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Version 1.04 - Décembre 2016

 

Les larrons

Abstract: A cause de Jésus, les deux larrons ont perdu leurs chances d'être graciés et leurs exécutions ont été précipitées. Il y a dans ce tragique concours de circonstances la source d'une souffrance de Jésus qui n'est, hélas, jamais mentionnée.

Les Evangiles racontent que deux prisonniers, les larrons, ont été exécutés en même temps que Jésus. Le récit laisse comprendre que si les larrons sont mis à mort ce jour-là c'est à cause de Jésus. La date est inconvenante pour des exécutions capitales et c'est l'acharnement de l'élite Juive qui presse les choses afin que tout retournement populaire en faveur de Jésus soit rendu improbable. Comme la procédure d'une exécution mobilise pas mal de ressources logistiques, Pilate rassemble toutes les exécutions programmées en une seule cérémonie. Ces malheureuses coïncidences agravèrent certainement les souffrances du Christ; l'homme du pardon, l'homme de l'Agapê, malgré lui, a précipité deux supplices...

Puisque ces larrons auraient de toute façon été exécutés, pourrions nous penser, autant avancer les mises à mort pour réduire les souffrances liées aux délais d'attentes... Non! Le problème de conscience de Jésus fut certainement plus fin; avec l'histoire de Barrabas son procès a purement et simplement annihilé ce qui fut le seul et dernier espoir des deux larrons. Pilate n'est pas un imbécile; s'il pensait pouvoir sortir Jésus de cet imbroglio par la grâce traditionnellement accordée à Pâque en faveur d'un prisonnier, alors il a nécessairement proposé un prisonnier particulièrement détestable en seule alternative à Jésus. (Donc, sans Jésus, l'un des deux larrons aurait certainement été grâcié au dépend de Barrabas.) Il a fallu l'intrigue de l'élite pour que le peuple réclame la libération de Barrabas.

Cette méchanceté de l'élite Juive a été mieux rendue par Luc et Jean qui n'indiquent pas comme Matthieu le fait l'alternative exclusive proposée par Pilate (Jésus "ou" Barrabas -Mt27,17&27,21-) mais laissent entendre que les juifs eux-mêmes ont eu l'initiative du nom de Barabbas -probablement très connu- pour indiquer à Pilate combien Jésus est encore plus détestable que les plus détestable des détenus d'alors.

Si l'on en croit Matthieu (et sans se mettre en contradiction avec les autres évangélistes), les deux autres condamnés à mort ne peuvent comprendre qu'une seule chose dans cette affaire: à cause de Jésus, ils ont été exclus du marché de la grâce! On peut comprendre alors pourquoi ils injurient Jésus, alors même qu'ils subissent les mêmes tourments, et parce qu'ils subissent les mêmes tourments (Mt27,44, Mc15,32)...

Si Jésus fut vraiment un géant de gentillesse et de sensibilité, alors il dû ressentir, à cause des larrons, quelque chose d'atroce qui venait s'ajouter au autres tourments de sa propre mise à mort. Il nous faudrait comparer cette peine à ce qu'une personne aimable ressentirait après avoir, par exemple, involontairement écrasé sur la route un enfant qui jouait au ballon ou une vieille dame qui souffrait d'un vertige... C'est le terrible poids de la 'faute' involontaire. Seuls les imbéciles pensent qu'il suffirait de se rendre compte qu'elle fut involontaire pour n'en point souffrir...

Si dans cette logique infernale, comme nous le raconte Luc, l'un des deux condamnés choisit finalement de ne plus ironiser ou injurier mais de dire à Jésus des mots qui ne pouvaient que lui plaire, c'est qu'il comprit que Jésus fut lui-même la victime des évènements et que s'il fut responsable de la précipitation du malheur de tous, ce fut bien malgré lui. La perspective prise par ce larron pour contextualiser son propre supplice serait le fait d'une âme très forte et ce larron aurait bien mérité son privilège d'être le premier saint canonisé de l'histoire chrétienne! On n'imagine d'ailleurs qu'avec peine qu'il fut humainement possible de raisonner ainsi en de telles circonstances. En racontant cette anecdote, Luc a pris le risque de se voir historiquement discrédité...

Sans vouloir minimiser le moins du monde tout ce qui vient d'être dit, ma propre expérience de la justice et de la mentalité des prisonniers me fait percevoir qu'il y a dans cette dynamique relationnelle entre ces trois condamnés une autre «logique» qui a pu induire les injures des larrons: celle du bouc-émissaire dans laquelle Jésus est déjà vaguement englué par la foule. Lorsqu'ils souffrent, les gens simples, privés d'un regard critique -ou du plus élémentaire self-contrôle- ont parfois cette faiblesse de pouvoir apaiser leur propre souffrance en faisant mal à un autre, à un bouc émisaire...

Selon certaines traductions françaises (Crampon, Jérusalem, Parole Vivante...), Marc qui n'a pas plus que les autres pu voir en quoi Jésus avait involontairement fait du tord aux larrons se serait étonné plus que les autres des injures de ces deux co-suppliciés. Il y aurait senti quelque chose de paradoxal. «...'même' ceux qui étaient crucifiés avec lui l'outrageaient...» (Jérusalem). S'il avait pu décoder la logique du bouc émissaire derrière les événements, le mot 'même' aurait été superflu. Mais les évangélistes pouvaient-ils comprendre cette dynamique mentale du bouc émissaire qui n'a été véritablement déconstruite intellectuellement que récemment?

J'avais pu observer à mes dépens cette mécanique mentale, qui peut effectivement paraître paradoxale, entre les détenus de la prison où j'étais moi-même enfermé pour une histoire de moeurs. D'autres prisonniers qui m'apercevaient à travers leurs barreaux lors de mon transfert vers le tribunal m'injuriaient de la manière la plus insolite qui soit. À l'acmé de la tension psychologique, quelques minutes avant d'être traîné menotté devant mes juges, j'avais été encagé dans une espèce d'immense clapier à volaille dans les caves du palais de justice, la «salle d'attente», où nous étions peut-être cinquante à attendre la même chose. D'une autre cage du même clapier, aussi minuscule et aussi sordide que la mienne, un grand noir suant de terreur et peut-être d'ailleurs tout à fait indûment traîné en justice, hurlait mon nom suivit de: «À mort! À mort! À mort!...». Aussi dérisoire puisse avoir été mon procès au regard du procès du Christ et de ceux des larrons (dont nous ne connaissons que la terrifiante issue), aussi injuste et inconvenante serait toute comparaison entre ma douleur et celles de ces trois crucifiés, que ne ferais-je le rapprochement avec le comportement étrange des larrons. Il est certain que mon pauvre 'nègre' qui hurlait à ma mort n'était pas plus méchant que moi. Il était simplement tout à fait démuni devant la tragédie qui allait écraser sa propre vie, son propre avenir, quelques minutes ou quelques heures plus tard. Il n'avait pour se débattre que des instincts totalement inadéquats, totalement désuets pour ne pas dire idiots et qui d'ailleurs n'offrent pas d'autre soulagement à ses propres douleurs que de l'en distraire quelques secondes. Le drame est que la nature fait mal les choses; des instincts inadéquats s'y repèrent dans toutes ses sphères et qu'ils me suffise ici de mentionner ces papillons qui vont se brûler les ailes sur flammes qui brillent dans la nuit.

Les détails de la Passion invitent tout chrétien à être attentif à ces sourdes pulsions qui ont blessé Jésus. La dynamique du bouc émissaire n'est pas la moindre. Le devoir des intellectuels et en particulier des éducateurs chrétiens est peut-être ici simplement de déconstruire et de révéler. Le plus souvent, il suffit de prendre conscience de cet instinct pour qu'il devienne inopérant. C'est d'ailleurs dans cet esprit que l'on peut rejoindre la pointe de la dimension théologique de la Passion: la Rédemption. C'est en déclarant la victime émissaire innocente que le christianisme tente de se dégager de cet instinct social qui freine toute avancée spirituelle. Selon cette perspective, la Rédemption ce n'est plus l'effacement du péché du monde par le sacrifice de la victime expiatoire, c'est justement l'annonce de l'inutilité et de la méchanceté de cette logique expiatoire. Dieu n'a pas besoin de victime. Dieu n'a évidemment jamais aimé le meurtre de Jésus, Dieu ne conditionne pas son pardon. La dynamique relationnelle de Dieu c'est 'Agapê' et non un quelconque commerce de sang. Déconstruire l'instinct pour révéler l'immensité d'agape', voilà notre devoir d'éducateur!... Parce que les évangélistes ne furent pas à la hauteur de leur mentor, le message qu'ils nous donnent, s'il n'est pas «ruminé», est ambigu voire contradictoire. La Tradition s'est fabriqué un compromis qui arrangeait finalement un peu tout le monde: on a accepté d'arrêter les boucheries aux autels du Temple et, en lieu et place de ces animaux innocents apparaît une victime expiatoire très particulière, Jésus, l'Agneau Mystique, dont le seul sang suffirait pour expier les péchés présents et à venir. La modernité n'a évidemment plus besoin de ce langage ambigu qui nous laisserait croire que le Père céleste est un sadique.

 

paul yves wery - Chiangmai - Juillet 2008

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