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Le lecteur de cet article est supposé avoir déjà lu l'article qui présente le Vipassana

La contemplation de 'l'état d'esprit'

Abstract: Commentaire de la troisième partie du Maha-Satipatthana-Sutta (qui est le seul livre canonique de Bouddha spécifiquement dédié à la méditation).

(C'est Nyanaponika qui utilise la formule "Etat d'Esprit" dans son commentaire, après avoir pourtant traduit «citta» par «Esprit» dans sa traduction du texte original du Maha-Satipatthana-Sutta. Il revendique cette liberté au nom du contexte...)

Il s'agit bien ici d'un examen non de la machine mais de l'état de la machine. Bouddha propose un 'check-up' de l'appareil sensé nous emporter vers le Vipassana ou les Absorptions méditatives. On pourrait comparer ici l'esprit à un avion car, qu'on le veuille ou non, c'est bien l'esprit avant notre idée du corps qui transporte à la fois le corps, les sympathies, la conscience, la concentration et tout le bataclan indispensable au voyage. Le méditant qui veut prendre son envol, comme un pilote de ligne examine son appareil avec un check-list. C'est un check-list en huit rubriques, huit binômes, à examiner attentivement pour détecter les éventuels grippages de son avion.

    1. Désir/pas de désir (ou, selon la traduction, passion/sans passion, ou agité/libre d'agitation...) (Eviter que l'idée de l'avenir puisse parasiter le présent?)
    2. Haine/pas de haine (ou aversion/sans aversion, ou esprit négatif/libre de négativité...) (Déjouer l'influence toxique du pôle négatif de la sympathie limbique?)
    3. Illusions/pas d'illusion (Je suis moins preneur de la traduction 'plein de concepts erronés/sans concepts erronés' parce qu'elle favorise une confusion entre les états d'esprit et les objets de la pensée...) (Eviter les auto-suggestions? Il n'y a pas de "fluides", "d'énergies", de "ying et yang" à conscientiser en Vipassana...)
    4. Recroquevillé/distrait ( ou posé/dispersé ou restreint/éparpillé ou rassemblé/éparpillé...) (Trouver un juste usage de la focalisation de l'attention. Ni trop focalisé (recroquevillé), ni trop peu (distrait)... pour que la conscience ne se dissolve ni dans les absorptions ni dans le relativisme?)
    5. Développé/non développé (ou ouvert/limité ou élargi/pas élargi ou large/recroquevillé...) (??? Je ne comprends toujours pas la distinction avec le binôme précédent... ???)
    6. Surpassable/insurpassable (ou capable de progresser/incapable de progresser ou dépassé/insurpassé...) (Casser tous les dogmes pour assurer la possibilité de progression de la lucidité?)
    7. Concentré/non concentré ( Cf. différence entre attention et focalisation! Ce binôme serait plutôt une mise en garde contre la somnolence?)
    8. Libéré/non libéré (??? ...Gare au conformisme?...???)

Contrairement à ce qui se passe lors des diverses observations sur le corps ou lors de l'observation de la sympathie limbique , on a envie de croire ici qu'il n'y a pas qu'un état des lieux (passif) à faire. Le texte et le contexte nous propose des binômes de contraires dont un pôle serait déclaré comme cible à privilégier alors que l'autre pôle serait à esquiver.

(Notons tout de même que dans la contemplation du corps, par ce qu'il appelait la « Compréhension Claire » Bouddha nous invitait aussi à des choix (actifs))

NB:

- Bouddha ne dit PAS explicitement qu'il y a pour chaque couple de contraires un choix (actif) à faire en plus de l'observation. Le contexte le suggère mais après avoir un peu étudié Nagarjuna (un des piliers du Bouddhisme Mahayana), je me dois de mettre mon lecteur en garde par rapport à ce "choix actif". Dire qu'il y a un choix à faire est une affirmation qui en stricte 'non-dualité' mérite pour le moins d'être nuancée... S'il y a vraimment choix à faire, il est peut être le lieux par excellence du sentier dit de "l'Effort Juste" (sixième sentier de l'octuple sentier de la Quatrième Noble Vérité du Sermon de Bénarès).

- Notons aussi que pour le quatrième binôme, selon certaines traductions -'recroquevillé/distrait', 'restreint/éparpillé'-, les deux pôles du couple, quoique contraires l'un à l'autre, semblent devoir être également évités. Cette rupture de rythme étrange pourrait décrédibiliser ces dites traductions(?)... Mais comme par ailleurs ces traductions semblent aussi les plus investies par un effort exégétique... Prudence donc!)

Malgré toutes les réserves intellectuelles requises, il ne faudrait pas s'étonner de ce qu'on ne puisse pas se contenter ici d'observer; on est dans la contemplation d'une fonction exécutive et non d'une simple perception (passive) comme les états corporels ou la 'sympathie'. Tout l'art est justement de rendre à l'esprit sa vocation exécutive par une observation attentive. L'enjeu c'est celui de la 'liberté' bien sûr (qu'il faudrait pouvoir distinguer de l'obéissance aux désirs, de la soumission à la fatigue, de la soumission à la distraction, etc.)

 

* Désir/Pas de désir*

Le premier binôme met le doigt sur cette subtilité qui fait la différence entre l'obéissance au désir (subordination) et l'obéissance à la volonté (liberté). L'Occident contemporain est en peu désemparé devant cette nuance parce qu'il a tendance à effacer la distinction entre le désir et la volonté.

Peu importe ici le choix des mots. Peu importe que l'on choisisse par exemple de dire "soif" plutôt que "désir" (ou "Sensation" plutôt que "Sympathie limbique", ou "Volonté" plutôt que "Sagesse", etc.) pourvu que l'on fasse un choix qui assume bien une différence symbolique précise! Il est nécessaire pour tout lecteur de Bouddha de distinguer clairement ce que Bouddha met en jeu comme symboles derrière les mots qu'il utilise. Une fois le discernement symbolique fait, peu importe la convention sémantique choisie pourvu qu'on s'y tienne. Beaucoup d'auteurs tentent d'échaper à cette difficulté en utilisant carrémment les termes sanscrit ou pali mais de fait, cela ne résoud PAS le risque de malentendus. Bouddha lui-même ne prend-il pas la peine de "redéfinir" le symbole que la philologie lui proposait pour le mot "Vedana"?... (Voir l'étude sur la 'sympathie'.)

Bouddha ne cherche pas à transformer la 'sympathie' ("cela me plaît/cela ne me plaît pas", "j'aime/j'aime pas", "agréable/désagréable"...) qui est une des racines du désir. Il cherche plutôt à en abolir l'influence par une souveraine indifférence, ce qui revient, en pratique, à abolir le désir tout en gardant des inclinations (ce qui semble contradictoire dans l'ordre symbolique occidental). Pour Bouddha, la 'sympathie' est une 'fatalité' corporelle (système limbique(?)) mais le désir est une forme de prise en charge (de la 'sympathie') qui, elle, n'est pas une fatalité.

Je dois donner un exemple concret parce qu'on est au coeur d'un sujet très important:

Dans l'ascèse d'inspiration chrétienne, il est souvent question de maîtrise du désir par accentuation d'un autre désir: à un amour de basse qualité il faut répliquer par un amour sublime... Oui, le christianisme est fou d'amour, il le sait et il ne veut pas guérir de son addiction. Le Christianisme n'a pourtant rien à faire d'un amour qui ne serait que volonté. Tout ce qu'il accepte, c'est de travailler le champ d'action (élargir la focale) de l'amour pour passer du statut d'Eros/Philéa à celui d' Agapê comme disent les philosophes d'aujourd'hui. Mais le but reste toujours d'aimer plus et mieux -entendez: aimer 'en choisissant moins' et aimer 'plus passionnément'!

Pour le Bouddhisme, le plus bel amour est une forme de compassion indifférente à la 'sympathie limbique'. Le plus bel amour est la volonté bien orientée par l'abolition du désir.

En faisant ainsi, le Bouddhisme dénature radicalement le sens que l'univers chrétien accorde à l'amour (et à la compassion). Pour le chrétien d'aujourd'hui, l'amour volontaire (sans 'sympathie limbique') risquerait même de nous reconduire à cette 'bavure' qui fit tant de tord au christianisme pendant des siècles (et dont Nietzsche su bien ricaner): la confusion entre la charité et le devoir! Le chrétien d'aujourd'hui tient absolument à un 'petit quelque chose' qui fait la différence. Mais il admet aussitôt qu'il n'est pas en mesure de l'obtenir par lui-même, ex nihilo, ce 'petit quelque chose'. On peut négliger ce 'petit quelque chose' mais pas le créer. Le chrétien a besoin de la grâce. Pas d'amour sans grâce dans le christianisme alors que le bouddhisme peut très bien se passer de grâce...

Entre les deux religions, il n'y a pas contradiction par rapport au champ d'action de l'amour: des deux côtés, l'idéal serait de pouvoir 'aimer' indifféremment le vieux, l'enfant, le laid, le beau, le méchant, le gentil, l'intelligent et l'imbécile, le handicapé et l'athlète, l'homme et la femme, le proche, l'ennemi et l'étranger. Mais entre les 'amours' que ces deux religions promeuvent, il y a une différence de nature. D'un côté la 'sympathie limbique' qui rapproche le devoir et le plaisir est souhaitable alors que de l'autre, il ne l'est pas. Pour le chrétien, lorsque la 'sympathie' s'en va, 'l'amour' risque trop de s'affadir en 'devoir'. Pour le bouddhisme, lorsque la 'sympathie' s'en va, il reste un autre carburant pour faire tourner le moteur de l'action: l'équanimité!

 

* Haine/Pas de haine*

Le second binôme ('haine'/'pas de haine', 'aversion'/'sans aversion', 'esprit négatif'/'libre de négativité'...) semble au premier regard reprendre le thème de la 'sympathie limbique'. Si Bouddha distingue ce binômes du précédent, c'est parce que la haine est un des deux pôles de la sympathie limbique bien avant d'être un désir. Pour Bouddha, le contraire du désir c'est le non-désir (équanimité) tandis que la haine s'oppose à l'affinité. L'absence de désir ne s'identifie pas à l'absence de haine. Il est possible d'avoir un 'état d'esprit' qui est grippé simultanément par du désir et par de la haine.

La contemplation de la 'sympathie' nous révélait une déclaration orientée soit du côté de l'agréable, de l'attirant, soit du côté du désagréable, du répugnant. Parfois rien n'était déclaré mais en tout état de cause, la déclaration n'était jamais simultanément du côté de l'attractif et du côté du repoussant. Tout se passe comme si l'organe qui produit la 'sympathie limbique', lorsqu'il fonctionne, fonctionne en mode exclusif: un pôle exclut l'autre. Par contre, si on examine le pseudo-couple désir/haine, Bouddha nous invite à remarquer qu'il n'y a pas une production unique mais deux productions distinctes. Une production d'un désir n'est pas en contradiction avec une production d'une haine vis-à-vis du même objet. Il n'y a pas de contradiction logique entre ces deux états de l'esprit. L'agréable est bien le contraire du désagréable, mais le désir n'est pas le contraire de la haine.

Tout cela paraît spécieux. Mais, lors de la méditation, cela peut avoir des conséquences abyssales. Cette distinction symbolique permet, entre autres choses, de distinguer le lieu de la 'fatalité' et celui du 'choix', ...la sphère du cerveau et celle de l'esprit...

On n'est d'ailleurs pas encore au bout du chemin! En analysant la genèse des grippages de l'état d'esprit, on s'aperçoit aussi que les genèses du désir (premier binôme) et de la haine (deuxième binôme) sont tous les deux différemment liés au temps (et donc à l'activité de la pensée associative).

Quel Occidental n'aura pas au début de sa pratique méditative fait la confusion entre le désir et l'agréable? Ces confusions nous perdent en de vains efforts. Bouddha ne nous pousse pas à nous battre contre des fatalités qui ne relèvent pas du champ de notre volonté, mais encore fallait-il bien distinguer les territoires!

 

*

 

Des distinctions symboliques me manquent encore pour pouvoir aborder les autres binômes d'une manière plus fouillée. J'y viendrai plus tard si Dieu le veut-bien.

 

 

Chiangmai - septembre 2009 -

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