Si des caractéristiques, des "chiffres", de la présence du dinosaure se laissent entrevoir par son empreinte dans la boue fossilisée, ils peuvent aussi être étudiés par ce que la boue, en réaction mécanique, a modifié dans son environnement.
La boue fossilisée pèse, prend de la place, a sa propre robustesse... Elle a donc un rôle et une position dans l'unité mécanique du monde. À cause de cette unité du monde, la destruction d'une trace n'implique pas que la présence qu'elle enfermait par des qualités dites "secondes" est définitivement perdue pour le savant. Et d'ailleurs, le paléontologue exploite systématiquement ce témoignage indirect que l'environnement propose.

La boue-trace est à son tour une présence qui trace... et cette trace de niveau deux détient encore des chiffres du niveau un, des chiffres du dinosaure... (Je dis "chiffre" et non pas "nombre", car il deviendra de plus en plus évident que la présence ne se laissera pas intégralement numériser.)

Lorsque le paléontologue étudie un os, une tache ou d'un silex, il étudie ces choses-là, mais il étudie aussi ce qui entourait l'os, la tache ou le silex... Il essaye de comprendre l'écosystème. Il prend au sérieux des indices infimes mais il s'intéresse aussi à des données aussi globales que les cycles climatiques, l'évolution de la composition de l'atmosphère, de la biosphère... Un bon paléontologue a toujours une culture très pluridisciplinaire! Un bon paléontologue exploite jusqu'à la corde à la fois l'unité 'culturelle' d'un écosystème et son unité mécanique. Le paléontologue cherche en tout et partout, dans le micro comme dans le macro, sans exclusive, ces points critiques/catastrophiques susceptibles de modifier le mouvement de ses neurotransmetteurs par des singularités devenues inexistantes.

C'est surtout la grande tradition scientifique – que je respecte immensément, cela va sans dire – qui obscurcit la trivialité de mon propos car pour moi, s'il n'y avait pas tous ces savants, il serait évidemment bien plus commode de dire tout de go que la présence précède l'existence, que c'est la "présence" qui est le concept initiateur. "L'existence" serait alors simplement sa première présentation dans l'espace-temps. Mon propre corps, si je pousse la charrue jusque-là, peut être compris comme la trace dans de la matière organique de ma présence... avec son "existence", la "présence" a fait son entrée dans le monde, son introduction dans le grand bal matériel (et donc spatio-temporel) où elle ne cessera plus de se "représenter" pour danser avec les autres matérialités "présentées" et "représentées" dans le monde.


V – La représentation.


Comment définir la représentation (la "re-présentation")? Eh bien, pour ne pas échapper à la complexité du sujet, je commencerai par parler d'une manière apophatique: la représentation n'est ni une trace ni un signe. Elle n'a ni la passivité ni la pérennité de la trace et ce qui la lie à la présence est mécanique; elle n'exige donc ni conscience ni convention (souvent, le plus souvent même, la représentation se fait sans langage, rien que par le déroulement dans le temps des lois mécaniques. Mais il n'y a pas d'exclusive; le langage peut avoir un rôle dans cette affaire).

Après cet apophatisme qui est plutôt une mise en garde, je peux redire autrement ce qui a déjà été dit à demi-mot en parlant de la trace.

Nouvelle définition:

"La représentation est un processus qui prend des chiffres enfermés dans une trace pour les insérer (les réinsérer) dans les chaînes causales du monde actuel."

Pas besoin de tiers pour la création d'une trace (le dinosaure et la boue suffisent)... mais cette trace ne représente pas encore le dinosaure (ne lui rend pas encore cette présence qui lui donnerait d'intervenir en tant que dinosaure maintenant, ne serait-ce que très petitement, dans notre environnement); pour qu'il y ait représentation du dinosaure, il faut qu'un tiers manipule ces chiffres emprisonnés dans la trace.
Cette "manipulation", cette re-présentation, est plus ou moins automatique et plus ou moins respectueuse de ces chiffres.

Si le tiers respecte scrupuleusement les chiffres enfermés dans la trace, il va les soumettre tous à un même algorithme afin qu'il y ait parfaite corrélation entre les inputs (inactifs dans la trace) et les outputs qui sont cette fois capables de remuer le monde (via les neurotransmetteurs d'un cerveau par exemple). Cette rigueur algorithmique est indispensable car sans une corrélation, les chiffres, la «singularité topologique» (relations que les parties de la chose entretiennent entre elles, avec des trous, des angles, des limites... Cf. première partie) serait perdue (plus de relation stable entre 'inputs' et 'outputs').

 

Exemple 1:

Un enregistrement musical (bande magnétique, MP3, WAV, OGG...). Ces enregistrements peuvent être considérés comme des traces d'un concert. Ce fichier ne comprend certainement pas tous les chiffres de la musique originale (surtout si c'est un fichier comprimé d'une manière irréversible comme les MP3 ou les 0GG) mais ce qui reste après filtration est parfaitement corrélé à la musique (qui elle-même, en deuxième intention, réveillait Jean-Sébastien Bach, etc. Ce n'est pas cela qui m'intéresse pour le moment.). Ce fichier, quoique rigoureusement corrélé à la musique d'origine est parfaitement silencieux, mort, sans effet musical sur le monde ...mais il peut défier le temps!
Cette trace est parfaitement inactive tant qu'un tiers ne manipule pas ces chiffres enfermés dans cette trace. En l'occurrence, le tiers, sera par exemple un appareillage électroacoustique capable de transformer ses chiffres en un flux électromagnétique susceptible de faire vibrer le cône d'un baffle. Avec cet appareillage la trace alimente bien un processus de re-présentation; Bien sûr les molécules de l'air et de mon tympan sont affectées par des jeux de pressions et d'oscillations, mais par-delà ces réalités physico-chimiques, la musique est bien redevenue présente dans le monde où elle peut de nouveau faire son travail musical sur mes neurotransmetteurs et mes émotions.

Je relève au passage que dans cette manière de penser le monde, la représentation est bien événementielle; dès que ce processus s'arrête, la trace est renvoyée à son hibernation et cesse donc d'impacter les engrenages du monde...

Exemple 2:

La vieille photo de Marie. C'est la même affaire. Le papier argentique est devenu une trace de Marie par une succession d'interactions physico-chimiques (grâce à l'appareil photo, il y a une corrélation mécanique entre les chiffres de Marie et la photo). Les pigments argentiques y sont distribués d'une manière singulière qui n'appartient qu'à Marie. (Marie c'est la musique du premier exemple et le papier ou le silicium qui a figé les chiffres du MP3 par des algorithmes adaptés à sa nature... Marie, c'est le dinosaure et le papier, c'est la boue fossilisée du jurassique...) Tant que ces chiffres tracés ne sont pas travaillés par un 'représentateur', la photo de Marie n'agit pas ou quasi-pas sur le monde ...et si elle agit, c'est en tant que papier et pigments colorés, pas en tant que portrait de Marie. Dans le grenier Marie est 'tracée' sur un papier mais sa 'présence' dort, elle n'agit pas sur le monde actuel.

Lorsque la fille de Marie entre dans le grenier, trouve la photo et y reconnaît sa mère elle 're-présente' la Marie défunte et le papier devient presque accessoire dans cette affaire. Quoi qu'elle fasse, cette fille donne à Marie de redevenir momentanément active (et donc "existante" pour le savant) dans la course du monde. C'est Marie qui agite les neurotransmetteurs, pas le papier porteur. C'est Marie qui fait pleurer sa fille pas les pigments argentiques.


Dans ces deux exemples, la trace n'a donc fait qu'offrir l'occasion d'une représentation qui elle a été opérée par un tiers (l'appareil électroacoustique, la fille de Marie...).

Il faut donc "computer" les chiffres somnolents dans la trace pour arriver à leur redonner d'être actifs dans le monde. Je peux bien parler de computation tant tout cela ressemble à ce que fait un robot informatique qui, à partir d'inputs, produit des outputs susceptibles d'activer tel ou tel moteur électrique...

Le philosophe fera peut-être valoir ici qu'il faut une intention pour lancer cette "computation"... Pour comprendre plus subtilement cette initiation de procédure représentative, c'est vrai qu'il sera probablement utile d'aller fouiner dans les archives de la phénoménologie. Mais qu'importe la phénoménologie pour le moment puisqu'un processus naturel ou moins naturel autre qu'une conscience peut aussi s'en charger (sans conscience, pas de phénoménologie évidemment!). Il suffit encore une fois d'aller voir du côté de la robotique pour s'en convaincre. La simple procédure d'ouverture d'une porte automatique est au fond aussi le résultat d'une demande projetée hors du soi (intention) et d'une procédure de représentation – certes très rudimentaire – d'une image (trace) captée par une caméra...

Et le simple repliement d'une protéine enzymatique qui brise une molécule en morceaux, n'est-ce pas la même chose que la porte automatique?... Intention ou pas intention? Cet exemple physico-chimique qui est encore beaucoup plus proche du cœur des lois de la mécanique est abyssal.

Il y a deux ou trois acteurs dans cette affaire? Les mécanistes diront d'abord 'deux'. Mais l'histoire se termine tout de même à trois et le morceau de la protéine cassée va certainement agir sur etc. On entre dans des modélisations vaseuses que je préfère remettre à plus tard par crainte des abîmes...

Une image photographique peut séduire un acheteur potentiel, inspirer des fantasmes à un homme qui en cherche, triller du courrier, diriger une voiture en pilotage automatique, alerter automatiquement un bureau de police par un programme de reconnaissance faciale... Dans tous ces scénarios, ce qui agit ce n'est pas tant les pigments du papier photo (ou les pixels de l'écran) que les relations entre ces pigments (ou ces pixels) qui font qu'une image est aussi la trace d'une chose extérieure au papier (à l'écran)... Il y a donc une altérité injectée dans l'image et c'est évidemment cette intuition-là qui, en religion, peut (éventuellement) sauver le dévot iconophile de l'accusation d'idolâtrie.

Puisque j'évoque déjà l'icône et l'idolâtrie, je me dois d'esquisser aussi très succinctement une des racines du problème très global de la traduction.
Traduction-trahison... Puisque dans la représentation il y a introduction d'un tiers, il y a aussi ipso facto la possibilité que la production des outputs ne soit pas très respectueuse de l'intégrité des chiffres de la source! Déni systématisé de certains de ces chiffres, erreurs de lecture, interprétation tendancieuse par filtration ciblée, étouffement ou dissémination de ces chiffres par des apports massifs d'autres chiffres venus du représentateur... Le représentateur peut être un menteur, un incompétent, un immature, un aveugle, un indiscipliné, un paresseux...

Le représentateur peut être un brillant paléontologue ou un brillant historien limité par ses seules incompétences, mais il peut aussi être un manipulateur tout à fait compétent qui instrumentalise une trace au service de ses propres affaires, tel Staline qui instrumentalise Karl Marx dans une politique où le pauvre Karl aurait eu bien du mal à se retrouver (sans pour autant pouvoir fuir bien loin!).

Hors de ces considérations vaguement morales, il reste que la "trahison" du représentateur est tout aussi possible dans les sphères non humaines; l'appareillage biologique ou mécanique qui trace et/ou représente tant de choses à partir de périphériques plus ou moins foireux, ne représente souvent que des parties outrageusement simplifiées de la source (filtration excessive des chiffres de la source). Sans même avoir nécessairement rompu la corrélation qui lie le peu de chiffres pris en compte, par manque de résolution, le processus représentatif (bio ou techno) peut en arriver à confondre un homme et un donut (cf. première partie de cette étude...) et cette confusion peut avoir des effets calamiteux sur le monde; rien que de la mécanique dans ce désastre, pas de morale.
Lorsqu'une plante grimpante se perd dans les ténèbres de la toiture de la remise au fond du jardin, elle est typiquement victime d'une perception outrageusement simplifiante de l'environnement dans lequel elle croît...

Il ne faut pas tout voir en noir; le "représentateur" musicien peut aussi être un véritable artiste au même titre que le Jean-Sébastien Bach qu'il interprète et qu'il prétend re-présenter. Lorsque deux génies unissent leurs compétences en se respectant, le monde y gagne. Il est possible d'unifier des chiffres sans trop sacrifier les sources... Pas d'exclusive dans l'interprétation...J'écoute la toccata&fugue en ré; Bach est bien là, ainsi que Preston qui l'interprète d'une manière jubilatoire et tellement libre ...et tout cela ressemble tellement peu à ce que faisait, quelques décennies plus tôt, l'ascète Helmut Walcha sur un orgue où Bach lui-même avait joué... La version de Preston est diamétralement opposée à celle de Walcha, mais ce qui rend leurs deux démarches passionnantes, ce sont ces chiffres magnifiques qu'ils ajoutent sans pour autant sacrifier tous ceux de la source.

VI – L'algorithme perception-action

 

VI-1 La computation


Assimiler le processus de représentation à de la computation serait évidemment confondre la fin –dont je ne sais rien– et le moyen, mais la relation compliquée dans ce couple exige une méditation complémentaire.
Je vais partir de ce qui se passe tous les jours dans ma vie:

Lorsque j'ouvre mes paupières, un flux de lumière entre dans mon œil. Ce flux est parfaitement corrélé par les lois mécaniques (réflexion, réfraction...) à telle et telle chose du monde. Une partie seulement de ce flux stimule des photorécepteurs de ma rétine (première filtration) et introduit ainsi dans mon cerveau un flux de chiffres qui est certes incomplet, mais ces chiffres sont encore corrélés à ce flux qui vient de l'extérieur. Pas encore de convention avec un tiers, rien que des relations physico-chimiques (photorécepteurs, synapses...). C'est du mécanique pur et dur!

Je continue de dire "chiffre" et pas "nombre"! Ces inputs ne sont pas nécessairement digitalisables. Je me contente ici de considérer que ces "chiffres" corrélés à des perceptions élémentaires sont susceptibles d'agiter des zones du cerveau sans m'attarder sur la nature de ces interactions qui corrèlent. Dans cet article, les nombres sont des chiffres mais tous les chiffres ne sont pas des nombres...

Mon lecteur attentif aura aussi remarqué que jusqu'ici, j'ai évité autant que possible de parler "d'information"... Je préfère dire "chiffre" pour des raisons qui deviendront de plus en plus évidentes mais dont la première, la plus simple à comprendre, est la suivante: d'un seul et même ensemble de chiffres je peux faire cent mille informations différentes: des informations vraies, fausses, contextuées par des conventions, digitales, analogiques, etc. Le mot "chiffre" est ma manière de désigner la source principale qui inspire ma fabrication d'un certain genre d'informations (un travail genré, stigmatisé, par mes intentions)... Un phénoménologue dira peut-être ici que ces chiffres sont la donation de la chose, dont telle conscience (ou telle machine!) va faire SES informations... Si moi, paul yves wery, dans cette méditation, je commence à parler d'information, c'est que je suis déjà, moi, dans une procédure de traduction.
Dès que ces chiffres sont en moi, mon cerveau peut les torturer par des cascades de computations différentes.

Ces computations ramassent et divisent cette masse de chiffres d'une manière qui n'est pas arbitraire mais qui n'exige pas nécessairement des conventions, ni même une conscience. Les innombrables réactions physico-chimiques de mes photorécepteurs rétiniens à l'arrivée des rayons de lumière les distinguent d'emblée par des caractéristiques physico-chimiques (couleur, localisation sur la surface rétinienne, intensité et, peut-être, d'autres choses encore non mesurables...).

Les divers seuils de réactivité de ma rétine et de sa suite nerveuse ont ici un rôle clé (courbes maximas/minimas qui caractérisent les perceptions...). C'est à partir de ces seuils que peuvent se dessiner des frontières qui permettront l'usage des notions ensemblistes (inclusions/exclusions/intersections...).

Ces différences d'intensités, de positions et de couleurs isolent des lignes, des zones, des trous... et le géomètre peut se délecter d'y repérer déjà des croisements, des angles... des ruptures de continuité. Si j'ajoute un peu de dynamiques dans la soupe (prise en compte du temps) je commence à pouvoir imaginer dans ces mouvements de courbes des points critiques...

Après ces premiers traitements "ensemblisteurs" de la perception rétinienne, je possède déjà, en droit au moins, les germes de ce que j'appellerai plus tard le soleil, l'arbre, la terre, l'herbe, la chenille... Ces choses ne sont pas encore reconnues par ma conscience mais elles sont isolées les unes des autres par des relations de classes, des frontières. (Ces frontières peuvent par ailleurs évoluer d'une manière étonnante à la manière des caustiques sur le fond d'une piscine, puisqu'il y a de la criticité dans l'air!)

Il y a une continuité, strictement régulée – qui préserve donc une corrélation –entre des choses du monde et ces ensembles obtenus par le triage systématisé des chiffres dès leurs entrées dans mon cerveau.

Ces premiers travaux "computationnels" sont tellement mécaniques qu'ils sont comparables au travail d'une centrifugeuse (qui sépare les atomes lourds des atomes légers), ou encore au travail du chromatographe (qui sépare les molécules en strates distinctes en fonction de leurs dipôles électriques ou de leur solubilité).

Les fameux travaux de David Marr et son équipe sur la perception visuelle souvent cités par ceux qui s'intéressent aux liens entre la perception et la cognition, arrivent ainsi, à partir du dynamisme et de la répartition planaire d'intensités/couleurs d'origine rétinienne, à catégoriser ces discriminations d'une manière "quasi volumétrique" (sans même devoir recourir à ces calculs de triangulation que la visualisation binoculaire autorise!!!).

Lorsque, le dynamisme de la perception permet de confiner les frontières mouvantes de telle ou telle chose dans des marges ('frontières floues' mais frontières quand même!) l'observateur peut se permettre de placer provisoirement cette chose dans de l'étendue qui n'est peut-être pas encore franchement tridimensionnelle mais qui s'en approche dans la mesure où elle permet déjà –au prix de ce "flou confiné"– de pressentir qu'une cinématique tridimensionnelle pourrait se cacher derrière ce qu'on observe et qu'en tout cas cette cinématique permettrait d'expliquer facilement ces fluctuations frontalières.

Cette troisième dimension resterait malgré tout très spéculative, puisque infalsifiable à partir des données d'une seule rétine. Marr parle non pas de 3D, mais de 2D1/2. La différence entre la 3D et le 2D1/2 (et le flou des frontières qui lui est inhérent), j'y tiens car c'est par le même genre de procédure que je pourrai séparer plus clairement la sphère symbolique des sphères cognitives et linguistiques. (Cf. Troisième partie.)
Si je confronte cette modélisation mécanique mais floutée, à celle obtenue par l'autre œil (vision binoculaire) et même, pourquoi pas, aux données tactiles ou auditives, les flous s'estompent, les choses se laissent objectiver de plus en plus précisément sur une scène 3D (modélisations de plus scientifiques puisque de plus en plus falsifiables)...

À partir de la dynamique de contours (seuils) de plus en plus clairement confinés dans des espèces de gaines, je commence à pouvoir modéliser une configuration volumétrique de ma chambre même si je suis borgne. Je peux aussi, pourquoi pas, commencer à modéliser la Lune et le Soleil comme deux boules en mouvement dans des référentiels à trois axes (alors que je partais de données planaires!), etc.

Ces travaux de Marr ont évidemment une portée théorique fondamentale pour étudier par exemple le rôle de la perspective dans les automatismes "cérébelleux" (qui ne disposent pas nécessairement de données binoculaires ou tactiles ou auditives), ...Ils ont aussi une importance certaine pour enraciner plus scientifiquement des analyses de l'usage de la perspective dans la cognition, l'art, le réflexe sportif, etc. (Bref, grâce à Marr, on peut libérer cette pauvre perspective de cette prison contre-intuitive –les conventions ternaires à la Peirce– où certains penseurs l'avaient confinée!)

Ces ensembles délimités par des frontières plus ou moins floues (elles-mêmes dessinées par l'exploitation des seuils de sensibilités d'un processus perceptif (naturel ou techno) peuvent évidemment, en droit au moins, être utilisés comme des interrupteurs par d'autres processus (à la manière des lecteurs de MP3). Tel ou tel ensemble (reconnu par tel autre processus caractérisé par d'autres seuils de sensibilités) peut me faire exécuter telle ou telle action musculaire par les centres exécutifs du cerveau... et c'est le retour au monde macro!

La réflexion de la lumière sur les choses et qui a mené cette lumière jusqu'à ma rétine serait alors un des maillons d'une chaîne causale exclusivement mécanique qui est susceptible d'expliquer par exemple le clignement de mes yeux lorsqu'un projectile risque d'atteindre mes cornées. C'est du déterminisme pur et dur, c'est du légo... (mais cela ne veut pas dire que c'est du prédictible – la prédictibilité est un autre sujet).

Ce cheminement de causes et d'effets qui va de l'impact d'un jet de lumière sur ma rétine jusqu'à la contraction musculaire de ma paupière peut être comparé, dans le monde sans conscience de l'informatique, au travail OCR qui lit des textes dans des photos de manuscrits, ou à de la reconnaissance vocale qui, à partir de fichiers son, est susceptible d'activer tel interrupteur plutôt que tel autre.

Entre l'impact rétinien et telle ou telle contraction musculaire, pas besoin de conscience ni de conventions à la Peirce, mais pas d'exclusive; la conscience et le langage peuvent intervenir.

Pour un savant réductionniste, cet enchaînement de causes et d'effets micro (stimulation de photorécepteurs rétiniens, ou de récepteurs tactiles, ou de récepteurs proprioceptifs, ou etc.) et macro (contractions musculaires) peut être une explication acceptable et suffisante de beaucoup de phénomènes "cérébelleux" (mot utilisé ici dans son sens fonctionnel et non pas anatomique bien sûr: une réaction automatique à des données perceptives). Ainsi peut s'expliquer la coordination de la marche, de la respiration, de la déglutition...

Depuis que les matheux ont étudié les dynamiques non linéaires, on ne s'étonne plus vraiment de ces passages du macro au micro et du micro au macro dans ces chaînes causales qui lient les événements du monde à mes réactions musculaires. Avec les "points critiques", les "catastrophes" (et autre "order for free" dont je n'ai pas encore parlé), tous ces brusques changements d'échelles (et de longueurs de corrélations) sont acceptables pour le savant mécaniste.

 

VI-2 L'apprentissage non cognitif


L'étude de la marche est particulièrement illustrative des délais qui sont parfois imposés dans ces affaires. Or ces délais peuvent nous donner un premier éclairage sur ce que peut être un apprentissage...

La marche requiert évidemment un usage intensif de la représentation mais elle peut rester indépendante de la conscience et du langage même durant son apprentissage. La marche est non pas nécessairement, mais possiblement non dépendante de conventions ternaires à la Peirce. Mieux: c'est du physico-chimique sans être nécessairement du cognitif... (sinon je serais obligé de dire qu'il y a du "cognitif" dans la relation entre la lune et le soleil ou dans la chute d'une pierre! Ce serait une manière de parler trop éloignée du langage naturel.)

Lorsque je marche, des flux de chiffres entrent et se succèdent dans mon cerveau (inputs). Ces masses de chiffres entrants se classent d'emblée en catégories très générales en fonction de leur origine. En ce qui concerne la marche, il y a chiffres émanant de la proprioception (angulation des membres), d'autres provenant de la vision (avec éventuellement les esquisses 2D1/2 qui ont été évoquées plus haut), d'autres proviennent du toucher (pressions aux plantes des pieds ou aux cils de l'oreille interne (relations angulaires à la gravité)... et tout ce que j'oublie mais que les spécialistes de la robotique connaissent parfaitement.

Ces grands ensembles de chiffres se divisent eux-mêmes en sous-ensembles selon des critères propres à chaque système perceptif (pour la vision: intensité lumineuse/coordonnées rétiniennes/couleurs...). Le dynamisme de ces sous-ensembles révèle des frontières en fonction de courbes de sensibilité qui autorisent de nouvelles classifications (troisième génération de sous-ensembles), etc.

Pour organiser la marche, les computations du cerveau utilisent ces ensembles de première, deuxième ou ixième génération comme des variables d'un super-algorithme généraliste qui gère automatiquement les contractions musculaires.
Ces réactions automatisées in/out sont étonnamment efficaces au vu du design compliqué du squelette et de la distribution des muscles sur ce squelette mais si je regarde marcher les bébés, les chiots et les chatons, manifestement "ça ne marche pas tout de suite" (en tout cas pour ces trois espèces-là). Une série de correctifs – eux aussi éventuellement automatisés – demandent du temps et de l'expérience pour produire enfin les réflexes les plus adéquats.

À propos de ces correctifs il n'est pas indispensable de chercher midi à quatorze heures; il n'y a peut-être là qu'une banale continuité causale du style:
'Chaque fois que le chaton tombe vers la droite, un correctif irréversible augmente un tout petit peu des constantes de la computation in/out et lorsqu'il tombe à gauche, ce sont les mêmes ou d'autres constantes qui sont irréversiblement corrigées. Il y a comme un effet de balancier qui conduit à une fonctionnalité stabilisée (pas nécessairement la meilleure d'ailleurs).

L'apprentissage s'arrête s'il ne tombe plus. Il s'arrête non pas parce que le sous-algorithme qui fait les correctifs n'existe plus mais parce qu'il n'est plus stimulé (l'algorithme global de la marche fait son boulot et son sous-algorithme correcteur aussi).

In fine, je constate donc qu'il n'a jamais été indispensable de faire intervenir de la mémoire dans ce processus, ni de la cognition, ni du langage... (même si la mémoire, la cognition et le langage peuvent y ajouter leurs desiderata comme le prouve l'utilité des coachs dans la recherche de performances particulières).

Dire qu'il n'a pas fallu l'intervention de la mémoire, ce n'est évidemment pas dire que l'histoire personnelle du chaton a été inutile; elle a clairement été indispensable pour stimuler les sous-algorithmes correcteurs. S'il n'a pas fallu l'intervention d'une mémoire, c'est parce qu'il y a continuité mécanique. Les correctifs de l'algorithme réflexe, se font au coup pour coup (un peu plus, un peu moins...), ajustant progressivement les constantes qui habitent ces grandes mises en relation d'ensembles et sous-ensembles (chiffres du toucher, chiffres de la proprioception, chiffres de la cochlée, délimitation de trous et d'obstacles par la rétine...). La bonne marche s'acquiert après avoir mal marché et cela suffit amplement si l'on ne prétend pas devenir un grand sportif.

Le revers, c'est évidemment que pour l'homme et le chaton, pas de bonne marche possible sans avoir mal marché, sans être tombé... Et c'est sans dire que tous ces processus peuvent être très chronophages. (Ce revers est évidemment crucial pour penser la pédagogie!)


*

Rien ne nous oblige de penser qu'il n'y a pas d'autres moyens, d'autres technologies, pour corriger les grands algorithmes qui dirigent nos gestes, pour réorienter les enchaînements de causes et d'effets entre les 'in' et les 'out', entre les perceptions et les contractions musculaires...

Derrière l'éventuelle diversité de ces moyens il y a par exemple l'enjeu de la personnalisation de la ligne de causes et d'effets qui relie la perception visuelle d'un papier et la danse des doigts au-dessus du clavier d'un ordinateur ou d'un piano... Plus les computations s'enchaînent les unes aux autres pour relier la perception à une contraction musculaire, plus il y a des occasions pour de nouveaux acteurs –la cognition et la conscience morale, la fatigue, la peur, le plaisir, (...)– de corriger le tir.
Pour la peur, la douleur, le plaisir, on peut encore imaginer qu'il est possible d'expliquer les choses par des algorithmes correctifs non intentionnels qui nous maintiendraient dans un cadre mécaniste... Pour le clavier, c'est moins évident; spontanément nous pensons d'abord que, sinon pour le piano au moins pour le clavier de l'ordinateur, on a utilisé un outil correctif qui «casse» le côté mécanique de la procédure.
Mais il reste que pour affirmer la réalité d'une telle «cassure» de l'autorité de la mécanique, il faudra admettre préalablement que ce nouvel acteur –la cognition, la conscience, l'amour, le besoin ou une quelconque «altérité lévinassienne»– n'est pas lui-même complètement asservi aux lois mécaniques du monde qu'il prétend asservir! Il faudrait assumer qu'il existerait alors quelque liberté, quelque possibilité d'insérer des «causes premières» dans le schmilblick des interactions physico-chimiques. Or çà, ce n'est pas gagné d'avance.

 

VI-3 L'intentionalité


Il y a, bien sûr, des intentions dans beaucoup de nos contractions musculaires, mais dans un premier temps je vais simplifier outrageusement cette question de l'intention; je vais faire semblant de croire qu'on a prouvé qu'il n'y a pas de liberté. Dorénavant et jusqu'à mention du contraire, toute intention (connue ou non) est donc supposée prédéterminée par des conditions initiales (connues ou non). Chaque intention est supposée avoir 'émergé' de son contexte et y prend ce rôle que certains ont attribué à la finalité. Point à la ligne.

Cette mise sous le boisseau de toute intention qui ne serait pas imposée par les conditions initiales va au moins me permettre dans un premier temps d'étudier la cognition aussi comme un moyen et non comme une fin, ...comme un mécanisme passif et non comme un acte de conscience (qu'elle peut être aussi mais ce n'est pas le sujet du jour).

Cette présupposition –dont l'usage péremptoire, pour des raisons souvent théologiques ou assimilables, peut déranger certains– est au cœur de la démarche scientifique. À ce propos, René Thom a écrit des pages dont la pertinence est déroutante: la question pour un scientifique n'est pas et ne peut pas être de savoir s'il y a ou non dans le monde une liberté ayant une carrure métaphysique (une liberté fondée sur des «causes premières»). Cette neutralisation de la liberté est une exigence méthodologique. Il n'y a évidemment plus de recherche scientifique possible si la causalité elle-même est remise en cause. Ceux qui s'irriteraient de voir la liberté mise sous le boisseau dans une démarche scientifique (ou philosophique!) n'ont tout simplement pas assez ruminé le sujet car, in fine, si la science restreint considérablement les ambitions de la théologie (et des disciplines assimilables), elle lui laisse paradoxalement plus que jamais un territoire de pertinence qui engloberait même le discours scientifique. Avec la science, Dieu peut rester en scène avec la tête haute... alors que sans la science on le ridiculise par la réalité du monde hic et nunc.


VI-4 La cognition


Après avoir donc provisoirement nié la liberté et après avoir étendu le domaine des automatismes «cérébelleux» jusqu'à l'apprentissage de la marche, que reste-t-il pour la cognition? La cognition c'est où et c'est quoi dans ce schmilblick? Sans avoir recours à l'hypothèse de la liberté est-il seulement possible de distinguer d'une manière claire et définitive la cognition de ces activités «cérébelleuses» élargies par des apprentissages automatisés tels que ceux qui ont été décrits plus haut pour la marche?

Oui, c'est possible parce qu'entre l'activité automatisée qui ne recourt pas à la cognition et celle qui utilise la cognition, il y a au moins une différence très massive qui ne peut pas être assimilée à de la liberté (même si la liberté peut éventuellement y mettre son grain de sel).

Pour entrer dans cette différence 'massive', peut-être faudrait-il commencer par comparer l'effet sur le monde d'un homme, n'importe qui, vous ou moi, qui ferait un usage intensif de ce que moi (à la suite du langage ordinaire) j'appelle la «cognition» avec l'effet sur le monde d'un autre homme, n'importe qui, vous ou moi, qui l'utiliserait le moins possible (et se contenterait donc de vivre d'une manière plus instinctive que cogitée).
Pour le dire d'une manière lapidaire: l'homme qui utilise intensément sa cognition peut, à partir des contractions musculaires de ses doigts qui clapotent le clavier d'un ordinateur, (faire) fabriquer une bombe atomique tandis que l'homme qui n'en fait pas ou peu usage en est encore à courir derrière ou devant son ennemi ou, au mieux, à jeter des pierres comme son instinct le lui suggère (peut-être un peu plus quand même si je prends en compte l'extension considérable de la sphère cérébelleuse par ces apprentissages automatisés que j'ai évoqués plus haut, mais, blablabla...).

Par cette comparaison, j'entrevois un peu mieux ce que la cognition fait et les enjeux mis en branle par elle. Mais je fais tout de suite remarquer qu'aucun de ces deux frères en humanité, ni le soldat savant ni la brute qui fuit ou attaque, n'a modifié d'un pouce les lois de la mécanique. Le savant les a seulement «mieux» instrumentalisées que la brute. Et c'est dans ce 'mieux' – un mot ici tout chargé d'un certain dynamisme – que je devrai chercher l'origine de cette 'distinction massive'.

En fait l'ingénieur ne se libère pas du joug de la nature, pour aller d'un point à un autre, il prend simplement un chemin où le joug fait moins mal au cou (ce qui dans le jargon des physiciens pourrait presque se verbaliser comme étant le «choix» du chemin le plus court –la géodésique– dans les trajectoires possibles). Or, à mieux y regarder, l'instrumentalisation des lois naturelles (ce changement d'itinéraire qui soulage le cou), n'est pas un propre de la cognition! L'action dite instinctive de celui qui court devant ou derrière son ennemi est l'oeuvre d'algorithmes qui organisent eux aussi ce genre de «changements d'itinéraires». En fait, exister, simplement exister, c'est déjà changer les itinéraires dans l'environnement et se laisser soi-même dévier par l'environnement!

D'aucuns penseront peut-être alors que la cognition est un automatisme cérébelleux qui se distingue des autres par le fait qu'il nous libère de l'oppression de la mécanique en esquivant ses lois les plus désagréables (une distinction psychologique). Monsieur Daucuns n'a que très petitement raison car, hélas, la cognition peut aussi nous oppresser plus sévèrement que l'acte instinctif. Au sortir du XXe siècle, faut-il rappeler que beaucoup de tyrannies (qui n'ont pas rendu nos cheminements plus agréables) sont le fruit de travaux cognitifs... Oui, la bêtise aussi est le fruit d'un travail cognitif; il faut en tenir compte.

Alors quid de la spécificité de la cognition?

Avant de toucher à ce qui me semble l'essentiel de cette spécificité, je voudrais ajouter sans approfondir, que cette comparaison entre le soldat savant et le bagarreur instinctif me permet d'entrevoir aussi que ce dernier travaille seul ou peu s'en faut, tandis que le travail du savant, qu'il soit employé par le Pentagone ou par l'Institut Pasteur, est toujours engrené dans des réseaux impliquant des dizaines de milliers de tiers en interactions réciproques (c'est une autre manière de dire que le clapotement bien cogité des doigts sur le clavier de l'ordinateur s'impose mais ne suffit pas pour faire la bombe). Cet engrènement n'est peut-être pas consubstantiel à la cognition mais je vais vite devoir admettre que sans ce réseau de tiers la cognition perd 90% de son pouvoir, voire plus...

 

VI-5 La mémoire


Il faut ouvrir le capot, aller dans les tripes de nos actions bien cogitées pour y repérer ce que ne possèdent pas les processus plus instinctifs.
Sous le capot, la cognition maltraite le cheminement naturellement programmé des inputs par l'usage systématisé de la mémoire.
Sous cet éclairage, l'architecture du cerveau du cogiteur n'est plus alors qu'une fiche technique au regard de l'importance de son histoire personnelle (c'est-à-dire ses relations amoureuses, ses lectures, ses parents, ses écolages, sa vie culturelle, son yoga et toutes les autres formes de confrontation à ce qui n'est pas lui ou qui est étrange en lui).

La cognition modifie la course des inputs vers la sortie musculaire par des re-présentations de choses du monde qui, souvent, n'existent plus et qui ne sont de toute façon PAS dans les perceptions mais viennent s'y ajouter «comme si elles existaient». (La perception, par définition, ne prend en compte que ce qui existe hic et nunc!)

Cette spécificité de la cognition me permet de prendre encore un peu plus de recul par rapport à ce qui me faisait croire (trop naïvement) en la liberté: si la brute et le savant, alors qu'ils ont les mêmes cerveaux, ne réagissent pas de la même manière aux mêmes stimulations dans des contextes très semblables, c'est non pas parce qu'ils sont libres de faire à leur guise mais parce que leurs histoires respectives sont très différentes. Ils ne disposent pas des mêmes ressources mnésiques. Point à la ligne.

En droit, et au prix d'une représentation par un tiers, n'importe quelle présence qui hiberne dans une trace peut avoir quelque autorité mécanique (c'est du moins ce que j'ai essayé de montrer plus haut). Or, un travail de mémoire (l'usage d'une trace mnésique) peut être compris comme une représentation! Le travail de mémoire de Monsieur Untel re-présente dans son activité neurologique des chiffres «mis en hibernation» dans des traces (mnésiques) et qui – par l'effet de son histoire personnelle – traînent quelque part dans son écosystème.

En écrivant «quelque part», j'évite sciemment de me prononcer sur les spécificités physico-chimiques et dynamiques de ces traces mnésiques (et en particulier de leurs localisations). La question reste encore trop ouverte chez les spécialistes.
Devrais-je m'étonner de cette hésitation chez les spécialistes? Bergson l'avait annoncé il y a cent ans: la localisation spatiale de ce «quelque part» est confrontée à des énigmes vertigineuses lorsqu'on veut expliquer, par exemple, des retours de souvenirs disparus dans certaines situations médicales. (Cf. Bergson – ''Matière et Mémoire'')

En représentant la présence enfermée dans la trace mnésique, Monsieur Untel ne ferait alors rien de moins qu'insérer des chiffres d'un événement inexistant (mais déjà expérimenté et tracés dans la mémoire) dans les processus physico-chimiques qui relient sa perception d'un écran et la danse de ses doigts au-dessus d'un clavier...

Exemple:

Pour réussir un saut à la perche, le travail mémoriel va insérer les chiffres d'une situation de déséquilibre vécue dans le passé mais inexistante hic et nunc. Du coup, des sous-algorithmes correctifs de l'algorithme global in/out du perchiste sont remis en branle alors qu'ils seraient censés se reposer au regard des données proprioceptives ou cochléaires perçues... Cette mise en branle peut, dans certains contextes, améliorer la performance athlétique, etc.

Le schéma global devient alors le suivant:

Les frontières des choses dessinées en aval des perceptions sont retravaillées par ces présences issues de la représentation des traces mnésiques.
Avant l'arrivée de la cognition les chiffres de la perception sont séparés en ensembles (distinction des choses les unes des autres) tout en préservant des corrélations avec le monde par le travail physico-chimique (mécanique) de mes récepteurs perceptifs et des premières computations neurologiques en aval (cf. Marr par exemple).

Après l'arrivée de la cognition, cette cartographie s'est redessinée par l'effet de présence de choses inexistantes. C'est dire que le travail cognitif, peut éventuellement nous décrocher du monde existant hic et nunc ce qui, évidemment, va enchanter les rêveurs et les charlatans! ...et explique l'apparition de thèses philosophiques farfelues dont cet article est peut-être le meilleur exemple :-)

Je reformule cela d'une manière plus imagée: sous la directive d'intentions (supposées ici, par hypothèse de départ, déterminées par les conditions initiales) la cognition s'intéresse aux traces mnésiques disponibles dans son écosystème. Elle les filtre, elle en représente quelques-unes qui vont alors intervenir dans la chaîne causale qui fait danser mes doigts au-dessus du clavier. Dans cette procédure, l'étape représentative en particulier est le lieu de tous les dangers puisqu'elle est l'occasion d'insérer subrepticement des chiffres étrangers aux données des perceptions.

La procédure cognitive qui corrige les gestes de mes doigts n'exige pas l'authenticité, la fidélité de ses sources ni la pertinence de leurs usages. Autrement dit, la cognition est une voie royale pour introduire des fantasmes délirants dans les chaînes causales du monde!

 

VI-6 L'apprentissage cognitif


Dans cette approche de la cognition, la trace mnésique prend donc un rôle qui ressemble à celui de la boue du jurassique lorsqu'elle figeait les chiffres du dinosaure qui, des millions d'années plus tard allaient affecter les trajectoires des neurotransmetteurs du paléontologue.

J'insiste sur la temporalité qui est en jeu ici et qui, par des délais qui peuvent être énormes, défie les lois les plus élémentaires d'une approche classique de l'existence, du temps et de l'interaction.

Rappel: selon le vieux paradigme de la mécanique qui prévalait jusqu'à la moitié du XXe siècle (indépendamment des grandes orientations newtoniennes, relativistes ou quantiques), le monde est affecté par la matérialité de la trace mais pas par cette présence endormie que la trace porte. Selon ce paradigme, la boue avec ses bosses et ses fosses qui délimitent une empreinte a des effets mécaniques mais le dinosaure qui est la cause des bosses et des fosses est complètement snobé par les engrenages actuels du monde. Cf. Supra.)

Moi, curieux et libre comme le vent, j'ai décidé de prendre un peu de distance par rapport à cette approche de la mécanique puisqu'il m'a semblé que les chiffres endormis que la trace emprisonne peuvent être réengagés plus ou moins scientifiquement dans les engrenages du monde par un tiers. Je présuppose donc que ces traces mnésiques, comme toutes les autres traces, peuvent agiter mes neurotransmetteurs et, cerise sur le gâteau, j'ajoute qu'elles peuvent le faire plus tard! Les délais peuvent être énormes pourvu qu'ils ne la sortent pas de mon écosystème. Par ces délais, l'intervention cognitive module la répartition temporelle des effets de la chose sur le monde.

Bergson, encore lui, avait très bien intuité l'importance du délai pour comprendre ce qui relie le travail cognitif et les processus mécaniques qui peuvent en dépendre. Il avait raison Bergson tant il est vrai que le délai est une sorte de licence que s'octroie la présence de la chose au regard de l'existence de la même chose (qui, elle, reste strictement confinée dans ses coordonnées spatio-temporelles).
J'ai l'impression de dire mal ce que Bergson, disait bien mieux il y a cent ans... Je renvoie donc mon lecteur au maître. Bergson n'est pas le sujet du jour; tout juste voulais-je faire valoir que dans ce dossier-là aussi il serait peut-être profitable de distinguer d'une manière plus claire et utile la présence de l'existence. (Cf. Bergson – ''Matière et Mémoire'')

En plaçant la cognition dans l'aura de la mémoire, je peux maintenant penser une autre sorte d'apprentissage qui s'ajoute à l'apprentissage non cognitif évoqué plus haut (marche) et donc comprendre encore mieux l'évolution de la réactivité de l'enfant aux provocations perceptives au cours de sa vie.

Je savais que les correctifs automatisés non cognitifs (souvent très chronophages) pouvaient transformer l'algorithme global 'IN/OUT', mais je dois ajouter maintenant que les correctifs (cognitifs ou non!) changent l'histoire de l'enfant et qu'en retour, l'histoire de l'enfant (qui ne cesse d'accumuler les traces mnésiques) active les correctifs cognitifs qui changent les 'OUT' et donc l'histoire du monde et ainsi de suite... La réactivité de l'enfant évolue donc inexorablement par l'effet d'un cercle vicieux/vertueux impliquant sa cognition et son histoire. Pour des perceptions identiques, la manipulation computationnelle évolue et évoluera encore parce que tout passe sauf le temps. Avec la mémoire, un nouveau type d'apprentissage s'est donc mis en place qui lui aussi contribue à singulariser les divers parcours de vie.

Si par ailleurs j'assume qu'il n'y a pas de cause première qui affecte mon parcours historique ( j'en ai provisoirement exclu la possibilité par choix méthodologique), alors l'Histoire avec un grand 'H', au moins en droit, peut encore et toujours assumer le rôle attribué autrefois à cette conjectureuse liberté dans les algorithmes IN/OUT. Je peux dire de nouveau (avec toute ma mauvaise foi ;-) que la mécanique suffit pour expliquer le monde! La cognition n'est possiblement qu'un sous-algorithme correctif comme les autres... une partie de l'algorithme général IN/OUT (perception/action). La cognition serait comme «cérébelleuse» (au sens élargi du mot)...et donc, malgré la prise en compte de la mémoire, je suis revenu à la case départ.

Pour illustrer la distinction entre un apprentissage sans cognition (sans usage de la mémoire) et celle qui l'utilise, je peux maintenant comparer l'apprentissage de la marche à celui de la nage.

Avec la marche je pouvais encore, sans avoir recours à des traces mnésiques, imaginer une amélioration de ma performance par des correctifs irréversibles et donc cumulatifs, automatiques et indépendants de toute forme de convention langagière voire de conscience.
Pour la nage par contre, un travail cognitif s'impose. Les réflexes automatiques aux perceptions reçues lors d'une première immersion ne font qu'aggraver la situation et conduire plus rapidement à la noyade. Manifestement la nature ne nous a pas offert un correcteur automatique irréversible pour arriver à nager en temps utile (ou alors –ce qui revient quasi à la même chose– dans une situation d'immersion, si ce sous-algorithme existe, il ne travaille pas assez vite pour être opérationnel avant le décès).
Lorsque le jeune enfant tombe dans son berceau, il ne meurt pas et il pourra réutiliser l'algorithme légèrement mais automatiquement corrigé par les caractéristiques de sa chute. Il y ajoutera de nouveaux correctifs par d'autres chutes et ainsi de suite jusqu'à ce que la marche devienne fonctionnelle. Mais cet enfant-là, même s'il a joué dans l'eau de sa bassine des heures durant, lorsqu'il tombe dans la Meuse,...

Et si j'arrive à le sauver en temps utile, le correctif gagné –s'il en a gagné un (?)– ne le sauvera pas de la noyade lors d'une deuxième immersion s'il n'y a pas de nouveau un tiers pour l'aider... Les traces mnésiques que l'enfant se serait donné à lui-même chaque fois que je l'ai sauvé de la noyade pourraient ne pas suffire même après quatre ou cinq sauvetages!

Pour apprendre à nager, il faut activer un autre type de correctif qui exige l'usage de la mémoire. (En plus de ce qu'il a mémorisé par sa propre expérience, un enrichissement exogène de son pool mnésique est d'ailleurs plus que souhaitable. Les parents le savent qui ne laissent pas leurs enfants jouer dans la Meuse avant qu'ils aient reçus des cours de natation.) Avec du courage et de la patience, si l'on tolère des prises de risques vitaux, la survie dans l'eau peut probablement s'apprendre aussi sans cours de natation, sans utiliser un langage, sans convention ternaire à la Peirce, ...mais pas sans mémoire!

Les apprentissages de la nage et de la marche peuvent tous les deux tirer profit de la mémoire (et, accessoirement, du langage), mais manifestement la nage, contrairement à la marche (ou le péristaltisme intestinal, ou le réflexe cornéen,...) ne peut pas s'en passer.
Si –comme je le pense non sans arguments– le travail de mémoire est réellement susceptible de défier le temps en représentant des traces (mnésiques ou autres) dans les engrenages du monde, c'est toute la chaîne IN/OUT qui prend un autre visage. Dans les 'inputs' de la computation, il n'y a plus seulement des perceptions! En plus de ces paquets de chiffres qui hibernent dans les traces qui frappent aux portes de ma perception (empreinte du dinosaure), il y a encore et surtout ces chiffres qui proviennent de mon stock de traces mnésiques.

Je dis encore et toujours «chiffres» plutôt que «informations» pour des raisons qui deviendront bientôt très claires.

En plus de nous imposer sa pesanteur, sa densité, sa chaleur, sa fermeté, son pouvoir magnétique, (…et tout ce qui intéresse la vieille mécanique), la boue du jurassique, ou la trace mnésique donne l'occasion ici à un dinosaure mort, là à une réminiscence de mon enfance, de modifier le clapotis de mes doigts sur le clavier lorsque j'écris cette phrase que vous lisez.

Pour modifier l'output, en droit au moins, il ne me faut plus nécessairement en passer par des expériences et des correctifs automatisés (parfois désagréables, telles ces chutes indispensables pour apprendre à marcher). Par un cheminement qui puise dans des ressources mnésiques la cognition peut essayer de corriger l'algorithme comme l'expérience le faisait automatiquement.

Je n'ai plus qu'à mettre un peu de langage dans la marmite et je vais pouvoir entrer à l'école...

VII – Régime interactif vs informatif

 


VII-1 La bibliothèque


Si la trace mnésique est située «quelque part», et, à l'instar de toutes les autres traces, dispose donc de la pérennité d'un athom (pérennité confinée dans un territoire d'espace-temps selon les règles décryptées par les René Thom et autres Prigogyne) et si la cognition a quelque chose à faire avec elle, alors la cognition pourrait possiblement profiter d'une accumulation massive de ces «athoms-mnésiques».
Au cours de ma vie, chaque expérience est susceptible d'ajouter un souvenir (trace mnésique) dans l'écosystème qui m'héberge. Ce n'est peut-être qu'une goutte mais toutes ces gouttes de passé peuvent former des océans de présences qui hibernent et attendent que je les re-présente dans les engrenages du monde via les correctifs cognitifs.

Comme par ailleurs l'unité du monde (un autre prérequis de la pensée mécaniste sur lequel je reviendrai dans la troisième partie) m'autorise d'espérer que mon écosystème a des zones partagées avec les écosystèmes d'autres cogiteurs –ou que mon écosystème pourra s'élargir jusque-là– ce n'est plus folie que d'espérer aussi qu'il soit possible, sous quelques conditions à étudier, de partager des traces mnésiques avec d'autres cogiteurs. (Le langage aurait évidemment quelque chose à voir avec ça!).

Il va sans dire que dès que je sors du giron parental, c'est surtout par ma curiosité et mes voyages que j'élargis mon écosystème: 'expérimenter' la spiritualité bouddhiste, 'expérimenter' l'érotisme musulman, 'expérimenter' la cuisine indienne, ...'expérimenter' les jugements de la morale thaïlandaise, 'expérimenter' les univers esthétiques de Hergé et de Manara... Expérimenter, toujours expérimenter, pour pouvoir, à partir de ce que mes perceptions absorbent en ces occasions, enrichir mon pool de traces mnésiques et, consécutivement, 'maturer' tant que faire se peut, mes correctifs cognitifs, ...et faire danser autrement mes doigts sur les choses.

Or, la plupart de ces expériences seraient rendues compliquées voire impossibles sans le langage. Alors, allons-y pour le langage! Allons-y d'autant plus vite qu'en plus de cette facilitation de mes voyages perceptifs, le langage, via l'expérience des livres par exemple, semble bien être en mesure de m'offrir l'occasion une exploitation cognitive de traces mnésiques que je n'ai pas moi-même fabriquées. Le langage pourrait alors être un de ces outils qui nourrit les correctifs de mon grand algorithme in/out sans devoir en passer par des expérimentations désagréables ou trop chronophages. Il me permettrait aussi de sauter l'étape de l'expérimentation lorsque celle-ci est purement et simplement impossible pour moi à cause de quelques caractéristiques de mon écosystème, de ma santé ou de ma paresse...

L'enjeu principal du langage en un mot? Partager des expériences avec les vivants et profiter de l'expérience des morts!

À l'aune de cet espoir, je re-regarde le monde et je vois que deux mille ans de traces mnésiques plus ou moins torturées par divers processus langagiers mais susceptibles –comme toutes les traces– de défier le temps et de s'accumuler massivement dans des bibliothèques, ont fait que la balistique des cailloux est passée à la balistique des missiles nucléaires... Les hommes n'ont pourtant jamais cessé de naître avec des cerveaux vides! Le partage des traces mnésiques (en narguant le temps) semble être une réalité qui a déjà fait ses preuves...


VII-2 Le langage

J'ai déjà dit ce que je pense de la représentation. En conséquence, au risque de paraître ridicule, je dis aussi que le rôle du langage n'est PAS tant de représenter que de transbahuter ici ou là des paquets de traces (mnésiques). Par le langage, les chiffres de ces présences endormies, préalablement encodés par des conventions pour les besoins du transfert défient ainsi le temps et l'espace et, après décodages, seront ou non représentés par le destinataire (selon des procédures non-langagières qui ont aussi été décrites plus haut).

Écrire une partition ce n'est pas tant se représenter musicalement un état d'âme que de faire la donation d'une possibilité de représenter mon état d'âme. Une seule condition est exigée du destinataire: disposer préalablement dans son pool mnésique des codes du solfège. Il faut qu'il soit en mesure de littéralement déchiffrer la partition, c'est-à-dire en extraire des chiffres dont il pourra alors faire un usage cognitif s'il le décide ...et donc faire une représentation musicale de ma donation.

La partition ne détient pas en elle les codes du solfège, elle les a exploités pour devenir langage, porteuse de signes ce qui n'est pas exactement la même chose.

Le langage n'est PAS cette grande computation IN/OUT décrite plus haut. Le langage (la partition de solfège donc, pas la musique!) c'est tout simplement un camion qui vient débarder aux portes de ma perception, et donc aux portes de ce grand algorithme, des "signes" importés.

J'utilise le mot "signe" pour désigner une chose transportable par le langage et qui est liée non pas par un lien mécanique, mais par une convention plus ou moins arbitraire à une autre chose (souvent intransportable).

 

VII-3 Le signe


Au premier regard, je donne au langage un rôle comparable à celui de la lumière lorsqu'elle m'apporte des chiffres d'une étoile lointaine, sauf que... Sauf que!... Sauf que dans le cas de la lumière on est en régime interactif; il n'y a pas de code, la communication est organisée directement par la mécanique. La lumière, à l'inverse de la partition, est elle-même un des chaînons interactifs qui se succèdent pour lier l'étoile à mon cerveau. Ce que la lumière m'apporte peut donc, en droit, impacter mécaniquement mes récepteurs rétiniens qui prendront en charge le cheminement des chiffres de l'étoile.

A contrario, le signe n'a aucun lien mécanique avec ce dont il est le signe. Il est un athom comme tous les autres. Je veux dire qu'il n'est pas même un athom qui aurait été mécaniquement marqué par une autre chose dont il serait ainsi devenu la trace. Le signe, telle une tache d'encre, a sa propre matérialité, ses propres chiffres, sa propre robustesse, mais, contrairement à la trace, il n'embarque pas les chiffres d'une autre chose... Et si le tiers s'en va avec ses codes, le signe n'a plus que les chiffres de sa propre présence, c'est-à-dire ceux d'une tache d'encre (contrairement à l'empreinte du dinosaure par exemple, qui reste empreinte, qu'il y ait ou non un paléontologue pour en témoigner).

Sans les codes du solfège la partition ne porte que la présence du papier et de l'encre. C'est moi et non la chose désignée qui, à partir des quelques (con)signes (les conventions), est invité à habiller cette tache noire des chiffres qui en feront un signe. C'est moi et rien que moi qui, à partir d'un paquet de taches, recrée une présence musicale de A à Z... et, éventuellement, en aval, crée de nouvelles ressources mnésiques susceptibles d'alimenter mes correctifs cognitifs. En aval du déchiffrage des signes la présence musicale a donc des chiffres qui ne sont pas nécessairement identiques à ceux qui se trouvent en amont des signes...

Lorsque je lis une partition, je fais «comme si» ces chiffres étaient identiques et je prétends, peut-être abusivement, être en mesure, par une représentation, de faire revenir dans les engrenages du monde la présence de la chose signifiée.

En pratique, ces chiffres ne sont identiques à ceux de la chose signifiée que dans des figures d'école (qui heureusement ne sont pas trop rares: cela a quelque chose à voir avec ce que les savants appellent les conditions d'iconicité – j'y reviendrai plus loin).

 

VII-4 L'information versus le chiffre


Cette différence d'origine entre les chiffres d'une présence (d'un existant éventuellement devenu déjà inexistant) et ceux que je reconstruis moi-même à partir du déchiffrage d'un signe me fait maintenant préférer utiliser le mot «informations» plutôt que le mot «chiffres» dès que je suis en aval des signes.

Les informations sont aussi des chiffres bien sûr, et bien que ce soit moi qui les ai rassemblés –en allant les chercher dans mes traces mnésiques– ils peuvent aussi affecter mes correcteurs cognitifs par leurs usages, changer ma vie et le monde. Mais il y a eu ce «...comme si...» un subterfuge, qui ne respecte pas nécessairement les chiffres de la chose signifiée. Il n'y a ressemblance que par un effort de scientificité et la présence ne passera de l'amont à l'aval du signe qu'à la mesure de ce souci de scientificité.

Distinguant ainsi le chiffre de l'information, j'esquive le cœur du problème par un mot encore très flou, encore très fourre-tout; c'est quoi cette «scientificité»? Je m'en expliquerai plus tard mais je peux faire valoir dès maintenant que des informations peuvent être fantaisistes... C'est cela la fragilité du régime langagier au regard du régime interactif (mécanique) qui, lui, peut être incomplet mais pas fantaisiste (il respecte une corrélation)...

Un appareil photo préserve des liens mécaniques entre la photo et ce qui est photographié, et donc la possibilité d'une représentation sans convention ternaire à la Peirce. Par la photo, quelques chiffres de l'étoile peuvent m'atteindre. En droit les liens mécaniques entre l'étoile, la lumière de l'étoile, la photo et mes récepteurs perceptifs pourraient tous être expliqués et consignés par un savant. Ce lien est brisé dès que je passe en régime langagier car il y a alors l'intervention d'un arbitraire venu d'ailleurs: les conventions. En aval des signes je n'ai que des informations et elles peuvent être autant astrologique que poétique ou astronomique.

Le savant qui s'intéresse à l'étoile n'a de zèle que pour augmenter la résolution de sa photo pour disposer d'un maximum de chiffres qui n'ont pas encore été torturés par le langage. Va pour le télescope par exemple; puisque les lentilles de verre ne dépendent pas de conventions sémantiques, les photos plus précises qui en découlent n'ont rien de langagier... C'est de l'interactif, de la mécanique pure et dure. Par des astuces physico-chimiques, le télescope nourrit ma perception autrement, mais toujours d'une manière corrélée à l'étoile... Ce n'est que dans un deuxième temps que ce savant cogitera ces données. Pour faire circuler les traces mnésiques de ses cogitations (et peut-être même pour en faciliter la production) il devra en passer par des codes convenus avec ses pairs. On passe en régime informatif et donc, par sa nature, suspect.

La photo n'est pas nativement un signe et peut donc circuler sans convention autre que celles exigées par mes intentions... (Mais comme par hypothèse de départ j'ai présupposé que les intentions sont expliquées mécaniquement par les conditions initiales, etc.) La photo, comme n'importe quelle chose peut devenir l'objet d'une convention et devenir un signe, mais c'est alors une tout autre affaire qu'il n'y a pas lieu de développer ici.

 

VII-5 La communication

Toute la communication oscille entre le régime interactif (de la mécanique) et le régime informatif (du langage), entre les traces et les signes... Il faudra veiller à ne pas mêler les pinceaux.

Traces/signes, chiffres/informations, interaction/convention...

Ces couples riches en finasseries sémantiques sont tellement importants pour la suite (et en particulier pour l'étude des arts et de la pratique spirituelle qui sera abordée dans la troisième partie de cette étude) que je dois les clarifier davantage par un exemple.

L'intention explicite de cet article c'est de donner plus de consistance, plus d'épaisseur ontologique à la présence, de la libérer de ces entraves temporelles où la mécanique a tendance à la confiner. Et voilà que je me suis embourbé dans des spéculations sur la computation, la cognition, le langage... C'est bien malgré moi qui ai été initié aux sciences et à la philosophie dans les supérettes. Je suppose que mon lecteur a compris que je n'avais pas vraiment le choix. Je lui demande donc en plus d'être indulgent vis-à-vis de libertés que j'aurais prises à mon insu en matière de sémantique. Dans les supérettes, en compagnie des potaches, des bonniches et des ivrognes, on est plus souple avec l'usage des mots. On accepte le risque de faire hurler les érudits de rire ou de dépit par l'usage de mots dont ils veulent à bon droit standardiser le sens. (Je note tout de même qu'entre eux ils n'y arrivent pas toujours.)

J'écoute de la musique. Mon corps réagit; je frissonne, mes doigts quittent le clavier et tapotent les accoudoirs de ma chaise, des souvenirs reviennent, des émotions me submergent, je transpire et je pleure peut-être; ce n'est pas l'extase mais presque!... Une présence m'a saisi.

Par cet épisode de ma vie, j'offre une illustration parfaite de la mise en branle de ce que j'ai appelé plus haut le grand algorithme IN/OUT puisque suite à la perception de sons organisés non seulement mes doigts bougent mais mon cerveau bout et même des hormones semblent entrer dans le jeu... Ce sont les chiffres de la performance musicale qui agitent mes neurotransmetteurs qui eux-mêmes vont, etc.

- Ces chiffres peuvent le faire directement, dans la salle de concerts (où la présence et l'existence de cette musique se rejoignent)... La présence agite mes neurotransmetteurs sans devoir en passer par une représentation. Tout cela est enrégimenté par des interactions.
Mes neurotransmetteurs peuvent aussi être agités indirectement par la représentation d'une trace que ce concert aurait laissée dans le monde. Ce pourrait être une bande magnétique par exemple. C'est presque aussi efficace que le concert en direct... Toujours pas de convention langagière; cela se fait encore sous le régime interactif.
- Le concert pourrait aussi agiter mes neurotransmetteurs d'une manière encore plus indirecte via un langage (solfège, langage MIDI...). La partition, à partir de ses signes, me permet de reconstruire des informations. Ces informations ne portent pas la présence du concert, mais une simili-présence nourrie par d'autres chiffres que je me suis cru autorisé d'assimiler à ceux de la chose signifiée (guidé pour ce faire par l'assomption des conventions (con-signes) du solfège). Les signes sont des "simili-traces" et non "des vraies traces"... manière de dire que les chiffres (que j'appellerai alors "informations") que j'y associe viennent de moi en puisant dans les traces mnésiques d'événements acoustiques dont je disposais déjà. Par ces chiffres/informations-là, je me retrouve artificiellement en mesure de représenter ce que ...ce que j'ai moi-même injecté dans le schmilblick.

À observer l'histoire de l'humanité, il semble bien que nos neurotransmetteurs acceptent le subterfuge. Manifestement une correction cognitive peut découler d'une lecture des signes d'un livre par exemple... et modifier ma manière de taper le clavier...

 

Je ne suis pas clair? ...Je recommence:

 

Dans la bande magnétique, les chiffres de la source sont certes filtrés (seuils de sensibilité du microphone, inertie et seuils de sensibilité des molécules magnétiques, etc.) mais les chiffres qui passent la barrière sont encore corrélés algorithmiquement, mécaniquement, au concert. La bande magnétique ne dépend pas de conventions entre les musiciens et moi-même; donc pas de langage entre eux et moi quelles que soient les distances spatiales et temporelles qui nous séparent... La présence est différée par les propriétés temporelles de la trace (Cf. chap.III). On est encore dans un régime interactif.

Même le plus médiocre des enregistrements magnétiques capture et respecte les variations de tempo, accepte de prendre en compte le millième de croche, rend les plus importantes caractéristiques du timbre, autorise une division illimitée de l'octave et rend donc compte du léger désaccordage de tel ou tel jeu de tubes de l'orgue, et préserve sinon les chiffres de la dynamique globale au moins ceux de la dynamique relative entre les notes...

Les failles d'une telle communication? Le souffle, l'écrêtement des fréquences, la dynamique globale qui se tasse... et ses dépendances à une technologie relativement compliquée.

Il y a pas mal de chiffres qui sont restés dans le fossé, des floutages par des bruits iatrogènes et, bien sûr, des délais. Mais il n'y a pas de rupture totale de la corrélation entre le concert et mon oreille. Au moins en droit, un savant pointilleux pourrait consigner toute la chaîne des causes et des effets sans sortir de la mécanique. C'est un régime interactif...


La problématique est complètement différente dès que la communication se fait par des signes (langage).
À l'instar du Beethoven sourd qui écrivait sa neuvième, les initiés du solfège peuvent représenter dans leur tête la musique sans devoir en passer par du son. Mais pour SE donner l'effet psychologique d'une musique à partir d'une partition, il faut entrer dans les conventions du solfège. La partition n'est pas une trace, elle est un ensemble de signes appartenant à un langage appelé solfège ( c'est le solfège qui est nativement un langage, pas la musique qui peut accessoirement le devenir mais cela ne m'intéresse pas pour le moment) .
Le solfège est un langage particulièrement apprécié parce que ses codes scripturaires sont limpides, parce qu'une partition a tous les atouts mécaniques du livre (mise en branle d'une technologie pas trop exigeante, mobilité, robustesse, reproductibilité...) et, cerise sur le gâteau, le solfège n'utilise finalement que très peu de conventions.
Le mauvais côté de la partition, c'est évidemment qu'elle massacre au bas mot tous les chiffres de la performance musicale. Mais juste avant le massacre, le solfège a tout de même pris soin de traduire une partie des chiffres en signes. Ce n'est qu'une infime partie des chiffres du concert mais à partir de ces signes-là je vais pouvoir me fabriquer des informations et à partir d'elles, me représenter très partiellement et partialement le concert... et peut-être même un peu plus (?!)...

Réduire un concert en une partition, c'est un véritable génocide, un épouvantable carnage de chiffres au regard des sacrifices commis par les plus médiocres des premiers enregistrements magnétiques du siècle passé qui n'y allaient pourtant pas non plus de main morte!
-La partition a sacrifié 99,9% des chiffres corrélés au timbre. Il est communément permis d'écrire quelques misérables consignes instrumentales en petites lettres au-dessus de la portée pour compenser cette lacune mais franchement, ...cela ne va en tout cas pas satisfaire celui qui savoure la différence entre les grandes orgues de Leipzig, celles de ND de Paris, ...et le patch 19 (le 'church organ') du générateur MIDI de Microsoft! Et pour celui qui n'a jamais entendu des orgues, ce mot de dit... rien!

Dans de telles conditions, que peut faire ce solfège de la musique tibétaine par exemple qui insiste presque autant que nos compositeurs dits "avant-gardistes" sur le timbre?...

-Le solfège limite la division du temps à la quintuple croche (sous peine de devenir illisible en temps réel). Non seulement les très fines variations de durées sont perdues, mais aussi les variations du volume de chaque battement...

Que peut faire alors le solfège en face de certaines musiques africaines qui exploitent toutes ces finasseries rythmiques?

-Le solfège divise la montée à l'octave en seulement 12 marches (les demi-tons)...

Que faire alors de toutes ces musiques traditionnelles (thaïlandaise par exemple) qui n'ont pas choisi de diviser l'octave en douze (onze pour la Thaïlande)... Ou encore ces musiques qui ne quantisent pas ce continuum...

-Le solfège ne dispose que d'un arsenal conventionnel très rudimentaire pour rendre compte des variations de tempo et des dynamiques du volume.

-Le solfège ne tient pas compte de la distribution spatiale du son.

-Le solfège ignore les chiffres corrélés à des effets d'environnement (échos, résonances, réverbérations...)


En aval de la partition, que reste-t-il alors de la présence du concert? L'ombre du squelette du rythme, une partie de la mélodie (et donc de l'accompagnement ou du contrepoint)... et c'est déjà fini.

La radicalité de la perte des chiffres peut se laisser mesurer à l'aune d'un exemple puisé hors de la sphère musicale: tout le monde me concèdera facilement qu'à partir d'un texte, personne ne peut se représenter l'odeur d'une fleur qu'il n'a jamais fréquentée ou la saveur d'un fruit qu'il n'a jamais mangé (c'est le problème du mangoustan déjà évoqué au chap. II-3). Et bien c'est la même chose pour les orgues de ND de Paris et de Leipzig sous le régime timbricide du solfège...

Confronté à une telle impossibilité de représenter en aval d'une partition le timbre des orgues du concert, il n'y a une parade possible, mais elle est loin d'être parfaite: lorsque je lis le mot «orgues» en petites lettres au-dessus de la portée, je peux y associer moi-même des chiffres qui caractérisent des orgues en fouillant dans tous ces souvenirs d'orgues qui dorment dans mes traces mnésiques. Mais, ce faisant, je prends le risque de croire que je suis capable d'assimiler l'objet désigné par le langage à un objet déjà perçu dans mon passé. Or cette identification-là est souvent une pure chimère...

En dépit de ces terribles limitations du solfège, des chiffres de la mélodie (et donc a fortiori du contrepoint et de certains chiffres de l'accompagnement) semblent pourtant avoir préservé une corrélation avec la source. Les signes du solfège qui transbahutent la phrase mélodique du concert semblent avoir les propriétés de ce que j'ai appelé plus haut des traces... Mes ressources mnésiques ne sont pas requises pour me représenter la mélodie. Pour ces chiffres-là, le code de déchiffrage (convention du solfège) me suffit. Lorsque je chantonne une mélodie à partir d'une partition, je représente la mélodie sans devoir fouiner dans mes souvenirs d'autres mélodies... Je peux même la transposer vers le grave ou l'aigu; la mélodie est encore là qui m'impose encore son génie propre, sa présence. C'est vraiment étonnant; c'est comme si une description verbale de l'odeur du muguet me permettait cette fois d'en apprécier le parfum sans que je l'aie jamais humé dans mon passé.

Cette résistance de la mélodie aux maltraitances du solfège est un des multiples visages de ce que les théologiens appellent l'iconicité.

C'est la «quantisation» du pitch (la division de l'octave en 12) qui rend possible ce prodige parce qu'une mélodie (en Occident du moins) est faite de rapports numériques entre des degrés quantisés. Pour le dire d'une manière plus prosaïque, les chiffres d'une mélodie sont essentiellement une suite de nombres: une organisation dans le temps du nombre de touches du clavier qui séparent la première note de la seconde puis de la troisième, etc. (ici la quinte et là la tierce, et puis, etc.)... Et les relations entre ces nombres restent évidemment les mêmes quel que soit le choix de la première note, quel que soit l'instrument, quel que soit l'environnement acoustique.

Ce qui est préservé du rythme original est aussi redevable de ce genre de quantisation (croche, noire, blanche...)

J'utilise le mot «quantiser» parce que c'est le mot d'usage utilisé dans le langage MIDI qui supplée au solfège dans les séquenceurs et les échantillonneurs. Mais pour me faire comprendre et sous quelques petites réserves, j'aurais pu parler de «discrétisation» voire de «binarisation» (passage de l'analogique au digital)...

L'iconicité est un sujet compliqué et il y en a de plusieurs genres. Il serait vain (et inutile) de le développer davantage dès maintenant. Je réserve cela pour la troisième partie de cette étude parce que même l'usage un peu particulier que des linguistes font de ce mot les ramène parfois subrepticement vers la sphère spirituelle dont ils prétendaient s'éloigner. Pour le moment je retiens que les suites de rapports de nombres sont des chiffres qui supportent occasionnellement très bien les maltraitances langagières. Cela semble prodigieux mais c'est un fait!

C'est un prodige car s'il y a entre l'étoile et la photo astronomique un lien mécanique rigoureux précisément localisable dans l'espace et le temps, il n'y en a aucun entre les taches noires du papier musique et une phrase mélodique; rien n'y est physico-chimique parce que la «convention à la Peirce» a consommé la rupture par le simple fait qu'une telle convention peut être absolument arbitraire (n'importe quoi peut être le signe de n'importe quoi).

Le génocide n'aurait donc finalement pas été total?
Manifestement le génocide a foiré. Mais la mélodie, et «l'ombre du squelette du rythme» ce n'est plus grand-chose au regard du foisonnement des chiffres dans la salle du concert.

Paradoxalement ce qui reste en aval de la partition est presque suffisant pour l'exploitation artistique du son en Occident. L'Occident s'est contenté en général de rythmes relativement pauvres et a fait de la mélodie et de l'accompagnement les principales variables de sa musique depuis la Renaissance jusqu'à l'avènement des synthétiseurs et autres sampleurs dans la deuxième moitié du XXe siècle.

C'est à cause de l'iconicité des variables essentielles de la musique de Beethoven ou de Bach que les présences de Beethoven et Bach ont réussi à nous rejoindre alors que nous n'avons que de signes et d'aucune trace de leurs musiques –l'humanité ne disposait pas encore des techniques utiles pour transformer la musique en traces.

A contrario, les présences des grands soprani qui ont précédé les possibilités d'enregistrements sont perdues parce que ce qui fait la distinction entre une grande voix et une autre grande voix, n'est pas capturé par les ressources (iconiques ou non) du solfège. La présence de Maria Malibran est perdue ou peu s'en faut.
La présence de Maria Callas passe in extremis à la postérité grâce aux premiers enregistreurs... Ce qui est immensément intéressant dans l'affaire Callas, c'est qu'avec les poussées de la scientificité la présence de la Callas nous est plus accessible en 2020 qu'elle ne l'était juste après sa mort; retoucher un enregistrement avec un souci de scientificité permet de récupérer des chiffres perdus dans la bande magnétique (c'est un travail de paléontologie en quelque sorte!). Ce nouveau prodige que j'avais déjà illustré plus haut dans cette étude dans un cadre conceptuel moins nuancé.
(dinosaure, et autres sonates de Beethoven...) peut se comprendre si on assume pleinement la distinction entre l'existence et la présence (pas de résurrection à espérer mais tout de même la possibilité de représentation de plus en plus performante grâce à la scientificité de plus forte des correctifs cognitifs)...

 

VII-6 La résolution et les catégories


Lorsqu'une photo (ou un lecteur de MP3) stimule ma rétine (ou mon tympan) cette donation contient encore des chiffres qui peuvent intéresser les René Thom et autres David Marr. La photo ou la bande magnétique m'offre des paquets de chiffres avant qu'ils ne soient traités par ma perception et corrigés par ma cognition, ...donc avant qu'ils ne soient séparés en ensembles distincts. Il y a dans la trace tout ce qu'il faut pour dessiner et corriger des frontières, redessiner et recorriger, re-redessiner et ainsi de suite à l'envi en fonction de l'évolution de mes possibilités perceptives et cognitives (nouvelle paire de lunettes ou de prothèses auditives, nouvelles lectures, nouveaux protocoles expérimentaux, etc. )

Chacun de nous dessinera et corrigera dans ce magma de chiffres les frontières avec les dispositions perceptives et cognitives dont il dispose actuellement. La question des intentions ayant été mise sous le boisseau par hypothèse de départ, chacun de nous dessinera et corrigera ces frontières non pas comme bon lui semble, mais comme il le peut; ces frontières-là s'imposent par des traitements essentiellement géométriques de variations de densité (lignes, trous, angles…), dans le magma de chiffres perçus.

Avec la trace, c'est donc surtout le manque de résolution qui fait mal (le nombre insuffisant d'unités perçues –trop peu de pixels, fréquence d'échantillonnage du MP3 trop basse). Comme on l'observe facilement sur une photo, un manque de résolution efface les nuances de densité, les angles, les plus fines vibrations... tout ce dont René Thom a besoin pour formaliser ses criticités et autres catastrophes, ses bassins et autres attracteurs, (…)!

J'en reviens donc à ce curseur qui faisait la différence entre l'homme et le donut dans la première partie de cette étude (le manque de résolution fait disparaître des trous); topologiquement parlant, le donut n'a qu'un trou... En basse résolution, l'homme aussi n'a qu'un trou (son tube digestif), mais il en a vite beaucoup d'autres lorsqu'on augmente la résolution jusqu'aux niveaux cellulaires et ... Il n'est qu'un amalgame de trous judicieusement agrégés...

Les procédures et les soucis sont très différents lorsqu'un langage débarde des paquets de signes aux portes de mes perceptions. En aval de la cornée ou du tympan, au fur et à mesure que le magma perceptif se divise en ensembles distincts de chiffres, les choses auxquelles ces ensembles correspondent se révèlent le plus souvent n'être que de très innocentes choses du monde telles que des taches d'encre sur du papier par exemple.

Mais si alors je dispose de correctifs cognitifs (des codes sémantiques en l'occurrence) susceptibles de reconnaître que ces ensembles innocents sont éventuellement des signes, alors quelque chose d'étonnant va se produire. Par le diktat de ces correctifs, l'ensemble de chiffres qui délimite cette innocente chose est traité «comme si» ils étaient une autre chose, un autre ensemble de chiffres disponibles ou indisponibles dans mes traces mnésiques mais de toute façon totalement absents dans le flux perceptif.

Ipso facto ce nouveau paquet de chiffres (que j'appellerai dorénavant des informations pour les distinguer des chiffres du départ) est renvoyé se faire collimater par les autres correctifs (non cognitifs et cognitifs) «comme si» je venais de le percevoir lui aussi). In fine, les signes (reconnus comme tels) peuvent donc modifier donc les gestes de mes doigts par des ensembles de chiffres que je possédais déjà dans mes souvenirs.

Dans le processus informatif, le lieu de tous les dangers n'est pas tant le transport ou les premiers traitements non cognitifs (Marr) du signe que ce code, cette convention qui prétend que les chiffres de ce que le signe désigne sont identiques à ceux d'un ensemble qui traîne déjà dans mes traces mnésiques.

On est ici en face d'un problème bien plus complexe qu'un simple manque de résolution. Il y a au moins quatre ensembles à comparer pour juger de leurs égalités. L'ensemble que le signe désigne au moment de son usage, l'ensemble qui a servi pour établir la convention dans le chef de celui qui a encodé, l'ensemble qui a servi pour établir la convention de celui qui est en train de décoder, et l'ensemble que ce décodeur pêche dans ses réserves mnésiques pour les envoyer au collimatage.

Le problème n'est pas de confirmer ou infirmer que deux trois ou quatre ensembles sont identiques; même le plus simple de nos ordinateurs peut faire ce job. Le problème c'est que le dessin de chacun de ces ensembles est issu de travaux non seulement perceptifs mais aussi cognitifs de chaque interlocuteur.

Ce dessin est donc influencé par l'histoire personnelle de celui qui dessine et leurs parfaites égalités, sauf cas d'école, sont donc très hautement improbables.

Dire cela ne n'est pas encore dire un autre problème de fond: en amont des correctifs cognitifs, la délimitation des ensembles perçus n'est pas nécessairement très nette (Cf. les objet 2D1/2 de Marr.). Ce ne sont pas des belles lignes pures, mais des milliards de lignes engainées par ce que René Thom dénommait les 'bassins' des attracteurs.

Heureusement, il semble que pour résoudre ces risques de malentendus autour des signes, le langage naturel (qui sur ce point est à la même enseigne que le solfège par exemple), n'exige pas une identification parfaite ...et c'est bien là la clé de sa réussite.

Derrière l'expression (signe) «dépression mentale» par exemple, il y a non plus un simple ensemble, mais une catégorie qui met dans le même sac plusieurs ensembles qui pourraient bien avoir quelques chiffres en commun: la maladie liée à un trouble du métabolisme de la dopamine, un type de douleur qui suit le départ de votre petite amie, et la déconfiture inexplicable de Madame Untel, la gérante de la supérette, qui vient de mettre au monde un merveilleux bébé...

Pas besoin, je suppose d'insister sur le fait que lorsque l'ensemble est devenu une catégorie, quelques soucis arrivent aussitôt pour tracasser les pointilleux et les savants!

Au risque d'être outrancièrement simplificateur, rien que pour me faire comprendre donc, je dis que la donation d'un enregistreur ou d'une photo, ou du scintillement d'une étoile (...) est limitée par sa résolution tandis que la donation qui a transité par le solfège ou le français ou la publication de "Nature" ou les rites de la politesse (...) sont limités par des laxités catégorielles...

 

VII-7 la logique


Il y a donc deux modes distincts de traitement des chiffres du monde, deux modes qui se querellent pour influencer les mouvements de mes pieds lorsque je marche ou ceux de mes doigts au-dessus du clavier ou mon émotivité lorsque j'écoute de la musique, ou ... Deux manières de découper le monde qui ne se recoupent parfaitement que dans des circonstances plutôt rares.

Le premier, le mode interactif, crée ses choses par des traitements de pixels, par les effets de ce que René Thom a appelé des attracteurs, des bassins, des criticités, des catastrophes... qui donnent des caractéristiques, une morphologie pourvue d'une robustesse confinée à des parties du continuum spatio-temporel (et que j'ai baptisé "athom" dans cette méditation).

Ces athoms donnent une existence passagère à des présences qui en contrepartie lui accorderont une possibilité de remuer encore les engrenages du monde lorsque ces athoms n'existeront plus...

Le temps passe et ces pièces du puzzle cosmiques sont totalement dépendantes de leur environnement qui change à tout instant... C'est dire que ce qui délimite ces pièces est susceptible de se déformer, de se reformer ou de disparaître à tout instant...

Le second, le mode informatif, est né du premier, mais cet enfant rebelle est un conservateur... Il n'a de zèle que pour figer les frontières et de se reconstruire une division du monde en choses qui flotte comme un vaste rêve au-dessus des athoms qui évoluent malgré lui. Le langage divise le monde et puis oublie que le monde change pour ne plus travailler qu'avec des délimitations sans se soucier de ce qu'elles se décrochent des dessins de René Tom, qu'elles ne relèvent plus des exigences mécaniques dont elles sont nées.

(Toute cette dynamique deviendra plus limpide dans la troisième partie; je le promets à mon lecteur.)

C'est alors que l'énigme des énigmes sort de derrière les buissons: la communication sous le mode informatif malgré ses failles est susceptible de changer l'ordre interactif qui assure son existence... Il y a eu des lanceurs de pierres et il y a eu Hiroshima...

Manifestement si le langage n'a pu changer la mécanique, alors il a changé le contexte dans lequel, instant après instant la mécanique reconstruit le monde, ce qui, in fine, revient finalement à la même chose...

Comment des spéculations langagières peuvent-elles changer à ce point non pas les méthodes d'analyse de Thom mais ces paquets de chiffres que René Thom analyse?

C'est à ce lien possible entre la trace et le signe que la scientificité s'attaque. D'où la passion nécessaire du savant pour la logique, cet outil aux grandes et merveilleuses prétentions qui sert justement à mieux contrôler le lien entre le factuel et ce qui est dit.

Une interaction physicochimique s'en fiche de la logique et s'en fiche des frontières que René Thom dessine. La gravitation par exemple n'a rien de conventionnel, de langagier... Mais la loi de la gravitation, oui! La gravitation c'est factuel, point à la ligne! La loi de la gravitation... C'est à vérifier...

La logique, cet outil qui essaye d'accrocher le langage à cette factualité est un entremetteur bizarre entre l'interactif et l'informatif. Si la logique est ce monstre bicéphale, alors l'iconicité pourrait bien y avoir un rôle clé puisque l'iconicité aussi défie manifestement cette distinction entre l'interactif et l'informatif, entre la trace et le signe...

Mais si j'entre dans la question de l'iconicité, je dois déjà prévenir mon lecteur qui a eu l'amabilité d'arriver jusqu'ici, qu'avec paul yves wery, il n'y aura pas moyen d'esquiver plus longtemps les territoires de la spiritualité. Je vais donc arrêter le deuxième épisode ici pour le laisser se bercer d'illusions... et je vais faire la sieste! Merci pour votre bonne attention, je me rends bien compte que cela n'a pas été facile; un potache est un potache et parle comme un potache.

 

paul yves wery - Chiangmai

Version 1 – Décembre 2020

 

Voici les principales sources qui ont suscité mon envie d'écrire cet article...

Petitot Jean.

C'est à partir de lui que pour moi tout a démarré; avant lui, je ne m'intéressais pas à ces sujets... Article difficile, trop difficile, mais dont l'importance et la globalité de son intelligence n'échappera à personne.

- "Forme" (Accessible & téléchargeable gratuitement sur academia.edu)

Miguel Espinoza.

Cet auteur est clair, généreux, ni jargonneux ni cuistre... et il est inépuisable.

- "La réduction du possible; René Thom et le déterminisme causal" (Accessible & téléchargeable gratuitement sur academia.edu)

- "Le démon de Laplace" (accessible & téléchargeable gratuitement sur academia.edu)

- "René Thom – De la théorie des catastrophes à la métaphysique" (Accessible & téléchargeable gratuitement sur academia.edu)

Piotrowski & Y.-M. Visetti.

Une langue somptueuse, une érudition époustouflante (et donc un peu étouffante), limpide, ...captivant.

- "Le jeu de la complexité et la théorisation linguistique" (Accessible & téléchargeable gratuitement sur academia.edu)

Giuseppe Longo (+Francis Bailly, Maël Montévil, Arnaud Pocheville )

Ma source favorite.C'est compliqué mais pas jargonneux. Très utile pour les amplifications métaphysique grâce à la globalité fascinante de ses analyses.

- "Espace, temps et cognition..." (Accessible & téléchargeable gratuitement sur academia.edu)

- "Situations critiques étendues : la singularité physique du vivant" (Accessible & téléchargeable gratuitement sur academia.edu)

- "L'incompressible complexité du réel et la construction évolutive du simple" (Accessible & téléchargeable gratuitement sur academia.edu)

 

...et pour terminer, le plus utile de tous:

Nicolas Martin...

Un vulgarisateur très très haut de gamme qui sévit tous les jours une heure sur France Culture. Jamais jargonneux, très polyvalent, sympathique, ...l'art de faire parler ceux qui ne sont doués que pour penser.

- "La méthode scientifique" sur France Culture. (Podcastable gratuitement à l'envi)

NB Je dois encore ajouter que ces très utiles lectures (en français!) m'ont été suggérées spontanément par l'ordinateur marketeur de www.Academia.edu... alors que je ne fais pas partie de l'univers académique et que je n'était pas affilié (depuis, pour service rendu, je paye une cotisation... Bravo le marketing!). Que justice et grâce lui soit rendue! ...Ainsi qu'à Google que je critique tant, mais que, parfois, souvent, j'aime beaucoup (et qui, en l'occurrence, m'a mis sur la piste d'Academia.)

 

 

 

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