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Version 1.0 - Novembre 2019

Présence versus Existence versus Représentation .

Abstract: La 'présence' et 'l'existence' semblent se disséminer dans le monde selon des règles différentes.Toute l'étoffe de l'Histoire politique, culturelle et matérielle du monde est affectée bien plus par des effets de présences que des effets d'existences mais, etc.

 

Je voudrais ici me confronter à la redoutable question des relations entre la présence d'une chose et son existence. Les spirituels ont préparé le terrain et creusé ces distinctions depuis plusieurs millénaires. Aussi infimes soient mes moyens de discrimination à ce jour, je voudrais tenter de pénétrer dans la profondeur, la puissance ontologique, d'expressions banales comme: «Il est là, il me touche, mais il n'est pas présent» ou «Il est mort, il a été incinéré, mais sa présence me hante» ou, surtout, «La présence de Vincent van Gogh dans ses autoportraits est époustouflante»...


Le philosophe Tristan Garcia ("Forme et Objet"-Puf-2011) m'a mis sur une piste: ce que désigne le mot 'présence' est probablement à chercher du côté de la relation entre la chose et sa forme. Mais je dois d'abord assumer que cette 'relation' n'est pas la chose elle-même. Cette présence/relation est 'autre chose' que ces choses dont elle semble naître. Par ailleurs, cette 'présence' a une intensité instable qui impacte le monde, une sorte d'autonomie par rapport à ce qui en est la source.


Cette relation oscille entre deux figures extrêmes, la présence totale et l'absence. Il y a présence totale lorsque la chose est dans sa forme mais, même si la formulation peut paraître d'abord paradoxale, il reste une présence 'minimale' de la chose, de toutes ses déterminations, de sa forme, lorsqu'elle y est absente. 'L'absence' présuppose une présence logiquement antérieure dont l'intensité n'est pas nulle mais est tombée à son seuil minimal. Lorsque je parle d'absence, il reste encore suffisamment de présence pour que je sache de quoi je parle; c'est grâce à ce reliquat que je peux dire que c'est telle chose et pas une autre qui est absente.


Je dois ajouter aussi que nous ne sommes pas égaux dans la sphère des présences et un savant dira que la présence risque donc de n'être pas une donnée objectivable. En fait, au regard d'une présence, j'ai un rôle qui n'est probablement pas que passif. Si la chaleur de l'air ou la pesanteur m'affecte moi autant que mon voisin, la présence d'un cher défunt m'affecte alors qu'elle n'est pas nécessairement ressentie par mon voisin.
En face de l'autoportrait de Vincent l'un dira simplement que Vincent est absent. L'autre, probablement plus sensible s'en étonnera parce que lui, non seulement retrouvera le Vincent qui commet son tableau, mais en plus entendra Vincent lui parler de son angoisse existentielle.


Le savant me dira qu'une fois née, telle chose, Jésus par exemple – je choisis à dessein un exemple très polémique pour entrer d'emblée dans la complexité du sujet, mais j'aurais pu aussi bien choisir Karl Marx ou un dinosaure – Jésus donc, a eu un corps qui a disparu de ses radars après trente-trois ans d'existence (je dis bien «existence» et pas «présence»). Dans le référentiel du savant, Jésus a malgré tout laissé une trace d'existence qui est sinon 'éternelle' au moins 'atemporelle'. Ce savant me fera valoir que cette «ligne» avec un début et une fin, continue d'annoncer ailleurs son existence. Cette existence qui, selon ce savant, se propage de proche en proche, il faudra bien tenir compte un jour ou l'autre dans les calculs des réalités locales des autres galaxies.


Selon les paradigmes qui dominent actuellement lorsqu'on veut quantifier le monde à la manière des physiciens, la vitesse maximale possible (qui serait ipso facto la vitesse de propagation de l'existence) a une valeur qui n'est pas infinie et cette valeur est assimilée à celle de la lumière. (Ceci nous oblige alors à revoir d'une manière très particulière et très personnalisée la notion de simultanéité par exemple...) Sirius a dû prendre en compte la naissance de Jésus pour calculer l'évolution de ses propres affaires en l'an huit de notre ère (8 années-lumière entre le système solaire et Sirius).

Le savant fera aussi valoir que la puissance d'impact d'un événement (ici le surgissement de l'existence du corps de Jésus) sur l'environnement diminue au fur et à mesure que cet événement s'éloigne de sa localisation initiale. Le savant dira donc que cette existence du corps de Jésus, lorsqu'elle atteignit l'écosystème de Sirius n'y avait plus qu'un pouvoir d'interaction trop infime que pour y porter à conséquence.


Le savant finalement –humilité scientifique oblige– me rappellera que cette ligne d'existence tracée dans son référentiel n'enferme pas nécessairement l'intégralité de la 'chose' étudiée (désignée par le mot 'Jésus' dans notre occurrence); dans sa manière de penser l'existence, le savant n'a pris en compte que la part de Jésus qui a touché ses éprouvettes, c'est-à-dire ce qui, en droit au moins, réagissait d'une manière précise et localisable à des provocations lumineuses, gravitationnelles, électromagnétiques et tutti quanti. (Au total, au moins en droit, on peut donc encore croire que Jésus n'est pas intégralement pris en compte par la méthode scientifique sans pour autant se mettre en contradiction avec la méthode scientifique.)


Cette notion d'existence utilisée par le savant ne résout pas les questions liées à ce que moi j'appelle 'présence'. La 'présence de Jésus' dont les chrétiens font grand cas, c'est autre chose que 'le Jésus des éprouvettes' et aussi autre chose que 'la chose Jésus' (ce référé désigné par le référant «Jésus» qui possède éventuellement des caractéristiques qu'on ne connaît pas parce qu'elles sont, éventuellement, inaccessibles à nos moyens perceptifs, ou parce qu'elles sont incomplètement 'données' à notre monde).


D'aucuns estiment que dans ces conditions-là, ce que désigne le mot 'existence' pourrait se confondre avec la chosalité. Je préfère, comme le fait clairement Tristan Garcia, distinguer la chosalité de l'existence. L'existence, dans la convention sémantique acceptée ici est exclusivement une affaire d'objectivité. Sur le terrain, je perçois d'abord la chosalité, les chosalités... L'existence arrive en aval d'innombrables d'autres choses, lorsque mon activité mentale (encore une autre 'chose') s'organise et se complexifie assez avec et parmi ces autres choses pour commencer à concevoir et penser l'existence... (Je renvoie à la lecture de Garcia qui a des pages bouleversantes sur ces questions - "Forme et Objet"-Puf-2011)


La 'présence' de Jésus et 'l'existence' du Jésus des éprouvettes (qui toutes deux émanent de la chose-Jésus) semblent se disséminer dans le monde selon des règles différentes. La présence contrairement à cette ligne avec son début et sa fin évoquée plus haut, semble pouvoir interagir avec le monde en suivant des délais et des variations d'intensités plus capricieuses. Même si, en général, la trajectoire de l'existence physique d'une chose et celle de sa présence se ressemblent, à mieux y regarder, cela ne s'impose pas.


La présence d'une chose semble pouvoir parfois se reconcentrer et impacter l'univers bien plus considérablement mille ans après l'événement de sa disparition, de sa destruction ou de sa mort dans un lieu déterminé. On comprend alors pourquoi j'ai choisi l'exemple de Jésus. Pour un savant, le Jésus des éprouvettes n'existe plus ici et maintenant. Des traces molles que ce corps a imprimé dans la boue de Galilée et dans les flux de neurotransmetteurs de ceux qu'il a impressionné, il ne reste plus que quelques maigres indices de seconde main (mais encore susceptibles d'être étudiés; des témoignages de ses contemporains arrêtés dans des textes par exemple). Mais malgré cette pauvreté des indices objectivables, la présence de Jésus, par-delà toutes sortes de déformations, de médiatisations, de récupérations à des fins politiques plus ou moins suspectes, se retrouve exceptionnellement intensifiée ici dans les pierres des cathédrales, là dans quelques couleurs caractérisées de l'action caritative chrétienne contemporaine, dans les recherches sur la vérité historique des récits évangéliques, dans la fièvre de l'expérience religieuse d'un adolescent en train de se convertir...


La matérialité de Jésus, croit-on d'abord, l'a fait naître et mourir et l'existence de ce paquet d'événements qui ont fait sa vie se déplace encore aujourd'hui vers Andromède en perdant progressivement son pouvoir d'interaction sur son environnement. Mais la présence de Jésus qui focalise les chrétiens, c'est quelque chose d'autre qui transmet à travers les ages quelques déterminants de la forme de Jésus et qui interagissent encore d'une manière massive et spécifique avec notre environnement.


Toute l'étoffe de l'Histoire politique, culturelle et matérielle du monde est affectée bien plus par des effets de présences que des effets d'existences.


Pour dédramatiser ce qu'est une présence, il faudrait peut-être reparler des dinosaures plutôt que de Jésus, ...et prendre acte du fait que malgré leurs inexistences actuelles hic et nunc, ce que j'appelle ici des parcelles de leurs présences, depuis quelques décennies, agitent l'univers des sciences, la création cinématographique, des mouvements de neurotransmetteurs dans les zones émotives du cerveau des enfants qui regardent ces productions audiovisuelles... Bien sûr il y a eu l'influence du business dans cette affaire, bien sûr il y a eu des traces archéologiques et d'autres coïncidences, ...mais il y a aussi eu cette présence de quelques miettes d'un passé révolu qui a retrouvé un pouvoir interactif indéniable sur notre environnement actuel.


C'est exactement de la même manière que la présence de Jésus s'est comme déliée de son corps natif tout en se préservant un pouvoir impactant sur le monde et son intensité varie selon une législation encore très mal élucidée par nos connaissances... On reste hors des sciences sans en être totalement exclus en droit. Tombée au plus bas dans les années qui ont suivi sa crucifixion, cette présence aurait repris son action dans notre monde de perceptions alors même que l'existence de Jésus, sa ligne d'univers avec son début et sa fin quittait déjà le Système solaire (il atteint aujourd'hui les galaxies situées à 2000 années-lumière de la terre).

C'est cette 'présence' de Jésus ou des dinosaures que j'essaye ici de comprendre mieux; quelle est ma part de responsabilité dans cette présence, quelle est la part de la chose plus ou moins intégralement présentée et re-présentée et re-re-présentée et re-re-re-re-présentée (…) ici même? Cette présence est manifestement agissante (par les cathédrales, par des ONGs chrétiennes, par des recherches en exégèses, par les nouvelles conversions...). Les mouvements de cette présence obéissent-ils à une législation qui, en droit au moins, sera finalement accessible aux quantifications du savant comme l'est le mouvement des planètes ou la contraction d'un muscle?


De prime abord, je peux penser qu'il n'y a rien de plus dans ces présences qu'un jeu de traces. Des traces mnésiques dans nos cerveaux, aussi infimes soient-elles et transmises de génération en génération, pourraient expliquer et banaliser ce qu'il y a d'étonnant dans cette résurgence de l'importance d'un ancien événement dans l'histoire contemporaine. Nous serions donc ici comme ailleurs dans de banales chaînes causales. On sait qu'une petite chiquenaude peut contribuer à enclencher une avalanche dans certains contextes. Le concept de 'présence' ne serait donc pas vraiment utile; il suffirait d'approfondir celui de 'trace' qui est considérablement plus accessible à la réflexion scientifique.


Lorsque la coïncidence de plusieurs causes est responsable d'un même effet comme une avalanche, les théories savantes n'exigent pas que ce qui enclenche la catastrophe, soit plus qu'une chiquenaude. Une allumette suffit pour faire exploser un contexte qui réunit la volonté d'un terroriste, la disponibilité de bombonnes de gaz dans le commerce, un lieu oxygéné susceptible de confiner ce gaz, etc. Et si l'on pousse cette logique plus loin encore, un papillon d'Amazonie sera peut-être un facteur déterminant dans le déplacement d'une tornade à San Francisco.


En tout état de cause, à y regarder mieux, ce réductionnisme, ici, ne va pas de soi. La méthode scientifique qui s'attaque à la question de la trace, à celle de la mémoire et à celle des neurotransmetteurs, n'arrivera pas, en fait comme en droit, à expliquer d'une manière convaincante pourquoi les autoportraits de van Gogh me crachent des vérités existentielles au visage. Elle n'arrivera même pas, en fait comme en droit, à expliquer d'une manière convaincante pourquoi la photo d'une banane peut faire saliver un singe. La question de la représentation à une profondeur abyssale qui exige le concept de présence. La trace ne pourra jamais s'identifier à une présence parce qu'en fait elle n'est que son vecteur, son moyen de transport. La présence est du côté de la connivence entre les chiffres de ce qui est transporté et une conscience qui les accueille ou ne les accueille pas (rôle du récepteur).


Qu'est-ce donc que ce 'quelque chose' qui passe de la fièvre existentielle de Vincent à sa toile et qui ensuite, bien après sa mort, passe de sa toile oubliée pendant vingt ans dans un grenier, à ma conscience, à NOS consciences car je ne suis pas le seul à être affecté par la fièvre de Vincent qui n'existe plus mais qui est représentée là en défiant toutes les conventions sémiotiques. Un natif d'Amazonie, lui aussi, va reconnaître sur cette toile coloriée un visage. Lui aussi va y voir une âme déchirée par une sorte de lumière qui le transcende (par un 'esprit'), qui l'interpellera et, peut-être, le dérangera. Une culture générale formatée par l'Occident aide mais n'est pas absolument requise pour qu'un indigène dépourvu de cette culture-là soit affecté par cette 'présence' qui sature le tableau; son humanité et la maturité de sa sensibilité à l'altérité lui seront bien plus utiles... Or ce sont là des critères biologiques ou neurocognitifs bien plus que des conventions collectives (effets sémiotiques).

Le trouble suscité par une représentation (artistique ou autre) qui m'affecterait moi et un indigène étranger à tout formatage occidental, défie le savant justement par le fait qu'une représentation aussi subtile ne doit pas nécessairement être médiatisée par les codes d'un langage (un langage est toujours dépendant de conventions)... Pire encore : nous pouvons craindre qu'un langage codifié ne puisse jamais arriver à représenter ce que le côtoiement des couleurs arrive à transmettre (tous ceux qui s'intéressent vraiment à l'art le savent et s'y intéressent pour cette raison sans laquelle les critiques de l'oeuvre d'art suffiraient pour rendre tous les musées inutiles. Pas mal d'inconditionnels de l'art contemporain qui ont fait de la sémiotique une affaire centrale en art ont un côté ...pathétique.)


Un certain vent qui frappe un pont suspendu mal conçu peut faire vibrer tout ce pont au point de le tordre et puis de le détruire. C'est un effet de résonance disent les savants. En l'état actuel des sciences, il faudra certainement recourir aux théories de la résonance pour se risquer à une explication de cette connivence entre des relations de chiffres aussi subtiles et nombreuses (proportions relatives de valeurs et de teintes sur une surface plane d'un côté, algorithmes qui lient ces proportions avec l'angoisse de van Gogh inscrite dans son histoire personnelle d'un autre côté, proportions relatives de neurotransmetteurs dans le cerveau de celui qui regarde cette surface d'un troisième côté...). Je crains pourtant que le savant soit désarmé pour expliquer non pas les effets de résonance mais la répétition systématique de toutes ces mystérieuses coïncidences de propriétés ondulatoires appartenant à des sphères a priori tellement éloignées les unes des autres et que ces résonances révéleraient.

Une même ligne tordue sera considérée comme représentant un bison pour mille générations qui ne devront pas se concerter directement ou indirectement pour le faire. Ça, si l'on veut bien approfondir la question, c'est une coïncidence ahurissante, un miracle.


La 14e sonate de Beethoven («clair de lune»), on peut l'aimer ou ne pas l'aimer mais tout le monde admettra qu'elle porte 'quelque chose' de très invasif qui n'est pas la fête, qui n'est pas la joie, qui n'est pas une recette de cuisine, qui n'est pas la foi... Les déterminants de cette 'chose' qu'elle porte, c'est 'autre chose' que les vibrations sonores qui les transportent, on est donc bien ici aussi dans une figure de la représentation. Il y a bien des conventions culturelles (dont la division de l'espace harmonique en 12 est l'une des plus importantes) mais ces codes-là n'affectent que la manière d'autoriser le son (continuum) à faire valoir des relations entre des zones de l'espace sonore arbitrairement découpées (quinte, tierce, octave...), pas ce que ces relations transportent dans la 14e sonate. Ces relations ne dépendent a priori d'aucun code sémiotique. (Et les codes du Romantisme alors? Les codes esthétiques du Romantisme sont bien plus nés de Beethoven qu'ils n'ont nourri Beethoven!). Si la présence de cette 'chose' que, par facilité, j'appellerai ici de la 'tristesse nostalgique' peut passer de l'état d'âme de Beethoven à la musique et de la musique à ma conscience pour affecter mon propre état d'âme, c'est parce que la présence relève d'une fécondité annexe de l'existence, et que le fruit qui naît de cette fécondité-là lui survit en n'obéissant ni aux règles de la matérialité (les lois de la physique par exemple) ni aux règles du langage (sémiotique).
Le langage vient (éventuellement) en aval de l'efficacité «naturelles» des représentations... Les cultures et toutes les dynamiques sémiotiques qui leur sont consubstantielles ne servent en fin de compte qu'à complexifier la sensibilité perceptive, le pouvoir discriminant de nos consciences qui restent des victimes en partie obligées de la présence des choses. Celui qui reçoit une formation occidentale (et en particulier une formation à la musique occidentale) va discriminer plus facilement qu'un autre les proportions de chiffres que la musique occidentale exploite, mais cette agilité mentale n'est pas identifiable au pouvoir discriminant des choses accidentellement portées par ces proportions.


L'angoisse existentielle qui torturait van Gogh à un moment précis de sa vie et la tristesse nostalgique de Beethoven ont cessé d'exister ici et maintenant, mais leurs présences produites aux moments de leurs existences ont été déplacées, copypastées, sur une toile et sur du papier-musique. Plus d'un siècle après, ces présences acceptent encore de sortir de la matérialité de cette toile et de ce papier-musique pour s'attaquer à mes neurotransmetteurs... Cette fois c'est mon cerveau qui prend le coup, plus la toile ni le papier ni même le son où mon tympan. Ma conscience se fabrique une représentation à partir d'une représentation d'une autre représentation d'une autre représentation... Une représentation de deuxième main, de troisième, de quatrième (…) main que je peux éventuellement introduire dans l'un ou l'autre alambic culturel pour y prendre un rôle sémiotique annexe.


Mais attention ! Je ne peux en aucun cas confondre cette représentation faite par mon cerveau avec une représentation qui n'est pas portée par une conscience; la page musicale, l'enregistrement, le tableau ou le livre d'art représentent mais ne 'se' représentent pas ce qu'ils représentent ! (L'importance de cette distinction a été mise en lumière par Tristan Garcia p.263 et suite)


Puisque la distinction entre 'représenter' et 'se représenter' vient d'être faite, il y a une propriété particulière et importante de la présence qui mérite d'être épinglée dès maintenant, ...une propriété qui donne le vertige. La 'tristesse nostalgique' de Beethoven peut avoir été charcutée d'une manière grossière par un interprète ignare... Il n'en reste pas moins vrai qu'un autre pianiste plus sensible, plus doué pour discriminer les choses, en écoutant cette grossière interprétation, sans même rechercher une copie de la partition, est susceptible de comprendre qu'il y a quelque chose dans ces suites de notes qu'il entend que son collègue interprète n'a pas su, pas pu, ou pas voulu, prendre en compte. Il peut se faire que la représentation contienne des subtilités qui passent de l'émetteur (Beethoven) au récepteur via une chaîne de représentations dont l'un des maillons n'a éventuellement pas pris en compte l'une ou l'autre subtilité (dans notre occurrence, le mauvais interprète n'empêche pas le bon interprète de venir après lui dans la chaîne de représentations!).


C'est typiquement cette propriété très étrange et importante de la présence qu'essaie d'exploiter la réflexion exégétique des théologiens; ils travaillent sur des interprétations de première, deuxième ou ixième mains de textes qui sont d'ailleurs eux-mêmes interprétatifs du message d'un émetteur devenu inexistant (Jésus, Bouddha, Mohamed...). C'est là que la présence peut agir.

Typiquement, c'est l'incapacité de prendre en compte les présences de Jésus, Bouddha ou autre Mohamed (par manque de maturité discriminante) qui caractérise les intégristes. C'est la présence qui donne à l'analyse l'herméneutique un point d'avance sur l'analyse philologique ou historique ou ecclésiologique ou politique ou que sais-je d'autre encore.

Dans la sphère des spirituels, il est tout à fait commun d'accorder beaucoup plus d'importance à la 'présence', à son pouvoir d'intervention dans nos vies et à sa variation d'intensité, qu'à 'l'existence' des choses qui l'ont fait naître. Cette présence est le résultat final d'un cheminement médiatisé en une ou plusieurs étapes jusqu'à ma conscience via des jeux de représentations linguistiques et extralinguistiques.

Certains spirituels en arrivent même à penser cette présence comme une 'âme', un 'esprit', logiquement antérieure à toute manifestation matérielle. Une inversion de la perspective donc, qui fait que la relation/présence est maintenant considérée comme première et que ce serait l'existence qui est seconde. Pourquoi pas... Ce n'est qu'une question de point de vue. L'Orient (mais pas seulement lui!) est très friand de cette manière d'aborder le réel; nos corps de chair n'y sont alors plus que les pièces du bateau d'Ulysse qui portent l'âme, tout comme le son, volatil pas excellence, est le bateau d'Ulysse qui porte la détresse de Beethoven... Ces choses transportées interagissent avec le monde via l'impact de ces événements successifs qui font exister leur bateau dans un lieu. Mais par les modulations de leurs présences, ces choses agiront aussi plus tard, alors que cette ligne d'existence du bateau, avec un début et une fin, sera en train de disperser ses forces aux confins des galaxies. Ces présences intriguent au sein des caprices des consciences réceptrices, des coïncidences contextuelles, des supports de représentations... Ces présences ondulent, reviennent revitalisée hic et nunc, repartent, se synchronisent, se diluent dans des zones hors de l'atteinte des perceptions, reviennent encore... Voilà typiquement ce sur quoi spéculent les envolées spirituelles.

Le savant qui voudrait quantifier le mouvement de ces 'fumeuses' affaires spirituelles, devra commencer par s'offrir une distinction très nette entre ce qui lie une existence au reste de l'univers et ce qui lie une présence au reste de l'Univers même lorsque la chose n'existe plus hic et nunc. C'est ici que la distinction entre l'information (communication) et l'interaction peut devenir utile.

Pour le dire brutalement, l'interaction, c'est l'affaire de l'existence. Avec l'existence, tout s'impose entre l'émetteur et le récepteur par des enchaînements de causes et d'effets strictement légiférés (lois de la nature qui incluent parfois des lois de probabilité, pourquoi pas...).
Mais pour comprendre le rôle d'une présence dans les chaînes causales du monde, on doit prendre en compte le rôle éventuel des caprices des consciences qui 'se' représentent des présences de choses. Or une conscience est susceptible de parasiter une chaîne causale par l'insertion de 'causes premières' adventices... On a quitté la sphère de l'interaction pour entrer dans celle de l'information qui, elle, offre au récepteur une marge de manoeuvre inexistante dans la sphère des interactions. Une conscience qui reçoit une information est toujours susceptible de refuser la donation, de mal l'interpréter (d'une manière plus ou moins intentionnelle).

La présence massive de telle ou telle 'chose' fait la force d'une œuvre d'art qui la porte. Mais cette présence est possiblement élaguée par notre conscience qui 'se' représente cette chose (déjà portée, représentée, par l'oeuvre) sous le contrôle plus personnel de ma curiosité elle-même influencée par d'une formation académique, l'appartenance plus ou moins acceptée à une culture, à une religion...


Je prends maintenant un autre chef d'oeuvre musical: «L'Art de la Fugue» donnée au monde par J.S. Bach. Il peut se faire que tel interprète la gonfle d'une charge adventice qui n'a rien à voir avec J.S. Bach. Moi qui ai, comme tout le monde, un pouvoir discriminant limité, je peux être facilement dupe des ajouts de l'interprète et penser que tout vient de J.S. Bach. Mais dès que mon pouvoir discriminant me permet d'isoler du son produit par cet interprète la mélodie, l'harmonie, et le rythme (les seules données que l'écriture musicale prenait en charge à l'époque de Bach), quelle que soit la qualité de la première interprétation que j'entends, je me retrouve a pouvoir, à devoir, gérer la présence massive et purifiée de quelque chose qui vient exclusivement de feu Jean-Sébastien Bach ...et aussi les absences massives d'autres choses (qui ne deviennent parfois évidentes que beaucoup plus tard)! Des absences massives? Oui; des consignes manquent! Que faire des possibilités de moduler le timbre du son avec lequel je vais interpréter l'oeuvre? Bach n'a pas donné la moindre consigne. Je note au passage que l'écriture contemporaine de la musique ainsi que les techniques électroniques permettent des variations qui n'étaient pas accessibles à Bach, mais ce n'est pas là l'essentiel. Pour les nuances de timbre, Bach ne disposait que du choix de quelques instruments (ce qui, au regard de ce que peut un synthétiseur restreint la liberté de choisir)... Et ce choix-là, Bach a refusé de le faire. Ce qu'il va faire porter par son œuvre c'est donc aussi cette indépendance par rapport au timbre, ce qui confine la chose portée dans un territoire inhabituel. Que faire aussi des nouvelles marges de dynamiques considérablement élargies par le traitement digital du son et que les interprètes contemporains sont obligés de manipuler? Et les traitements d'ambiance par des chambres de résonances virtuelles... Ces nouvelles ouvertures offertes aux interprètes, il faudra bien les confronter avec 'l'esprit' de Bach... «L'esprit de Bach» que je vais respecter ou ne pas respecter... Me voilà donc, bien malgré moi, replacé en plein territoire spirituel où d'aucuns affirmeront que Bach hurle à qui veut bien l'entendre ce que je vais appeler ici, par facilité, «une paix métaphysique». C'est cela que l'interprète hurlera à son tour dès qu'il représentera cette chose déjà représentée sur quelques pages de papier. Bach nous parle encore hic et nunc... qui osera dire le contraire? Voilà ce qu'est une dérive spirituelle.

Le parallèle peut évidemment être fait avec l'esprit de Jésus qui agite les débats exégétiques. Les théologiens ne parlent-ils pas de «Parole Vivante» lorsqu'ils manipulent ces représentations de première (Jn, Mt... Mc?) et deuxième main (Lc, ...Mc?) que sont les Évangiles? (Pour l'origine historique des Évangiles, voir article dédié sur ce site).

 

Je résume :


Une caméra de vidéo surveillance, un protocole expérimental, ou, surtout, une quelconque démarche artistique (dans ou hors langage convenu) ont ce pouvoir ahurissant d'enfermer de la présence de certaines choses dans ces autres choses que sont un disque dur, un papier d'une revue spécialisée, une œuvre d'art... C'est comme un miracle qui prend dans l'existence ce que j'appelle ici de la 'présence', pour en faire un colis –une représentation– qui sera ouvert, qui ne sera jamais ouvert, qui sera détruit, qui ne sera découvert qu'après vingt ans ou mille ans... Mais si le colis/représentation est ouvert par un réceptionniste, ce dernier aura liberté d'extraire quelque chose de cette présence et que j'appelle ici une «information» (intriquée ou non dans des conventions sémiotiques). Une même présence peut donner non pas n'importe quelle information mais différentes informations; cela dépend surtout des caprices, des limitations perceptives, de la formation académique, de la culture, des croyances et autres caractéristiques qui singularisent tel ou tel réceptionniste. Et, par ailleurs, l'information recueillie pourra au passage être 'augmentée' par des informations adventices qui ne sont pas dans le colis.

En tout état de cause, une fois le colis ouvert, la présence qui y était jusqu'ici claustrée dans la sphère des interactions, se déploie maintenant sous un régime d'autorité qui n'est pas celui des interactions mais celui des informations. Ces informations dès qu'elles sont avalisées par un réceptionniste sont évidemment susceptibles de changer le monde. Les datas de la caméra de vidéo surveillance, la publication spécialisée ou l'oeuvre d'art vont changer ici la tournure d'une procédure judiciaire, là le traitement d'une maladie ou encore l'humeur d'un politicien particulièrement sensible à la musique qui devra prendre une décision importante juste après l'audition ou la lecture d'une page musicale...

Par son existence, la chose impacte le monde sous la férule des interactions alors que par sa présence, la chose impacte le monde sous le régime des informations qui vont finalement, sous la haute surveillance du réceptionniste, retourner au monde des interactions. Entre le premier et le dernier jet d'interactions une manipulation, une filtration, un caprice, un choix étudié, une intention plus ou moins avouable, module le pouvoir de la chose sur l'histoire.

Alors que l'existence de la chose semble condamnée à se dissoudre aux confins des galaxies (à la vitesse de la lumière si l'on en croit les formulations actuelles de la physique des continuums), la présence de la même chose reste susceptible d'impacter nos vies hic et nunc.

L'information ne se propage pas comme l'existence et laisse aux consciences qui s'y frottent un certain pouvoir de manipulation. (C'est ce lien ambigu qu'entretiennent les interactions, les informations et les présences qui est au cœur de l'importance considérable qu'a pris l'informatique dans l'histoire du monde!). Cette éventuelle manipulation d'une information porte évidemment en elle une autre question abyssale: la liberté.

Dois-je rappeler que la liberté n'est une question facile ni pour les savants ni pour les philosophes? Pas de liberté sans jet de causes premières dans les contextes matériels du monde... (cf. étude dédiée).

La cause première qui ferait qu'une liberté est bien une liberté, est par nature, par définition plutôt, inaccessible aux législations de la nature décrites par les savants. Le mystère qui l'habite (et que certains préfèrent dissimuler sous le beau nom de 'contingence' - Cf. articles sur Meillassoux) bloquent, non seulement en fait mais aussi en droit, la disponibilité d'une explication finale par les sciences d'un effet de présence.

Or ce mystère s'impose dans l'arsenal de guerre de ma conscience dès que ma maturité cognitive autorise la discrimination (en droit) entre l'inconnu et l'inconnaissable... (Cf. article dédié aux causes premières et celui sur les strates successives de l'évolution de la morale.) Cette maturité intellectuelle (qui me condamne à considérer la possibilité de la liberté) rend incontournable et irréversible la distinction entre l'existence et la présence. Ce qui n'est d'abord qu'existence, peut, en droit au moins, générer de la présence qui, toujours en droit, peut reprendre en charge le pouvoir interactif de l'existence qui, elle, se dissipe en s'affaiblissant dans l'univers. Mais cette prise en charge passe par le régime de l'information avec toutes les libertés de modulation que cela offre aux réceptionnistes susceptibles de jeter des causes premières dans leurs contextes de vie.

Sur le champ de bataille, pour un système cognitif 'mûr', une inconnue peut éventuellement être inconnaissable. La contingence qui s'impose par cette maturité me contraint à une certaine humilité intellectuelle. Le spirituel ou le religieux ne demande rien de plus à la philo... Il y reviendra chaque fois qu'un linguiste ou un autre savant tentera de le bâillonner. Son «Jésus», son «Bouddha» ou son «Mohammed» peuvent être présents et même dangereusement présents sans exister hic et nunc. L'histoire de l'humanité nous le montre tous les jours. Je peux, malgré l'observation du champ de bataille, ne pas croire en la liberté, et donc ne pas croire en ces présences qui remuent le monde, mais ne sera jamais qu'un acte de foi. La Résurrection des Chrétiens, l'évolution de l'exégèse évangélique, la conversion de Claudel ou de Simone Weill... mais aussi les relectures de Kant, l'intuition en science et ailleurs, voire les mutations dans les compilations d'acides aminés et l'histoire de la vie peuvent être relus à l'aune des effets de présences... Mon lecteur aura compris que malgré ma passion pour la démarche scientifique, je ne me sens pas pressé de pulvériser sans jugement circonstancié toutes les formes de vitalismes. Je souffre d'ailleurs depuis mon enfance d'une foi chrétienne; puisse mon lecteur me pardonner de ne pas chercher la guérison.

 

Paul yves wery – Chiangmai

Version 1.0 – Novembre 2019

 


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