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Le père H., trappiste, puis ermite, puis abbé.

 

Homélie : Fête de la Présentation.

Mes frères,

On nous a déjà présenté le mystère de la fête de ce jour. Il n'y a plus grand chose à dire sinon peut-être ceci : nous allons jouer un mimodrame, nous allons mimer notre démarche monastique dans ce qu'elle a de plus vivant et de plus beau.

Notre vie est une pérégrination en réponse à un appel, une exemia comme disaient les Anciens. Nous quittons un lieu, notre patrie, notre avoir, notre vouloir, lieu symbolisé par cette salle* , et nous partons à la rencontre de celui qui nous invite et qui nous attend. Et il nous attend dans son Royaume, ailleurs, dans son Royaume symbolisé par notre église.

Chez lui, dans son Royaume, tout est différent. Nous allons donc d'abord rencontrer un certain dépaysement, éprouver l'étrange sensation de ne plus être tout à fait nous-mêmes. Ce n'est pas étonnant car, naturellement nous sommes ténèbres tandis que lui, naturellement est lumière.

Lorsque le Christ se dévoile au regard du moine, il se manifeste d'abord comme lumière. Je suis la lumière du monde ! L'expression lumière du monde doit être entendue à la lettre. Nos mentalités platoniciennes pencheraient plutôt vers un sens métaphorique qui est plus commode et moins inquiétant.

Non, mes frères, le Christ ressuscité, le Christ dans sa chair transfigurée est vêtu de lumière, d'une lumière bien réelle, bien concrète qu'il est presque possible de photographier. Pensez à la scène de la Transfiguration ! Et cette lumière dont est vêtu le Christ rayonne de son être, de sa personne et elle brille d'un éclat quasi insoutenable jusqu'aux extrémités du cosmos en expansion.

C'est cette lumière qui crée l'univers, qui le porte, qui le fait grandir et s'épanouir. Et le moine commence à déguster les prémices de la vie éternelle le jour où son cœur purifié aperçoit les premiers scintillements de cette lumière. C'est le seuil du Royaume, tout est nouveau ; l'amour devient la loi, l'unique loi et la beauté devient la forme, l'unique forme de la vie.

Nous ne trouverions jamais notre chemin vers cette lumière si dans notre cœur, au départ, n'avait été déposé une étincelle déjà de cette lumière. Et c'est justement cette petite flamme, symbolisée par nos cierges allumés, qui va nous guider avec une sûreté infaillible vers cette source, le foyer dont elle est issue et vers laquelle, en retournant, elle nous entraîne.

Notre cheminement à travers nos cloîtres obscurs va marquer notre résolution, notre détermination de marcher jusqu'au bout, jusqu'à la rencontre heureuse avec le Christ, avec la lumière ; jusqu'à ce moment où nous-mêmes avec Marie et tous les saints, et ici attention ! je ne pense pas à un lointain aboutissement au-delà de la mort, je pense à aujourd'hui, à notre vie, où avec Marie et tous les saints, nous serons devenus chacun les uns pour les autres, et pour les hommes nos frères, lumière et feu.

*Il s'agit de l'ancien Chapitre des frères, Chapitre actuel de la communauté.

 

Homélie après l'Évangile de l'entrée messianique à Jérusalem.

 

Mes frères,

Nous venons d'entendre que nous marchons vers un triomphe. Nous ne sommes pas appelés à l'esclavage mais à la liberté ; non pas à la peur qui paralyse, mais à la joie qui plénifie et qui donne toutes les audaces.

Et d'où nous vient cette assurance ? Elle nous vient de ce que nous escortons celui qui porte inscrit sur son manteau et sur sa cuisse «  Roi des rois et Seigneur des seigneurs  »

Et avec lui, nous montons hors de la condition misérable qui est nôtre et qu'il a voulu partager, nous sortons de la cage de notre suffisance, de notre égoïsme, de notre péché, pour entrer à sa suite chez lui, dans son royaume, et pour y occuper la place qu'il nous y a préparée.

N'a-t-il pas dit un jour « Je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi, et qu'ils voient la gloire qui était mienne avant que le monde fût »

Mes frères, c'est cela qui donne le branle à une vie consacrée à Dieu. La vie monastique est polarisée par ce désir de voir un jour le Christ dans son Royaume. Je veux voir Dieu , disait Thérèse d'Avila. Et en écho, elle répétait «  Mais je suis aussi fille de l 'Église : je ne veux pas le voir pour moi seule, je veux que tous mes frères et toutes mes sœurs le voient un jour avec moi  ».

Et pour marquer qu'il en est bien ainsi, nous portons en main ces rameaux qui sont déjà le signe et le gage de la victoire qui sera finalement nôtre. Nous allons donc imprimer à notre corps et à notre cœur un ensemble de gestes qui marqueront notre acceptation de notre vocation chrétienne et monastique, et même de notre simple destinée humaine ; et nous proclameront aussi notre foi et notre amour.

Alors, mes frères, levons-nous, mettons-nous en route et suivons le Christ pas à pas, sans le lâcher d'une semelle, dussions-nous, avec lui, traverser le fond des enfers. Et nous savons bien que tôt ou tard, un homme, un chrétien, un moine doit descendre avec le Christ au fond des enfers ; mais avec lui nous en resurgirons.

Levons-nous donc, partons et acclamons le Christ comme le firent un jour les foules de Jérusalem!

 

Homélie après l'Évangile de la Passion.

 

Mes frères,

Il vient de nous être dit clairement quel sera le prix que nous devrons acquitter pour la victoire que nous espérons ; mais nous sommes disposés à le payer. Le Christ d'ailleurs nous avait prévenu : «  Celui qui veut être mon disciple, qu'il prenne sa croix chaque jour et qu'il me suive  ».

Mais nous soupçonnions peut-être pas que nous devrions affronter la mort, une mort qui pour être d'ordre mystique n'en est pas moins réellement une mort, une mort qui nous dépouillerait totalement de nous-mêmes, une mort qui creuserait en nous un vide immense quasi infini, un vide qui deviendrait un appel et un cri, un vide que rien ne pourrait assouvir ni combler sinon la plénitude du Dieu à l'incompréhensible beauté. Ce vide, mes frères, est-il en nous ?

Au-dessus de la tête du messie crucifié, nous lisons : «  Celui-ci est Jésus, le roi des juifs  ». Cet écriteau forme avec les vibrantes et enthousiastes proclamations de tantôt, une dérisoire et sinistre inclusion, mais cela ne doit pas nous dérouter.

Le monastère nous initie à une sagesse qui n'est pas de ce monde. Il nous dévoile peu à peu, un à un, les secrets d'une certaine folie qui souvent nous fait sursauter et reculer. C'est que notre raison ne s'adapte pas d'un coup aux étrangetés de 1'agir divin. Et toujours, il restera en nous une place pour l'étonnement et pour l'admiration.

Oui, pour l'admiration, car notre cœur découvre que la source de cette divine démence, c'est un amour qui débordera toujours à l'infini tout ce que l'homme peut concevoir et imaginer.

A cet amour, mes frères, nous nous sommes donnés. Mais nous allons nous abandonner à lui avec plus d'intensité encore au cours de cette semaine. Il ne s'agit pas de réfléchir, il s'agit plutôt de se laisser saisir et conduire par des sentiers inconnus vers un accomplissement que nous pressentons, éclatant de beauté, de la beauté de notre roi, ce roi que nous escortons, que nous accompagnons à travers ses souffrances et sa mort. Et ceci, ce ne sont pas des mots !

Et nous l'accompagnerons ainsi jusqu'au terme, jusqu'au jour où il se manifestera à nous et où il nous prendra avec lui dans son royaume. Amen.

 

 

Homélie du Jeudi-Saint.

 

Mes frères,

Nous ne sommes pas les premiers à nous engager à la suite du Christ dans cette traversée qui va nous conduire d'une région à une autre. Cette traversée doit nous conduire de l'étroitesse et de l'angoisse d'une condition déprimante - celle des pécheurs -, des milles entraves des passions et des vices vers la souplesse merveilleuse de l'amour.

Non, nous ne sommes pas les premiers ; nous nous joignons à une caravane qui a pris le départ - nous venons de l'entendre - un certain soir, il y a bien longtemps, au pays d'Égypte. Et déjà le Christ était là, Rocher mystérieux, qui tirait de sa substance un breuvage de vie dont les flots nous baignent encore aujourd'hui.

Non seulement ils nous baignent, mais ils nous portent. En eux, nous touchons le terme de notre voyage et, déjà, nos yeux peuvent contempler ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme.

Non, il n'est jamais monté au cœur de l'homme que un Dieu, que le corps et le sang d'un Dieu s'assimilerait tellement à notre être qu'il deviendrait le sang de notre sang et la chair de notre chair. Oui, c'est jusque là que Dieu devient homme ! Et ce n'est pas une façon allégorique de parler, c'est la réalité.

L'issue heureuse de notre marche, c'est la claire conscience de cette assimilation du Christ à notre être, la claire conscience de notre totale métamorphose en lui. La mort que nous portons en nous, qui un jour paraîtra triompher de notre organisme de chair, cette mort, en réalité, est engloutie déjà dans la vie qu'il est, Lui, et cela pour jamais. Un jour, cela transparaîtra. Certains ont déjà ce privilège de la sentir bouillonner en eux et, déjà d'une certaine façon, de l'expérimenter et de la voir. C'est cela qui doit normalement être l'issue heureuse de cette longue marche.

Mais en attendant, il faut continuer à marcher, il faut continuer à placer ses pas sur les traces du Christ. Cela signifie que nous devons en arriver à aimer comme lui a aimé, au-delà de toute extrémité. Il nous en a prévenu, et il nous prévient toujours d'ailleurs.

C'est un sentier resserré, c'est une porte étroite, tellement étroite que pour la franchir, il faut littéralement se vider de soi-même et laisser l'autre, laisser le frère s'incarner en nous avec sa misère, avec sa déchéance, tel qu'il est avec son péché. Et encore après cela, mourir à sa place. C'est ce qu'a fait Jésus ! Ainsi doit faire l'Abbé, ainsi dois-je faire, moi, pour chacun d'entre vous si je suis réellement parmi vous celui qu'il m'appartient d'être, le Christ.

Pour vous montrer qu'il en est bien ainsi, et pour vous montrer que ma route personnelle passe par un anéantissement de cette sorte, je vais refaire pour vous le geste du Christ, je vais vous laver les pieds. Et dans ce geste que je vais poser à la suite du Christ, je vais me donner à vous corps et âme.

Mais en même temps, je vais vous armer dans ce combat contre les puissances du mal, ce combat que nous sommes tenus de mener depuis le jour où nous nous sommes engagés à la suite du Christ, et depuis le jour surtout où nous nous sommes donnés à lui dans la vie monastique.

Mais à travers ce geste que je vais poser, vous saurez que votre route est parallèle à la mienne et que, vous devez vous aussi, vous laver les pieds les uns des autres. Vous ne devez plus vivre pour vous, vous devez vivre pour votre frère, lui laissant si possible toute la place en vous.

C'est à cette condition, et c'est une condition indispensable, que vous aurez part au Royaume, au Royaume du Christ et de son Père, vers lequel s'acheminent ceux qui partout dans le monde mènent avec nous l'âpre mais exaltant combat de l'amour.

 

Vendredi-Saint.

 

Homélie à la célébration.

Mes frères,

Que faut-il dire après avoir entendu le récit d'une telle tragédie ? Le mieux serait de se taire, mais il faut tout de même bien parler. Alors, si vous le voulez bien, secouons-nous et prenons conscience de ceci :

Celui dont nous venons d'entendre le récit de la transpassion est ici et nos yeux peuvent le voir s'ils sont suffisamment purs. Il est ici parmi nous, débordant d'une vitalité qu'il brûle de nous faire partager. Mais voilà, accepterons-nous le cadeau qu'il nous destine ?

Pourquoi une telle question ? N'est-il pas naturel, instinctif, d'accepter un cadeau de cette sorte : le cadeau de la vie, de la vie perdurable, de la vie éternelle, de la vie divine. Pourquoi donc une telle question ?

Mais parce que ce cadeau qu'il nous offre, il faut bien le dire, est enrobé de ce que nous appelons, de ce que nous devons appeler la mort. N'ayons pas peur de regarder la réalité en face ; c'est le moment aujourd'hui.

Et le prophète va nous y aider, ce prophète qui est sur notre route comme un phare qui projette une lumière. Il va nous donner la force, et va nous remplir de paix, quoique ce qu'il va nous dire ne soit pas facile à entendre.

Et que nous dit-il ? Il nous dit, il nous déclare clairement ce que le Christ attend de nous. Et ce que le Christ attend de nous, c'est que nous nous dépouillons de nous-mêmes jusqu'à la mort et, que nous nous chargions des péchés des autres.

Quand il s'agit de moines, mes frères, il n'y a pas d'autre accès vers la vie véritable, ni pour nous-mêmes, ni pour ceux qui nous sont mystérieusement reliés. Naturellement, c'est tout autre chose que de courir une carrière qui nous rapporterait avantage et honneur.

Le mirage est pourtant toujours là, insidieusement agissant, le Christ lui-même l'a ressenti. Il en a ressenti la mystérieuse attirance, mais il a préféré la mort de la croix. Et il n'y a rien à faire, nous-mêmes, nous sommes acculés à choisir. Et encore une fois, ce n'est pas de toute facilité.

Non, chair et esprit se hérissent dans la perspective de renoncements qui semblent bien dépasser la mesure de nos faibles forces. Si je puis me permettre ce paradoxe, disons plutôt de notre trop évidente lâcheté.

Au fond, comme je l'ai dit hier, nous devons laisser les autres s'incarner en nous avec la bestiale virulence de leurs péchés. Et une fois devenu eux, nous devons mourir à leur place et peut-être même sous leurs coups. C'est là aimer d'une manière divine, mais c'est là aussi le triomphe absolu, définitif. C'est jusque là que le Christ nous a aimés.

En vénérant la croix dans quelques instants, nous allons marquer par un geste bien précis en baisant les pieds du Crucifié, nous allons marquer notre désir et notre volonté de suivre le Christ jusque dans une telle mort.

C'est un devoir pour chacun de nous et en tout premier lieu pour l'Abbé, ce qui veut dire en tout premier lieu pour moi. Mais notre espérance, celle qui est au fond de nous, celle qui nous permet de continuer à marcher car nous savons où nous allons, notre espérance, c'est que cette offrande de tout nous-mêmes, elle soit prise au sérieux, elle soit prise à la lettre et que, du même coup, nous basculions de façon irréversible du côté de la vie.

Amen.

 

Exhortation à Complies.

Mes frères,

Le Verbe de Dieu, dans la personne du Fils, a voulu connaître dans une chair d'homme les brûlantes blessures de la souffrance, de toutes les souffrances physiques, morales et spirituelles. Il les a expérimentées à la manière de Dieu, à un degré infini.

Il y a là un mystère devant lequel notre raison défaille, le mystère de l'amour : Dieu a tant aimé le monde Jamais nous ne parviendrons à arriver au terme de cette simple expression : Il a tant aimé le monde . Et aujourd'hui, au stade de notre liturgie, cet amour est réduit à l'absolue impuissance de la mort.

C'est cela le Christ au tombeau ! Dans ce tombeau, il n'y a plus rien qu'un cadavre et de l'amour. Mais cet amour porte un nom, cet amour a un visage. Et Dieu qui est l'amour va réaliser l'incroyable mystère de la résurrection : d'abord le Christ, et demain, nous !

Mes frères, croyons à l'amour. En ces moments où nous vivons la Pâque, et aussi tous les jours de notre vie, croyons à l'amour. Lui seul ouvre les tombeaux et lui seul est capable de vaincre la mort. Il est seul plus fort que la mort.

Mes frères, croyons donc à l'amour ! Croyons-y pour nous-mêmes et croyons-y aussi pour les autres. Et nous-mêmes, dès maintenant, nous aussi, aimons !

 

 

Homélie de la Vigile Pascale.

 

Voici l'éclair, voici le feu, mes frères, qui a lancé les fous de Dieu vers toutes les Galilée du monde. Certains l'ont vu et certains le voient aujourd'hui, Lui, le ressuscité, Lui, avec lequel on devient UN au sein d'une lumière qui se laisse toucher, respirer, manger.

Oui, il faut être fou pour le croire, pour oser traverser toutes souffrances, toutes les agonies, toutes les morts, pour oser miser toute sa vie sur cette seule parole: « Ils me verront  ».

Chercher Dieu, mes frères, ce n'est pas de la littérature, c'est un éveil lent, long, douloureux à un univers qui n'est pas le nôtre. Mourir au péché, c'est bel et bien mourir, pourquoi se le dissimuler ?

Mais bienheureuse mort qui nous arrache à la gangue, à la geôle de notre égoïsme, et qui fait de nous d'autres Christ livrés à leur tour pour le salut de leurs frères. Oui, bienheureuse mort !

Le moine qui a part de son vivant à la Résurrection, à la Résurrection du Christ qui travaille en lui, celui-là, il devient dans l'invisible une inépuisable matrice de vie. Il tient entre les mains le réel, il lui façonne son vrai visage d'éternité, son vrai visage.

Cette nuit, mes frères, plus qu'en tout autre moment, nous sommes plantés au cœur de l'éprouvante dialectique du déjà-possédé et de l'encore-à-recevoir. Nous sommes morts et ressuscités dans le Christ déjà, mais cette réalité doit encore se matérialiser dans le concret de notre quotidien.

L'eau dans laquelle nous allons être mystiquement replongés, la chair et le sang que nous allons manger et boire, sont le signe qui nous montre à suffisance que nous possédons déjà tout ce qui nous sera donné et que nous devons encore patiemment attendre.

Aussi longtemps que le Christ ne sera pas parfaitement ressuscité en nous, notre nuit de Pâques, la nuit de notre Pâque ne sera pas encore achevée. Nous vivons en état de Pâque permanente. Et je me demande si, analogiquement parlant, il n'en sera pas ainsi durant toute l'éternité.

O, il ne s'agira pas d'entrer dans des concepts de plus en plus profonds au sujet de la divinité. Il ne s'agira pas de cela, il s'agit de bien autre chose. Il s'agit de devenir un cristal de plus en plus transparent, de plus en plus limpide, un cristal reflétant, réfléchissant de clarté en clarté la douce, captivante, apaisante lumière d'un visage sur lequel s'allument deux flammes de feu.

Ce sont les yeux inexprimablement beaux de l'Agneau égorgé dès avant l'origine du monde, cet Agneau que contemple le regard émerveillé de celui qui a cru à la sainte et lourde Parole : « là-bas, au-delà de tous les affrontements mortels, là-bas, tu me verras ! » .

Mes frères, voici le mystère de cette nuit ! Ce mystère, revêtons-le, drapons-nous en lui ! Mieux encore, qu'il devienne notre peau et notre sang. C'est à lui que nous sommes appelés, nous, et tous nos frères, et toutes nos sœurs, de toutes les contrées, de tous les temps.

Puissions-nous, en ce là-bas, être un jour réunis, ressuscités en notre chair, fondus en un même amour ; et le voir, Lui, avec nos yeux, nos yeux transfigurés, nos yeux nouveaux, le voir Lui le ressuscité, Jésus-Christ, avec son Père, dans la béatifiante lumière de l'Esprit, et cela pour les siècles des siècles.

Amen.

 

Dimanche de Pâques : Homélie.

 

Profession des frères C, P et B.

Mes frères,

Vous venez de vous prosterner le front contre terre. Vous avez demandé à Dieu de vous faire miséricorde, et aux frères qui sont ici présents, de vous accueillir dans leur communion. Vous vous êtes prosternés et, vous ne vous jugez digne ni de l'une, ni de l'autre ; et en cela, vous êtes dans la vérité.

Je vous invite instamment à construire votre vie, à l'enraciner sur cette vérité, à entretenir en vous cette conviction de votre indignité. Et si vous voulez devenir des moines accomplis, laissez s'ouvrir, s'élargir en vous une blessure qui ne vous donnera plus de répit, ni de jour, ni de nuit.

Et j'ai en vue la blessure douce et terrible à la fois du pentos , de ce deuil qui rend agréable à Dieu et aux hommes, ce deuil qui force les portes de la miséricorde et qui parvient à renouer et à resserrer les liens de la communion.

Et si vous voulez entrer dans ce deuil, n'oubliez pas votre état, votre état de pécheur. Vous devez faire, et vous faites déjà, et vous ferez encore l'expérience de votre péché, de la tendance innée en vous de vous imposer aux autres et, de vous emparer d'une place qui ne vous revient pas. C'est cela le péché dans son exercice !

Mais n'ayez crainte, lorsque votre conscience d'être pécheur sera ancrée en vous, lorsque elle sera devenue partie constitutive de votre personne, à ce moment-là, vous verrez se réaliser pour vous la promesse à laquelle Saint Benoît vient encore de faire allusion :

Vous entrerez dans son Royaume, là où il vous attend. Et il vous sera permis de parcourir en tous sens les immensités de l'amour ; et votre joie alors, personne, ni rien ne pourra vous la ravir, ni même l'entamer.

Vous avez compris que j'ai en vue l'escalier de l'humilité, le rude escalier de l'humilité. Gravissez-le avec ténacité, avec courage ; il est la mise en œuvre du mystère que nous fêtons aujourd'hui : entrer dans une mort mystique pour resurgir en nouveauté de vie.

Et cette surrection dans l'univers de Dieu deviendra votre part, soyez-en sûrs, si vous demeurez fidèles à votre intention d'aujourd'hui et, si vous entretenez sans cesse dans votre coeur, ce sentiment d'humilité que vous venez d'exprimer ici devant toute la communauté.

Le Christ, notre Seigneur, ne vous ménagera pas son aide, soyez-en sûrs ! Ce que vous désirez, il le désire infiniment plus, et infiniment mieux que vous. Et quant à mes frères et à moi-même, nous vous promettons tout le soutien dont nous sommes capables.

Dans ces conditions, êtes vous disposés à chercher Dieu selon la Règle de Saint Benoît, en ce monastère de Saint-Rémy, dans la reconnaissance pour tout ce que vous y recevrez ?

 

 

Fête de la Pentecôte.

 

1. Introduction à la célébration.

Mes frères,

Nous célébrons aujourd'hui la solennité de la Pentecôte, qui coïncide avec la fête des mères, et nous n'auront garde d'oublier celle qui est la mère de Jésus. Nous devons aujourd'hui nous laisser saisir par un spectacle de beauté. Le Saint-Esprit est la personne qui nous dévoile, qui nous révèle la transparence,la luminosité et la beauté de Dieu. Dieu est beau parce qu'il est amour et les mères sont belles parce qu'elles aiment. Et nous, nous serons beaux si nous aimons.

Afin de célébrer dignement cette solennité, mes frères, demandons au Seigneur de nous purifier par le moyen de cette eau qui va nous rappeler au terme de ces solennités pascales, une fois encore, notre incorporation dans la mort et la résurrection du Christ.

 

2. Homélie.

Mes frères,

I1 n'est possible de comprendre le fait de la Pentecôte. C'est un mystère qui nous touche de trop près ; i1 est encore présent et agissant aujourd'hui. La seule façon de l'évoquer quelque peu à travers l'expérience des saints, c'est d'user de quelques images.

La Pentecôte, c'est être happé, sucé et emporté dans des régions inexplorées, inexplorables, des régions dont on ne revient que pour être livré à une ivresse, à un vertige qui lance dans des aventures à l'encontre de toute sagesse d'homme. La Pentecôte, c'est sentir en soi les bouillonnements d'un volcan au pouvoir infini. C'est respirer le feu, c'est devenir soi-même un brasier aux élans intolérables. La Pentecôte, ce sont des nappes, des fleuves, des océans de lumière, qui déferlent, qui engloutissent, qui submergent. Tout disparaît et tout renaît. Il n'est plus ni espace, ni durée ; on est rien et on est tout.

La Pentecôte à l'origine, c'est ceci : Il répandit sur eux son souffle . Un geste anodin, mais tout ce que Dieu fait n'est-ce pas anodin ? Personne n'y prend garde, personne, sauf le regard attentif du dioratique, sinon, personne ne le sait. Cette exsufflation, ce Il répandit sur eux son souffle , c'était en réalité l'événement vers lequel tendait, depuis des millions de millénaires le patient labeur de la création.

Comment expliquer cela ? Tout essai d'explication est forcément bancal. Pardonnez donc mes pauvres et si imparfaites paroles. Voici : Le memra , le Verbe Créateur devient l'homme Jésus-Christ. Et cet homme, Jésus-Christ, est un soir mort sur une croix ; que1ques jours après, i1 ressuscite et il est intronisé Kyrios , Seigneur, Maître absolu de tout ce qui existe. Et voici, qu'il insuffle à quelques hommes, et à travers ces hommes à l'humanité entière, et à travers l'humanité au cosmos tout entier, un nouveau principe de vie : le Souffle qui l'habite, qui l'habite Lui, le Souffle qui l'anime, le Souffle qui le possède.

Et ce Souffle, c'est lui-même une personne vivante aux noms multiples, aux noms qui ne peuvent cerner la richesse infiniment divine de cette personne. C'est l'Esprit Saint, c'est le Vent, c'est le Feu, c'est la Lumière, c'est l'Eau, c'est surtout l'Amour. La mission de cette personne c'est de faire surgir, irrésistiblement mais insensiblement, des cieux nouveaux et une

terre nouvelle. Et à l'instant même où Jésus soufflait ainsi ce nouveau principe de vie sur ses disciples, commençaient ce qu'on appelle les derniers temps, ou si vous voulez, la dernière étape.

Vous pourrez me rétorquer et non sans raison : Mais qu'est-ce qui a changé ? Guerres, violences, meurtres, corruptions, exploitations, mais c'est pis que jamais. C'est vrai, c'est pis que jamais, et pourtant il se passe quelque chose. Mais encore une fois, comme c'est un agir de Dieu, personne ne le remarque, personne ne peut le voir puisque l'univers de Dieu est tellement au-delà de nos sens, il ne tombe pas sous l'appréhension de nos sens. L'homme a d'autres centres d'intérêt que de s'occuper de ce que fait Dieu, n'est-ce pas ?

Que fait donc Dieu ? Il recommence toujours cet événement de la Pentecôte, ou plutôt il le poursuit. Il insuffle à certains hommes son propre Esprit et il les transforme de fond en comble ; à l'extérieur il ne paraît rien, mais au-dedans d'eux c'est le déchaînement d'un ouragan de lumière et de feu. Ces hommes deviennent des torches vivantes d'amour. C'est l'amour qui les possède et ils ne peuvent plus rien faire d'autre que d'aimer.

Ils ne sont justiciables devant aucun tribunal humain, mais par contre tout jugement leur a été remis. Ils peuvent être écrasés, ils peuvent être tués par la haine ou par le mal, ils sont toujours, et infailliblement, vainqueurs car jamais leur amour ne recule, ni ne cède. Bien mieux, leur amour absorbe en lui, tout le mal qui déferle sur eux et il le dissout. Et en le dissolvant, il assainit dans ses profondeurs secrètes l'organisme, le corps que constitue toute l'humanité et ainsi, ultimement il la rédime, il la sauve, et sans même qu'elle sans aperçoive, même si elle ne le veut pas, il la transforme.

Mes frères, c'est cela la Pentecôte hier, c'est cela la Pentecôte aujourd'hui, c'est cela la Pentecôte de chaque instant. Et Dieu est toujours, Lui, par son Esprit, à la recherche d'hommes qui sont disposés à vivre cette prodigieuse aventure de se laisser investir et transformer par cet amour.

Nous qui sommes ici réunis, qui avons été baptisés dans l'Esprit Saint, nous y sommes appelés nous aussi, mais en avons-nous pris conscience dans notre vie, le savons-nous seulement ? Avons-nous été sollicités ? Oui, certainement ! Mais peut-être n'avons-nous pas entendu, peut-être n'avons-nous pas compris car nous n'étions pas suffisamment éveillé, notre esprit vagabondait ailleurs.

Et lorsque cet appel, nous le percevons, qu'allons-nous faire ? Aurons-nous peur ? Il est normal d'avoir peur car se profile dans le lointain un spectacle inquiétant, une croix sur laquelle meurt un homme. Ou bien accepterons-nous, allons-nous risquer ?

Mes frères, voilà la question qui nous est adressée aujourd'hui en ce jour de Pentecôte qui est le dernier jour du Temps Pascal. Qu'allons-nous choisir ? Qu'allons-nous répondre ? Si nous ne répondons pas aujourd'hui, Dieu nous sollicitera encore demain. Mais il nous a appelés, mes frères, et un jour espérons que nous aurons le courage de répondre : oui, me voici ! Amen !

 

Eucharistie du dimanche – Veille de Noël.

 

1. Introduction à l'Eucharistie.

Mes frères,

Cette année, le dernier dimanche de l'Avent tombe la veille de la Noël. Nous allons assister à un télescopage des temps et des événements. Dans quelques minutes on va nous annoncer la naissance virginale du Christ et dans quelques heures on nous fera déjà part de sa naissance.

De suite nous sommes ainsi projetés au coeur d'un mystère qui est celui-ci : Voici que naît dans notre temporalité celui dont la génération à l'intérieure de la Trinité est éternelle. Comme le dit si bien Saint Augustin : Le temps de l'éternité entre dans notre temporel si court - Le jour éternel entre dans notre jour temporel si court . Voila exactement ses paroles.

Mes frères, c'est là tout le mystère de notre vie. A travers ces minutes et ces jours qui peuvent nous paraître si longs mais qui à mesure que notre vie avance deviennent de plus en plus courts, nous devons entrer dans ce grand jour éternel là où la Trinité nous invite à partager sa vie. Mais pour contempler ce mystère, pour le laisser agir en nous il faut que notre regard soit pur. Il faut que nos yeux, les yeux de notre coeur soient débarrassés de tout voile occultant.

Alors si vous le voulez, en cet instant où nous allons déjà d'une certaine façon ouvrir la célébration de Noël, demandons à Dieu de nous rendre pur, de nous rendre sincère, de nous rendre libre de cette liberté qui nous permettra de l'accueillir lui-même en sa personne, lui-même en la personne de nos frères, lui-même en la personne de tous ces hommes qui sont sur notre chemin. Et même des hommes qui sont au loin, même de ceux que nous ne connaîtrons jamais sur cette terre mais dont nous ferons la connaissance plus tard.

Mes frères, demandons lui d'enlever de notre coeur toute trace de méchanceté, de malice, qu'il n'y ait plus de place que pour la lumière et pour l'amour. Il a pris notre chair pour la sanctifier, implorons-le donc maintenant avec une confiance renouvelée.

 

2. Homélie .

Mes frères,

Nous venons d'entendre l'Apôtre Paul annoncer aux Romains la grande, la merveilleuse nouvelle. Le mystère tenu dissimulé depuis toujours dans le silence vient d'être manifesté au monde entier. Et ce mystère c'est Jésus le Christ. Après deux millénaires, nous devons bien reconnaître que ce mystère est impénétrable. Et comment pourrait-il en être autrement ? Quel homme sera jamais en mesure de se saisir de Dieu, de le maîtriser, de le domestiquer ? Jésus Christ n'est-il pas le Verbe de Dieu ?

Le premier péché n'a-t-il pas été la tentative absurde de forcer le sanctuaire de la Divinité et de le cambrioler ? Et chacun de nos péchés n'est-il pas la répétition stupide de ce geste insensé : ravir ce qui est à Dieu et devenir dieu soi-même ? Mais Dieu est Amour et nous n'avons jamais fini de percer ses desseins qui ne sont que des desseins d'Amour.

Dieu ne nous a pas lancés dans l'existence pour nous tenir indéfiniment à l'écart de sa vie. Et nous nous trouvons alors en présence d'une nouvelle évidence. Ce béatifiant mystère, ce mystère impénétrable peut être connu de l'intérieur par une participation intime, existentielle, par une sorte de fusion avec lui, par une divinisation, une divinisation par assimilation progressive au Verbe Incarné.

Nous devons bien le savoir, le Christ est une réalité en mouvement. Voyons la personne de Jésus, mais voyons aussi chacun de ses membres. Cette réalité est en mouvement, en croissance comme un organisme. Et l'homme qui se laisse saisir par ce mouvement, par cette dynamique qui le travaille de l'intérieur, finit par s'unir au Christ dans un sommet, un culmen qui sont d'authentiques épousailles, épousailles qui sont devenues fécondes pour l'humanité entière.

Or, mes frères, le Christ, le mystère du Christ dans sa totalité, c'est l'Eglise, ce que nous appelons nous l'Eglise, c'est à dire cette assemblée, ces hommes qui ont entendu un appel, et puis qui se sentent attirés et qui accourent pour être agrégés à ce grand corps en devenir. L'Eglise ainsi au fil des siècles s'agrège l'humanité entière et tout homme, tout homme quel qu'il soit, qu'il l'accepte ou qu'il le refuse, qu'il le sache ou qu'il l'ignore encore, tout homme donc est déjà un fragment intégrant de ce grand corps.

A l'intérieur de ce corps il y a des cellules privilégi6es. Ce sont le chrétiens. Mais pas encore tous les chrétiens sans exception, mais certains chrétiens seulement, qui eux non seulement ne mettront aucun obstacle à cette croissance du Christ en eux, mais au contraire qui vont s'ouvrir comme une fleur sous la chaleur du soleil, pour laisser en toute liberté le Christ naître et grandir en eux.

Et alors ces hommes vont vivre consciemment, avec émerveillement, jusque dans leur chair, le stupéfiant mystère de cette divinisation par assimilation au Verbe Incarné. Et cette naissance, et cette croissance, vont s'opérer dans le sein mystique de celle qui est et qui sera à jamais la Mère de Dieu et la Mère de tous ceux qui sont destinés à devenir des Dieux. Or c'est cela qui nous ouvre sur le dessein de Dieu des perspectives infinies, aucun homme n'échappe à ce sein virginal de Marie.

Mes frères, dès aujourd'hui déjà un peu, mais demain surtout et les jours qui vont suivre, nous laisserons ce mystère de la naissance du Christ en nous, en nos frères, nous le laisserons se réfléchir sur nous, sur nous-mêmes comme sur des pellicules vivantes afin qu'il opère en nous tout son pouvoir.

Mais déjà maintenant si vous le voulez, nous allons retenir cette parole, cette parole qui est source de vigueur inépuisable, cette parole qui tomba dans le coeur de Marie pour ne jamais plus en sortir : A Dieu rien n'est impossible ! Et en écho nous répondrons : A moi aussi qu'il me soit fait selon ton vouloir . Amen.

 

 

Noël : Messe de minuit.

La fête de l'éternelle jeunesse de Dieu.

1. Avant la procession d'entrée.

Frères et soeurs,

Le mystère de l'Incarnation que nous célébrons en ce jour est d'une profondeur insondable. Il nous est impossible d'en cerner en une fois les multiples facettes. Et aujourd'hui, nous arrêterons notre regard quelques instants dans la durée de cette célébration, sur l'une d'entre-elles. Noël, c'est la fête de l'éternelle jeunesse de Dieu. Nous allons contempler ce qu'Il nous révèle de Lui en la personne de Jésus le Christ. Nous allons contempler sa pureté, son innocence, sa transparence, sa beauté, son amour.

Les alchimistes des temps passés ont cherché avec passion l'élixir de jouvence. Ce fameux élixir qui devait leur assurer une jeunesse perpétuelle. Ils oubliaient, ou bien ils ignoraient que l'âge d'un homme se mesure à la vigueur du sang spirituel, du sang divin qui circule dans ses veines. La jeunesse d'un homme c'est la jeunesse de Dieu dans cet homme.

Eh bien, cette jeunesse, le germe de cette jeunesse, nous le portons en nous. Comme Saint Irénée nous l'a dit : La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant – et La vie de l'homme, c'est la vision de Dieu - et Si Dieu a voulu se faire homme, c'est pour que les hommes puissent devenir Dieu. Par son Incarnation, Dieu a déposé en nous le germe de sa propre vie la vie éternelle qui est la vie de jeunesse perpétuelle.

Nous allons donc célébrer cette Eucharistie pour ce qu'elle est. Nous le ferons dans l'action de grâce, dans la gratitude pour les dons ineffables qu'il nous fait en la personne de son Fils Jésus. Et nous serons heureux.

Mais il y aura aussi au fond de notre être une pointe de regret, car nous savons trop, nous ne le savons que trop, nous ne correspondons pas, nous ne répondons pas avec suffisamment de confiance et de générosité à tout ce qu'Il nous donne, à tout ce qu'Il attend de nous.

Nous penserons aussi à celle, qui elle a été ouverture totale à l'Esprit qui un jour lui a proposé cette merveille unique d'accepter en elle le Verbe de Dieu. Nous penserons à Marie, elle qui est l'incomparable Vierge Génitrice.

Nous allons maintenant nous rendre à l'église pour commencer cette Eucharistie. Nous écouterons la Parole de Dieu, puis nous recevrons le Christ en nous et ainsi ensemble nous formerons ce que nous devons être : un seul corps animé d'une seule vie.

Nous retournerons chacun dans notre foyer, chacun aux taches qui nous attendent. Mais nous saurons que nous sommes tous du même sang et qu'un jour nous nous retrouverons tous ensemble dans le Royaume de Dieu pour le louer et le remercier à jamais.

 

 

2. Homélie de la messe de minuit :

Frères et soeurs,

La solennité de Noël se développe pour nous communautairement en deux tableaux. Le premier s'avance au milieu de la nuit. Nous y sommes pour l'instant. Le second étale ses richesses en plein jour. Nous y serons dans quelques heures. Chacun est une Parole clamée à nos oreilles. Chacun est un geste déployé sous nos yeux. Chacun doit éveiller en nous des ondes de vie, de sérénité, de paix. Chacun à sa manière nous dit qui est Dieu.

Et n'est-il pas souverainement important, n'est-il pas indispensable pour nous, dont la vie est si étroitement liée à celle de Dieu, n'est-il pas indispensable donc de savoir avec qui nous avons fait alliance. Hier, le mystère du Dieu fait homme nous apparaissait dans son imperméabilité absolue. Mais le Dieu de tout Amour se déclarait disposé à nous rassasier déjà dès maintenant par une participation à sa propre nature. Il n'attendait que notre consentement, que notre oui conscient, amoureux, fidèle.

Et aujourd'hui, maintenant une nouvelle surprise. Dieu se présente à nous, mais dans la nuit. Dieu se présente à nous, mais sous le manteau absurde d'une faiblesse extrême. Mais ne nous laissons pas dérouter. Les façons d'agir de Dieu n'ont rien de commun avec les nôtres. Dieu nous a créé, il nous connaît, il nous jauge à notre véritable mesure et surtout il nous aime. Alors il a mis au point un stratagème, ce stratagème que les Pères ont vu comme une ruse destinée à duper le démon qui nous avait ravis à Lui notre créateur.

Nous allons donc essayer très brièvement de contempler cet agir déroutant de Dieu, cette divine pédagogie. Nous baignons dans la lumière qu'Il est, lui, Dieu. Et cette lumière nous ne la voyons pas. Nous vivons dans l'obscurité car nous sommes devenus des êtres de la nuit. Nous ne voyons pas la lumière parce que nous ne voulons pas être vu d'elle. C'est toujours l'antique réflexe d'Adam qui travaille en nous s'échapper par tous les moyens aux regards de Dieu. Oui, échapper aux regards de Dieu.

Et alors nous inventons, nous imaginons une pitoyable, une dérisoire astuce. Nous nous façonnons, nous fabriquons de nos mains des idoles rassurantes qui nous ressemblent, des idoles qui ont des yeux et qui ne voient pas. Elles ne nous voient pas et nous pouvons alors tout à notre aise, en toute tranquillité agir devant elles comme nous l'entendons. Et nous leurs sacrifions allègrement, joyeusement. Voila notre situation !

Mais Dieu, lui, ne s'avoue jamais vaincu. Nous, nous devrons un jour capituler devant lui. Mais Lui ne capitule devant personne. Mais il use, il use de ruses que seul l'Amour qu'il est peut inventer. Le voici donc qu'il descend au plus profond de notre obscurité, et là, patiemment il la grignote, il l'use, il la dissout. Divinement il nous apprivoise, il nous calme, il nous séduit.

Et voici que petit à petit les parois granitiques de notre coeur se fissurent, elles finissent par s'écrouler, et le vent de l'Esprit en emporte les poussières. La peur qui nous possédait au fond des entrailles est enlevée et nos pauvres yeux malades peuvent déjà voir filtrer quelques petits rayons de cette lumière qu'il est lui, Dieu. Alors nous commençons à être rempli de bonheur et de paix.

Mais nous ne connaissons pas encore suffisamment Dieu. Il est d'une délicatesse que nous ne pouvons imaginer. Si nous pouvions entre nous avoir cette même délicatesse ! Il ne bouscule rien, il ne dérange rien. Il descend au plus profond de notre obscurité, mais non pour nous bousculer, pour nous dominer, pour nous écraser. Non, Il y descend sous le manteau d'une faiblesse indicible. Voyez ! Nouveau né d'une heure, un rien pourrait le détruire. Et au terme d'une effrayante logique, misérable chenille clouée sur une croix. C'est cela Dieu !

Mes frères, si un jour nous avons le bonheur de parvenir à la plénitude de la Vie Divine en nous, sachons que c'est ainsi que nous devrons être pour nos frères. Mais prenons bien garde aussi que si parmi nous nous rencontrons un homme de cette taille, que nous ne le traitions pas comme en la personne de ces païens, de ces Juifs, nous avons traité Jésus notre Dieu. Frères et Soeurs, voici les merveilles que Dieu opère pour nous.

Mais comprenons le bien : son amour se livre à la discrétion de ces êtres de la nuit que nous sommes. C'est l'impuissance totale de cet amour qui devient pour lui, qui est pour lui l'arme absolue qui lui assure la victoire sur nous. Cet amour finit par enlever de nous toute crispation, tout repli toute peur, tout égoïsme. Cet amour devient irrésistible.

Maintenant peut être nous ne le remarquons pas encore, mais un jour nos yeux s'ouvriront et à ce moment nous serons surpris, nous serons étonnés de voir les merveilles que cet anéantissement de notre Dieu a pu réaliser et en nous, et en tous les hommes.

Mes frères, ne méprisons jamais personne. Dieu en s'incarnant, en devenant homme n'a exclu personne de son coeur. Nous devons marcher sur ses traces. Et ainsi frères et soeurs, la naissance du Christ s'opère à nouveau constamment dans la nuit de notre coeur et sous le voile épais de notre chair. Mais nous savons maintenant que notre délivrance est proche et que bientôt paraîtra la gloire indicible de notre Dieu, de notre Dieu devenu homme.

La question est là, toujours. Cette gloire, ne la voyons nous pas déjà poindre à l'horizon ? Restons si vous le voulez sur cette question pour l'instant, la réponse ne tardera pas. Mais en attendant, recueillons toutes ces paroles que l'Esprit nous a envoyé au début de cette liturgie, toute cette Parole de Dieu qui est tombée dans notre coeur.

Méditons-là, conservons-là comme faisait Marie Mère de Dieu, Mère aujourd'hui de tous les hommes. Méditons cette Parole, conservons là précieusement, veillons sur elle car elle grandira en nous et elle deviendra ce qu'elle est devenue en Marie. Elle deviendra une nouvelle manifestation du Verbe de Dieu dans une chair d'homme.

Frères et soeurs, c'est à cela que nous sommes appelés. Ne nous estimons pas moindre que ce que nous sommes. Nous sommes des fils de Dieu. Et maintenant tous ensemble chantons et proclamons notre foi, mettons notre confiance en notre Dieu un et trine devenu homme pour faire de nous des fils de Dieu .

 

Noël : Messe du jour.

Nous laisser saisir !

1. Introduction à la célébration :

Mes frères,

Nous sommes des fils de Dieu. Nous en prenons conscience davantage en ces jours de Noël. Le sang de la Vie Divine circule en nous, il y bouillonne, il voudrait emporter toutes résistances. Il voudrait nous enlever, nous soulever, nous entraîner sur ses flots comme sur un torrent, jusqu'au coeur de la Trinité, et là, nous rassasier de beauté, de lumière, de béatitude, de paix.

Mais hélas, mes frères, nous avons peur de Dieu. Nous avons peur de nous abandonner aux flots de l'Amour, cet Amour qui pourtant est déjà en nous. Sans cesse nous dressons de nouveaux obstacles, de nouveaux barrages, derrière lesquels nous nous protégeons.

Reconnaissons encore une fois nos maladresses, nos atermoiements, nos erreurs, nos péchés. La liturgie d'aujourd'hui va nous proposer des textes qui sont parmi les plus riches et les plus beaux de toute la Révélation. Laissons l'Esprit dont ils sont porteurs entrer en nous afin qu'il puisse nous travailler comme un levain et nous transfigurer.

 

2. Homélie :

Mes frères,

Nous vivons maintenant le second panneau du diptyque de notre célébration communautaire de Noël. Il est Esprit et il est Vie. Nous devons nous laisser saisir par lui. Il nous domine et il nous porte. Il est en nous et autour de nous. Les mots, les sons, les couleurs, les gestes sont impuissants à le décrire parfaitement. Tout au plus peuvent-ils maladroitement l'évoquer. Une seule parole peut en rendre compte. Essayons de la laisser éveiller en nous des échos infinis. Lumière éclatante de la gloire de Dieu, tel est Jésus le Christ.

Voici quelques heures nos doigts palpaient la nuit : nuit amère et nuit honnie. Nos regards se posaient sur une faiblesse sans nom : faiblesse cherchée et faiblesse subie. Et maintenant nous sommes projetés au seuil d'un univers nouveau, d'un univers étrange. Cet univers n'est pas le nôtre. Il est puissance incommensurable et il est clarté souveraine. Devant lui nous sommes en voie de disparition, et pourtant nous ne saurions pas vivre sans lui.

Comment se fait-il que dans le coeur de chaque homme, dans le nôtre aussi, à travers tous les temps, il y a cette espérance d'un monde qui serait lumineux, d'un monde qui ne serait que lumière ? Pourquoi ? Sinon parce que ce monde existe. Mais s'il existe, où est il ? Il n'est pas loin de nous. Rien ne nous en sépare, rien sinon l'épaisseur de notre péché.

Noël est un événement contemporain à toutes les époques. Noël arrive chaque fois qu'un homme purifié sept fois au feu de l'Amour déchire ce voile et, est admis à franchir le porche inaccessible de la lumière, cette lumière qui est Dieu. Le Verbe s'est fait chair, il a dressé sa tente parmi nous. Ce nous , c'est vous et c'est moi.

Le seul malheur, la seule grande souffrance, c'est que nous ne puissions pas le voir tout de suite, le voir Lui ce Verbe devenu homme, ce Verbe qui est mort mais qui est ressuscité, le voir Lui dans sa lumière, lui qui est la lumière du monde, de ce monde ci et du monde à venir. C'est cela, mes frères, la seule grande souffrance et pourtant Il est ici présent parmi nous devant nos pauvres yeux malades.

Mes frères, le monastère est une fournaise dans laquelle se jette un homme qui ne peut plus supporter de ne pas voir la lumière. Les flammes de cette fournaise brûlent son coeur et le rendent transparent. Et voila que se produit la merveille tant espérée. Un nouveau fils naît à Dieu et ce fils se trouve tout à coup dans la lumière comme le Christ lui-même est dans la lumière, lui qui est, je le répète encore, la lumière de ce monde et la lumière de tous les mondes.

Mes frères, n'oublions jamais ceci encore. Chaque fois qu'un homme est admis à entrer de son vivant dans la lumière du Royaume, chaque fois que cette merveille se réalise, alors une foule d'autres hommes, tôt ou tard entrent avec lui ; mieux encore, ils y entrent déjà en lui, car il les porte en son sein comme Marie maintenant encore, noue porte tous dans son sein virginal.

Telle, mes frères est la réalité secrète de Noël. C'est la naissance à la lumière, naissance de toute l'humanité à la lumière, naissance à travers la nuit, naissance à travers la faiblesse, naissance à travers une infinitude de tourments, naissance à nulle autre comparable, naissance pour une joie sans limite, joie de pouvoir enfin voir Dieu dans la personne du Christ Jésus ressuscité.

Mes frères, écoutons la voix des guetteurs ! Ils voient de leurs yeux le salut qui approche. Leur clameur, leur appel retentit en un long cri de joie, il éveille en nous une espérance sans limite.

Mes frères, en ces jours et alors tous les jours qui vont suivre, écoutons attentivement la voix des guetteurs. Amen.

 

 

Père H.