Chapitre : Récollection de février.         06.02.94.

      Réconciliation et pardon.

 

Ma sœur, mes frères, [1]

 

            Aujourd’hui, vous l’avez entendu, Saint Benoît nous parle de la taciturnitas, 7,152, de la retenue dans les paroles. Il nous dit déjà ici discrètement que le temps du carême se fait proche (24 février), cette période bénie où nous rachetons nos erreurs passées, où nous les réparons et où nous nous recueillons en Dieu pour nous laisser purifier par lui.

            Je voudrais ce matin vous adresser quelques mots fruits de mon expérience récente. Le partage n’est-il pas lui aussi une des vertus du carême, non seulement le partage des biens matériels, mais aussi le partage des biens spirituels.

 

            Ce dont un homme en péril de mort - et finalement ne le sommes-nous pas tous en danger de mort , - ce dont un homme dans cette situation a le plus besoin, c’est de réconciliation et de pardon : réconciliation avec Dieu, réconciliation avec les autres, réconciliation avec soi-même ; pardon donné et pardon reçu de tout côté et sans réserve.

            Alors l’homme peut entrer dans les espaces immenses de la paix. Le coeur se dilate et on sait bien concrètement ce que signifie aimer et être aimé.

 

            Dans le monde musulman, quand un homme ou une femme approche de sa dernière heure, il reçoit la visite de ses parents, de ses amis, de ses voisins et voisines. C’est féminin autant que masculin. Chacun vient demander pardon, chacun vient s’excuser, chacun vient se réconcilier, et le mourant fait de même. Ils savent très bien que on ne peut se présenter devant Dieu que dans la lumière d’une charité et d’une paix recouvrée    Vous avez entendu autant que moi, si vous y avez été attentifs, ces récits de l’hagiographie monastique ancienne où on voit le mourant étendu par terre sur la paille et sur la cendre, ses frères réunis autour de lui. Et ils échangent un commun pardon.

            C’est donc là une attitude extrêmement belle et - reconnaissons-le - que nous avons perdue dans la pratique concrète d’aujourd’hui. Eh bien, c’est regrettable car vraiment l’homme au moment de mourir a besoin de réconciliation et de pardon.

 

            Il y a bien le sacrement des malades qui est une forme très belle de pardon. Et à ce moment-là, il y a toujours quelques frères qui sont réunis autour du mourant. Mais ce n’est pas encore vraiment ce que on devrait attendre ; chacun devrait venir pour dire : voilà, si j’ai fait mal, pardonne-moi, remettez-moi comme je fais de même.         Dans le monde musulman, ça se passe ainsi. Voyez un peu comme nous avons à apprendre de tout le monde. Et je sais très bien ce pardon du monde musulman parce que je l’ai vu à ce moment-là.

 

            Eh bien le moine, lui, doit être par excellence l’homme de la réconciliation et du pardon. Saint Benoît nous le dit dans l’avant-dernier instrument des bonnes oeuvres. Il le met là tout à la fin avant de parler de la miséricorde de Dieu dont il ne faut jamais désespérer. Il dit que avant le coucher du soleil, il faut se réconcilier dans la paix. 4,88.

            Il ne faut pas aller dormir avec quelque chose qui mettrait une discorde avec un frère. Avant le coucher du soleil, avant les Vêpres donc. Et pendant les Vêpres, l’Abbé, tout haut, dira le Notre Père. Justement « Pardonne-nous comme nous-mêmes nous remettons nos dettes à nos frères ». C’est essentiel dans une vie chrétienne, même dans une vie humaine.

 

            Et cette réconciliation ne doit pas être formelle, du bout des lèvres. Elle doit être totale, sans réserve et sans retour. C’est comme une remise à neuf, c’est comme un nouveau départ, c’est comme une nouvelle naissance. Nous naissons en effet dans le pardon de Dieu. Et le pardon de Dieu, nous devons le partager avec tout le monde.

            Il n’est rien de plus contraire à l’état monastique, à l’état chrétien, que de garder une rancune dans le coeur. Cela, c’est vrai ! Le moine est un être de lumière, de douceur et de vérité. L’Esprit lui ouvre les yeux sur sa propre misère et sur celle des autres.

            Et il ne peut connaître vraiment celle des autres qu’à partir de la sienne ; sinon il va se poser en juge qui classe, qui porte une sentence à partir de faits extérieurs.

 

            Aujourd’hui, dans les tribunaux humains lorsque, voilà, on juge d’un crime, d’un assassinat, on fait intervenir des médecins psychiatres, psychologues qui ont pris contact avec le coupable, qui ont étudié ses antécédents, le milieu dans lequel il a grandi, il a vécu, de manière à ce qu’on puisse voir un peu la misère de cet homme par l’intérieur et ainsi porter les jurés à une certaine indulgence.

            Voyez, ça se passe même dans le domaine des hommes du monde. Et alors, mes frères, il faut que ce soit mais vivant chez nous de manière à ce que à partir de nous ça se répande partout dans le monde.

            Fermer son coeur à l’autre qui nous a fait du tort, eh bien, c’est proprement suicidaire. Nous le disons : « Remets-nous nos dettes comme NOUS les remettons ». i nous ne les remettons pas, nous nous jetons dans le trou.

 

            Alors, durant le carême, nous pourrions peut-être nous interroger sur notre capacité de réconciliation et de pardon. Nous saurons, nous penserons que la mort frappe à notre porte - et qu’elle frappe tous les jours - et que à un moment donné ce sera trop tard, elle entrera.

            Je ne veux pas faire de la sinistrose, mais la mort est la compagne habituelle du moine. Saint Benoît le dit, nous devons l’avoir devant les yeux à longueur de journée, 4,55. Ce n’est pas morbide, non, c’est une attitude de vérité. La mort n’est pas effrayante. Loin de là, la mort est une réalité purement naturelle. Mais à l’intérieur d’elle, il y a le grand mystère de la rencontre, cette rencontre à laquelle nous sommes invités et que nous espérons chaque jour.

            Alors, pour vivre dans ces dispositions, nous devons apprendre de nous dépouiller de nous-mêmes, à nous arracher à toutes formes d’égoïsmes et, alors risquer le pari de l’amour. Et c’est un pari où on gagne toujours.

            C’est là un des bienfaits de la vie cénobitique et le chemin direct pour aller à Dieu. A quoi bon vivre dans un monastère si c’est pour y cultiver les moeurs du monde ? Nous devons de temps en temps nous replacer devant ces paradoxes pour nous secouer une fois et reprendre conscience de la vérité que nous devons être.

           

            C’est pourquoi, mes frères, pendant le temps du carême, nous allons vraiment nous secouer et nous garder de plus en plus de toute compromission avec l’esprit de l’erreur.

 

Frère René : Il y a encore quelque chose de plus beau que ce que vous avez dit au sujet de l’Islam. Quand un musulman va mourir, tous les assistants le dressent comme ça en l’air et il meurt dans la foi en l’unité divine.

 

            Oui, c’est bien, c’est juste ! On meurt dans la foi, on meurt dans la grâce, on meurt dans l’amour.

           

            Eh bien, voyez ! Il y a là quelque chose, je dirais, dont nous devons reprendre conscience parce que c’est là le terme de notre vie. Et c’est de voilà, non pas de nous fondre car nous restons toujours ce que nous sommes, mais nous unir pour jamais à ce Dieu un et trine qui est amour.


Chapitre.                                     20.02.94.

      Les relations communautaires.                                                                                                                                                   

 

Mes frères,

 

            Nous sommes entrés dans le carême qui est par excellence le temps de la conversion et de la reprise en main. Nous sommes des moines, nous sommes des êtres en état constant de conversion. Le jour de notre profession, nous avons solennellement promis de nous replonger chaque jour dans les eaux lumineuses de notre baptême pour être sans cesse régénérés et pour permettre à la vie divine, à la vie de l’amour de triompher en nous.

            J’aimerais aujourd’hui attirer votre attention sur un défaut qui est assez fréquent et qui fait du tort à nos relations fraternelles et qui risque à la longue de miner notre communion.

 

            Pour en évoquer la malice et le péril, je vais partir d’une analogie assez sinistre. Dans les camps de concentration nazis, quand un détenu rencontrait par hasard un SS, il devait immédiatement se mettre au garde à vous.

            Il ignorait ce qui allait lui arriver. Il l’appréhendait et, de suite, une sueur froide se mettait à le couvrir de la tête aux pieds. Il pouvait très bien ne rien arriver du tout, mais il pouvais recevoir un coup de pied dans les tibias ou dans le ventre, ou un coup de poing ou de cravache au visage.

            Si bien que ces hommes vivaient dans un état permanent d’insécurité, ils étaient terrorisés. On entretenait ainsi un climat délétère, un climat qui vraiment à petit feu détruisait ces hommes dans leur dignité et dans leur être d’homme.

 

            Mais vous allez vous demander : « Mais qu’est-ce que ça a à faire avec notre situation ici? ». Naturellement nous n’en sommes pas là, bien au contraire ! Le monastère n’est-il pas par définition un paradisus claustralis, un jardin où on cultive les fleurs très pures et très belles de la charité ?

            Et pourtant il arrive des situations parfois douloureuses. J’en ai fait l’expérience en tant qu’Abbé des dizaines de fois, mais peut-être vous aussi à un degré moindre. De par ma situation, je suis exposé beaucoup plus qu’un autre ici.

 

            Et voilà de quoi il s’agit : Si on dit ou demande à l’un ou l’autre frère une chose parfaitement anodine, la plupart du temps ça se passe très bien ; mais il arrive d’insolence, d’agressivité sans proportion aucune avec ce qui a été dit ou demandé. Il faut alors s’efforcer de calmer le jeu comme on peut ; mais ce n’est pas toujours facile.

            Et voici l’analyse avec ce que j’ai dit : finalement on vit dans un climat d’insécurité. Quand on dit ou quand on demande quelque chose, on ne sait jamais ce qui va se passer. A la limite, on préférerait se cacher, n’avoir rien à demander, n’avoir rien à dire. On n’ose plus bouger de crainte de susciter des ripostes contraires à la charité.

            Eh bien, un tel climat je vous assure, à la longue il peut être délétère. Heureusement il n’en est pas ainsi ici, ne soyez pas effrayés. Il n’en est pas ainsi dans notre communauté, mais parfois ça arrive. Et quand on est traumatisé une fois ou deux, ou trois, ou dix, alors il se crée ce qu’on appelle un complexe et on n’ose plus provoquer une nouvelle explosion.

 

            Mais alors, pourquoi, pourquoi ce phénomène ? Pourquoi ce phénomène de riposte, ce phénomène qui - je vous le dis - n’a absolument aucune proportion avec la parole entendue ? Eh bien, il a sa source dans le vieux fond d’égoïsme animal qui est en nous. Ne l’oublions pas, nous sommes des animaux évolués, toujours en voie d’évolution, des animaux perfectionnés, mais toujours nous avons en nous notre hérédité animale qui est là. C’est ce que Zundel appelait « le moi préfabriqué » qui vient du fond des temps. Voilà, nous avons toujours nos ancêtres qui veillent au fond de notre chair.

            Et alors, qu’est-ce qui arrive ? Eh bien, on défend son territoire comme les animaux, on défend ses prérogatives, on défend ses privilèges. On a peur et on attaque. Et chose assez peu remarquable à observer, c’est que le regard incendiaire fait autant de mal que les paroles. Donc c’est tout l’être qui est, je dirais, soulevé par la passion et par la peur.

 

            Eh bien, mes frères, je pense que nous pourrions tout de même faire un petit examen de conscience à ce sujet. Nous vivons les uns non pas à côté des autres mais les uns avec les autres. Nous sommes donc amenés à nous frotter les uns aux autres. C’est cela le bienfait inestimable de la vie commune.

            Il serait bien plus simple de vivre comme on dit « en solitaire », comme ça il n’y aurait pas de problèmes : chacun chez soi, chacun à côté des autres. On pourrait peut-être mieux prier ? On pourrait peut-être mieux travailler ? etc. Mais voilà, on resterait, on ferait du surplace et on deviendrait de magnifiques vieux garçons auxquels finalement on n’oserait jamais toucher.

            Non, nous devons nous frotter les uns aux autres et ainsi nous nous polissons les uns les autres, nous nous nettoyons, nous nous purifions les uns les autres. Mais voilà, il faut être attentifs, il faut que les choses se passent bien, que les choses se passent dans une charité mutuelle.

 

            Saint Benoît a une parole extraordinaire. Il dit : Sermo bonus super datum optimum, 31,30, une parole est de loin préférable au cadeau le plus riche. Et c’est vrai ! Le cadeau de la bonne parole, le cadeau de la parole de douceur, le cadeau du regard de lumière, eh bien, c’est ce qu’il y a de plus précieux dans la vie commune.

            Eh bien, mes frères, si vous le voulez bien, nous allons demander les uns pour les autres la pureté du coeur de manière à ce que la charité ait toujours dans nos relations fraternelles, ait toujours la primauté.


Chapitre : Récollection de mars.           06.03.94.

      Pourquoi sommes-nous venus ?

 

Mes frères,

 

            Nous sommes déjà bien introduits à l’intérieur du carême et, c’est peut-être le moment de réfléchir aux raisons qui nous ont amenés dans le monastère. Ce n’est peut-être pas tellement clair dans notre esprit, mais ayons confiance, un jour viendra où nous le verrons et où nous le comprendrons.

            Ce n’est pas au départ qu’on voit la route et le terme, mais c’est à l’arrivée qu’on constate avec émotion que la route sur laquelle nous avons été conduits était bien droite. Car ce qui peut paraître tortueux aux hommes est en réalité rectiligne pour Dieu qui est amour.

            Etre pour jamais avec le Christ là où il est ; échapper définitivement au péché, à la peur, à la lâcheté, à la trahison ; être enfin libre de respirer, de vivre, d’aimer ; n’est-ce pas l’aspiration la plus profonde, la plus puissante, la plus tenace de notre coeur ? Oui, être avec le Christ là où il est et enfin vivre !

 

            Mais où est le Christ ? En quel lieu le trouver alors qu’aucun lieu ne peut le circonscrire et que tous les lieux subsistes par la lumière de son regard ? Le Christ ressuscité est à lui-même son propre lieu. Si bien que être avec lui, c’est être en lui, c’est être devenu bien consciemment une cellule de son corps, c’est vivre de sa vie, c’est voir de ses yeux, c’est aimer de son coeur et cela de façon consciente.

            Je pense qu’il faut insister sur le fait que cette expérience de la vie avec le Christ, de la vie dans le Christ se fait de façon consciente. Ce n’est donc pas quelque chose qui nous adviendrait par éclair ? Non, c’est un état habituel devenu conscient.

 

            Et nous sommes au monastère pour effectuer le passage merveilleux et redoutable de notre état actuel encombré de misères et de peurs à une plénitude de repos et de paix au sein d’une union sponsale parfaite avec la personne du Christ  ressuscité et glorifié.

            Telle est la raison pour laquelle Dieu nous a appelés au monastère, et pas dans n’importe lequel ! Pour nous, c’est dans celui-ci. On peut voir le monastère sous l’image d’une sorte de purgatoire dans lequel on est plongé et qui petit à petit nous débarrasse de toutes les impuretés, de toutes les scories qui empoisonnent notre être, et qui l’alourdissent, et qui l’empêchent de vivre vraiment.

 

            Il faut donc avoir la lucidité et le courage de se laisser purifier par cette flamme car ce purgatoire, en fait, c’est notre Dieu lui-même qui est amour. Il n’est pas facile, je vous le garantis, de se laisser aimer , de se laisser aimer par un autre, et surtout par un autre qui est l’amour. Nous préférons nous aimer nous-mêmes, c’est beaucoup plus sûr et c’est beaucoup plus facile. Et d’une certaine manière, c’est beaucoup plus plénifiant.

            Mais en fait, cette plénitude à notre petite mesure tôt ou tard fini par créer en nous la nausée. Nous devons nous ouvrir à une autre plénitude qui dilate notre coeur et qui l’élargit sans fin, celle même de Dieu, celle même de l’amour. C‘est cela, comme je le disais il y a un instant, aimer par le coeur du Christ ressuscité, c’est cela le sommet de la vie contemplative et de la vie humaine.

 

            Mais attention ! Il ne s’agit pas d’un anéantissement par une dilution dans un indistinct qui nous satisferait. Non, c’est l’accession au sommet de notre personnalité. Je suis pleinement moi quand je vis en Dieu et quand Lui vit en moi            Il ne faut pas ici laisser jouer son imagination. Il faut vraiment s’enraciner dans la foi pour percevoir que Dieu lui-même devient notre conscience, que Dieu lui-même devient notre coeur, et que Dieu lui-même devient notre intellect et notre amour. C’est cela notre participation à la résurrection des morts, à la résurrection du Christ.

            Et la phase ultime, c’est lorsque le Christ lui-même devient notre chair nouvelle, notre chair spirituelle. Alors vraiment cela ne peut se produire que au-delà de cette chiquenaude que nous appelons la mort.

 

            Alors le carême nous remet en face de l’évidence que voici : nous unir au Christ petitement aujourd’hui en lui obéissant de notre mieux. Il y a des erreurs, il y a des ratés, il y a tout ce qu’on veut, mais enfin au fond du coeur il y a la bonne volonté, il y a le désir. Et de notre mieux, pécheurs que nous sommes, nous nous unissons à sa volonté.

            Mais alors, c’est nous laisser emporter au lieu où il est ; c’est nous laisser vêtir de lui, peu à peu, pour être demain un seul esprit avec lui, lumière de sa lumière et beauté de sa beauté. Cela s’opère insensiblement mais infailliblement lorsque - je le répète - petitement nous nous efforçons de le suivre en unissant notre volonté à la sienne. C’est cela l’humilité pratique !

 

            Alors, mes frères, ayons la naïveté de le croire et, je vous l’assure, cela nous adviendra sans mesure.


Chapitre : Solennité de Saint Joseph.     20.03.94.

      L’intelligence de Joseph.

 

Mes frères,

 

            Hier, nous avons célébré la solennité de Saint Joseph. Si vous le permettez, je vais vous partager les quelques réflexions qui sont montées à mon coeur durant la journée.

 

            Il me semble que Joseph a dû être un homme d’une intelligence peu commune. Non pas d’une intelligence qui éblouit les sages de ce monde, mais de cette intelligence qui a sa source dans la foi. C’est cette intelligence-là que les tous premiers moines s’efforçaient de recevoir car c’est un don.

            Ils appelaient cela la gnosis, la gnose, la connaissance, la véritable connaissance, celle qui est assimilée à la sagesse même de Dieu. C’est une intelligence qui participe à la vision que Dieu a de lui-même, du monde et de chacun d’entre nous.

 

            Imaginons un peu, mes frères, ce que peut représenter le regard que nous posons sur chacun d’entre nous lorsque ce regard est le regard même de Dieu. Et c’est là, c’est là que nous devons arriver.

            C’est donc une intelligence qui contemple la vérité profonde des choses, des événements, des personnes surtout ; une intelligence qui ne juge pas, qui ne juge jamais mais qui crée et qui construit.

 

            On me faisait remarquer dernièrement, une personne du monde svp, que les autres devenaient le regard que nous posons sur eux. C’est une façon de les toucher qui les façonne. Et notre regard, créateur à ce moment-là, participe à l’acte même de Dieu, Dieu qui ne peut que créer du beau.

            C’est donc une intelligence qui est en même temps respect et amour. La première marque de l’amour, sa première manifestation, c’est l’admiration et le respect. Et cette intelligence, elle unifie la personne, elle la met en possession de tous ses moyens et elle la rend libre.

            Et une intelligence ne se puise pas dans la fréquentation des hautes écoles - pensons à Joseph - mais dans la confiance aimante et ardente en Dieu qui est sagesse et amour.

 

            Mes frères, Joseph a dû être un homme de cette trempe pour oser assumer consciemment le déroutant et redoutable mystère du Dieu devenu homme sous ses yeux. Il lui a fallu sans arrêt s’adapter, improviser, s’attendre à tout car il n’avait aucune référence, aucun point de repère, aucun modèle, aucun exemple dans la tradition de ses pères. Il a été comme un commencement absolu. C’est lui qui le premier a vu Dieu dans une chair d’homme et qui a dû assumer cette situation. Il en a été vraiment converti jusqu’au plus profond de son être.

            Il devait constamment rester ouvert à toutes formes d’imprévus. Nous savons d’après les récits évangéliques que les imprévus n’ont pas manqué. Il a dû dans le concret de sa vie accepter la plus extrême simplicité et l’incognito le plus total.

            Si bien qu’il a réalisé avant la lettre ce que l’Apôtre Paul situe au sommet de tout accomplissement humain, à savoir : Ce n’est plus moi qui vit, c’est le Christ qui vit en moi.

 

            Jésus tout bébé, Jésus enfant, Jésus adolescent, Jésus homme déjà très probablement a été le moteur de la vie de Joseph, sa raison d’être, sa respiration, son âme. Il vivait bien réellement de Jésus et pour lui. Et il ne pouvait vivre ainsi que s’il avait une intelligence accordée à l’intelligence de Dieu. C’est cela, c’est cela la vérité !

            Et c’est ainsi qu’il est pour nous l’exemple type du contemplatif humble et résolu. Ce n’est pas quelqu’un qui reste là, oui, à ne pas bouger, le visage contre un mur ? Non, mais c’est quelqu’un qui entre dans le projet de Dieu et qui travaille, et qui agit.

 

            Et à sa suite, il nous est proposé la même intelligence de la foi, cette intelligence qui fait les saints. Et si nous sommes ici, c’est pour cela, mes frères. Et si vous le voulez bien, nous irons comme Joseph jusqu’au bout de la confiance que Dieu nous a faite, et jusqu’au bout de l’amour qui s’est posé sur nous et auquel nous répondons jour par jour.

            Et pour ça, il faut pouvoir renoncer et se renoncer. Mais - encore une fois - nous devons rester ouverts à la grâce qui se pose sur nous, qui entre en nous et qui peu à peu nous transforme. Mais pour cela - encore une fois - nous devons accepter cette intelligence de la foi qui seule, qui seule peut transformer un homme et le conduire au sommet de sa destinée.


Chapitre : Reprise de Dom Hubert.        23.03.94.

      Sommes-nous des hypocrites ?  

 

Mes frères,

 

            Me voici à nouveau immergé comme vous dans la fournaise purifiante de la vie communautaire et je vous remercie de m’avoir permis de me reposer pendant trois mois. Ce n’était pas inutile, vous pouvez m’en croire. Et j’espère que maintenant je suis parti pour une période d’activité à votre service.

 

            Quelle impression ai-je recueilli revenant ce matin à l’Office de nuit, et puis à tous les Offices de la journée, le réfectoire, en vous voyant circuler partout ? Eh bien, l’impression que j’ai goûté, c’est une impression de fraîcheur, oui, de fraîcheur et aussi de solidité, de paix, de calme.

            Et je pense que c’est vrai. Je n’ai pas perçu d’agitation. Le rythme de l’Office, surtout de l’Office de nuit qui est le plus long, me semble plus lent que l’année dernière, qu’auparavant. Il est plus lent et plus posé, il est moins nerveux, donc toutes des qualités, des qualités.

            Cela s’est peut-être fait tout seul du fait que j’étais absent. C’est peut-être moi, voilà, qui énerverait tout le monde. On va voir maintenant que je suis de retour si les qualités que j’ai perçues vont s’affirmer et vont encore rayonner à travers tout notre comportement fraternel.

 

            Une petite expérience que j’ai faite aussi, un peu plus spéciale celle-là, c’est pendant les heures du jour. Il y a une petite lecture plus ou moins longue, plus ou moins brève. C’est la Parole de Dieu qui est proclamée. Et j’ai bien fait attention ; je n’ai pas écouté d’une oreille distraite ayant l’esprit ailleurs.

            C’était la Parole de Dieu, donc je l’accueillais pour ce qu’elle est, un message  qui nous vient de la part du Christ ressuscité et qui nous indique un chemin à suivre dans le concret. C’est une parole adaptée au temps que nous vivons maintenant, une préparation de la Pâque du Seigneur.

            Et cette préparation, pour nous, ne dure pas seulement quarante jours dans l’année mais elle embrasse toute notre vie. Saint Benoît ne nous dit-il pas que la vie du moine doit être un carême perpétuel, non seulement au plan de l’alimentation, mais aussi au niveau de toute la vie, 49,2.

 

            Et je me disais ceci car j’entendais de très belles choses : mais enfin pourvu, pourvu qu’il n’y ait pas un hiatus, qu’il n’y ait pas un vide, qu’il n’y ait pas peut-être un abîme entre ce que nous entendons proclamer et ce que nous vivons.

            Ce trou, c’est peut-être le plus grand danger auquel nous sommes exposés. Oui, c’est celui-là, car à la longue nous n’y prenons pas garde. N’oublions pas que c’est la Parole de Dieu. Le Christ nous dira : mais voilà, il faut faire ceci, et ça, et ça. Nous le proclamons, nous l’entendons proclamer et, nous ne le faisons pas. Alors çà, c’est grave !

            Et je me disais - voyez un peu, je suis en train de me confesser publiquement - est-ce que le religieux, est-ce que le chrétien n’est pas foncièrement hypocrite ? Donc qu’il aurait une double vie.

            Il aurait une vie - appelons-là « chrétienne » - une vie où il pratique un culte à l’endroit de Dieu. On entend des choses très belles au cours des célébrations liturgiques et, si on est religieux ou prêtre, on les proclame. On est l’organe, on est la bouche, on est le prophète de l’Esprit et on les proclame.

            Mais ça ne va pas plus loin que ça ! Ce n’est pas inscrit dans notre vie. Nous ne le vivons pas et ça, c’est dangereux !

 

            Si un jour - et ce jour arrivera - ce jour du jugement, moi, je suis absolument sûr que c’est là-dessus que cela portera parce que notre devoir est là : nous sommes les témoins de Dieu, nous sommes les témoins de sa Parole, mais les témoins de ce que Dieu nous dit.

            Il faut que en nous regardant les uns les autres ici, et puis lorsque les gens de l’extérieur nous regardent, qu’ils sachent exactement ce qu’il faut faire. Il faut donc que notre vie soit une véritable parole, une véritable proclamation de ce que Dieu attend du chrétien et, à la limite, de ce qu’il attend de tout homme.

 

            Voilà ce que je me disais aujourd’hui ! Voyez qu’il est bon de vivre un peu comme ça sur le côté parce que quand on se retrouve, c’est comme si c’était la première fois et on entend des choses. Et on se dit : « Mais enfin, est-ce que je le fais ? Est-ce que je ne serais pas un hypocrite ? Et je pensais à la malédiction du Christ contre les pharisiens qui lient des gros fardeaux sur le dos des gens mais qui ne les touchent pas du bout des doigts.

 

            Mais voilà, mes frères, une entrée en matière. J’espère que je ne vous ai pas trop effrayés ? Si j’ai dit ça, c’est pour moi d’abord, donc c’est une confession publique. Et si jamais vous remarquez en moi des choses qui ne sont pas conforme à ce que je dis, ou à ce que la Parole de Dieu nous propose et que j’entends et que, en l’entendant, je m’engage à le pratiquer, eh bien alors, vous me pardonnerez et nous nous pardonnerons les uns aux autres tout nos manquements.


SEMAINE  SAINTE 1994 : du 27.03 au 03.04.

 

 

Dimanche des rameaux.                     27.03.94.

      A. Homélie à la bénédiction des rameaux.

                                                

Frères et sœurs,

 

            Ce petit âne, ces rameaux de verdure, ces manteaux étalés sur le sol, cette procession, cette jubilation ne nous clament-ils pas que nous sommes tous en route vers un lieu mystérieux, le lieu de la Jérusalem nouvelle, un lieu qui nous séduit et nous attire, un lieu où nous sommes attendus, un lieu qui a été créé pour nous, le lieu de notre repos et de notre paix.

            Et pas seulement nous les humains, mais aussi les animaux, les plantes, l'univers entier ; personne ne peut rester en arrière. Nous sommes tous solidaires, tous en communion. Nous sommes tous un dans le Christ Jésus, le chorégraphe de cette fête immense.

            Lui, le Créateur et le Rédempteur du monde, il veut qu'au terme de l'Histoire Dieu son Père soit tout en toute chose, qu'il ait devant lui un partenaire qui lui soit semblable, au coeur duquel battra son propre coeur.

 

            Nous, les chrétiens, avons reçu la grâce de savoir ces choses, la grâce d'être la boussole qui indique toujours la bonne direction, le moteur qui anime la marche, le premier interlocuteur de notre Dieu qui est amour.

            C'est ainsi que le chrétien est l'oeil qui voit, l’oreille qui entend, la main qui touche, le pied qui avance. Le grand corps de l'univers ne peut vivre, progresser, s'épanouir sans nous. Notre mission est magnifique et redoutable, notre responsabilité est sans retour. A nous, à chacun de nous de répondre « Seigneur, nous voici ».

 

            Voilà, frères et soeurs, ce que nous allons vivre, ce que nous allons répéter tout au long de cette semaine. Nous nous sentirons un avec le Christ notre Dieu, un entre nous, un avec l’univers et nous rendrons grâce.

            .Maintenant, avec les foules de Jérusalem heureuses d’acclamer le Seigneur, avançons dans la paix.

 

 


B. Homélie à l’Eucharistie.

 

Frères et sœurs dans le Christ,

 

            Il est un cri que nous avons entendu, il est jailli du coeur de l'Apôtre Paul, lui qui était persécuteur à mort du Christ et qui soudainement avait été jeté à terre, converti. Il avait vu le Christ ressuscité ; il l'avait vu au creux, dans le secret de la lumière. Et ce cri, ce cri qui doit résonner pour nous comme un signal de ralliement, le voici : Jésus-Christ, c'est le Seigneur .Mais que signifie ce mot le "Seigneur" ? Il veut dire que l'homme-Jésus est Dieu avec nous, est Dieu pour nous, qu'il est le créateur et le rassembleur de l'univers, qu'il est la lumière et la vie du monde, qu’il est notre tête et que nous sommes les membres de son corps.

 

            Si nous comprenons cela, si nous laissons cette vérité, cette évidence pénétré notre vie alors le destin de l'homme, le destin de tout homme s'éclaire pour nous, s'impose avec force à notre conscience.

            Et ce destin, le voici : Nous sommes tous un en lui ; nous sommes tous également dignes de respect, d'attention et d'amour ; nous sommes tous promis à la même métamorphose, à la même divinisation.

 

            Dieu ne regarde pas la face de l'homme, il ne s'intéresse pas aux apparences qui frappent les sens. Non, il pénètre jusqu'au centre, il pénètre jusqu'au coeur et là, il y imprime sa propre face. Et l'homme quel qu'il soit, petit à petit, insensiblement, en est transformé. Nous devons demander à Dieu la grâce de ce regard tellement pur, son regard à lui qui permet de reconnaître le Christ Seigneur dans les yeux et le regard de chaque homme.

           

            Mais alors, pourquoi chez le Christ, chez le Seigneur, cette obéissance, cette humiliation, cette passion, cette mort ? Eh bien, c'est parce que Dieu devait venir nous chercher là où nous sommes tombés. Nous connaissons les océans de souffrance dans lesquels se noient tant de nos contemporains. Et ne nous faisons pas d'illusions, il en va ainsi depuis les origines et cela va encore durer.

            Je sais, de plus en plus d'hommes et de femmes font tout leur possible pour alléger ce poids de souffrances. Et ainsi, ils viennent au secours de Dieu lui-même qui souffre dans ces malheureux. Oui, Dieu, dans la personne de Jésus, a voulu être englouti lui-même dans cet abîme, écrasé, sans défense, impuissant, torturé, nu, mis à mort. Et plus tard il dira à deux de ses disciples : il fallait que Christ souffrit tout cela ! Il fallait ! Il en fut ainsi car Dieu est amour et rien qu'amour.

 

            Nous ne savons pas ce que signifie cet amour. Pour le comprendre un petit peu, regardons Jésus sur la croix. Tout le monde l'injurie, l’insulte. Les prêtres - n'oublions pas que ce sont les prêtres qui l'ont tué . - la populace, les bandits crucifiés avec lui, tout le monde se moque de lui. Et que va-t-il sortir de son coeur ? Que va-t-il tomber de ses lèvres ? Ces paroles : Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font. Voyez, c'est cela l'amour !

            Oui, Jésus n'est pas descendu de la croix. Il ne s'est pas sauvé lui-même lui qui en a tant sauvé. Et aujourd'hui, il ne va pas anéantir les méchants, établir partout l'ordre et la paix. Non, il ne peut pas faire cela. S'il le faisait, il serait un gendarme, il ne serait plus l'amour. Ce qu'il veut, c'est que tous les hommes, absolument tous les hommes soient sauvés, c'est à dire s'associent à la propre vie de Dieu, tous les hommes même les plus abjects. Et je puis vous le dire, il y arrive.

 

            Et ici, nous devons fermer les yeux et nous recueillir dans ce mystère des mystères. C'est celui de l’amour et nous devons y croire  pour nous et pour tous les hommes. Oui, Jésus-Christ est le Seigneur, puissions-nous le comprendre en plénitude  bientôt !

 

 

                                                                                                            Amen.


Chapitre du Lundi-Saint.                   28.03.94.

      Marie de Béthanie.

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Ma sœur, mes frères,

 

            Jésus dans sa chair d'homme et, osons le dire, dans sa chair de Dieu - car Dieu est devenu chair et a épousé toutes les contraintes, toutes les limites, tous les instincts, toutes les pulsions de la chair - Jésus dans sa chair de Dieu était, nous le savons déjà, le plus vulnérable et le plus démuni de tous les êtres.

 

            Nous ne pourrons jamais mesurer la profondeur de l'abîme dans lequel il est descendu. C'est toute la distance de Dieu à l'homme, de la sainteté absolue à l'absolu du péché. Certes, il n'a pas connu le péché, mais en assumant notre chair de péché il a accepté d'être fait péché, mais le péché à l'état pur. Ce n'est pas seulement la somme du péché de tous les hommes, non, c'est le péché à l'état pur dans sa monstruosité. Il était tout ensemble, et le Seigneur de l'univers et une fourmi qu'on peut écraser.

 

            Que se passait-il dans son coeur lorsque il était à table chez Simon de Béthanie ? Autour de lui, c'était l'euphorie. Voyez un peu : il avait ressuscité Lazare. Un homme que tout le monde connaissait, qui était mort depuis quatre jours, qui était déjà en état de décomposition. Il l'avait ramené à la vie. Mais alors tout devenait possible car le Royaume messianique était là !

            Je pense que nous ne pouvons pas imaginer ce qui se passait dans son coeur à lui, car il voyait plus loin. Lui seul, de tous les convives lui seul savait et avec lui une femme. Ce ne pouvait pas être un homme car les hommes sont bornés. Ce sont des pachydermes, ils ont une grosse peau et ils ne sentent pas. Ils ont des tous petits yeux et ils ne voient pas. Tandis que la femme, elle, elle n'a presque pas de peau. La femme est une éponge, il faut bien le savoir.

            Elle boit par tout son être ce qui se passe dans le coeur de l'être aimé ; et elle a des yeux qui ne sont pas des yeux comme les autres, ce sont de grands yeux qui savent aller au-delà des apparences superficielles.

 

            Marie aimait Jésus mais d'un amour qui venait infiniment d'au-delà d'elle. C'était déjà un amour spirituel, un amour venant de l'Esprit Saint ; c'était déjà la présence de l'Esprit Saint dans tout son être. Et cet Esprit pénétrait également son affectus, pénétrait sa sensibilité, pénétrait son corps, pénétrait tous ses sens, pénétrait ses instincts. Elle était déjà presque en état de résurrection.

            Cet amour lui donnait donc des yeux qui perçaient l'épiderme des choses et qui lui permettaient de pressentir l'invisible. Et cet invisible était la cime de toute beauté concevable car c'était Dieu anéanti et, dans cet anéantissement, soulevant l'univers et le transfigurant en amour. Une beauté terrible !

            A mon avis, toute véritable beauté est terrible. Elle nous fait peur parce que elle est mystérieuse, parce que elle est sacrée, parce que elle est un reflet de la propre beauté de Dieu. Et c'est cela que Marie contemplait déjà, qu'elle pressentait dans son coeur qui était pur.

 

            Son intuition rencontrait celle de Jésus. N’oublions pas que Jésus tout en étant Dieu était aussi parfaitement homme. Il avait donc toute sa psychologie d’homme. Eux deux seuls savaient. Marie s’est découvert au fond d'elle-même une vocation, une mission, tout à la fois et de mère et d'épouse. Elle se devait d'aider, de compatir, de nourrir, d'être avec sans retour.

            Elle était toute différente de l'Apôtre Pierre, celui qui était le plus ardent de tous, qui protestait de son amour : lui, il irait jusqu'à la mort avec son maître Jésus. Nous savons ce qu'il en est arrivé !

            Marie, elle, descendrait dans l'abîme que connaissait Jésus. Elle y descendrait pour y mourir avec lui et pour en ressusciter avec lui. Elle vivrait toute l'amplitude du mystère jusqu'au bout.

 

            Pour exprimer une telle résolution, un tel amour, une telle beauté, un tel mystère, les paroles étaient impuissante ; elles étaient inutiles. Elle userait donc d'un langage autre : le langage de ses mains, le langage de ses cheveux, le langage de son corps.

            Et pour que son message de réconfort, son message de communion atteigne au plus secret, elle allait user d'un parfum, un parfum qui pénétrerait la chair, qui toucherait le coeur, qui animerait les viscères et qui illuminerait les yeux.

 

            Nous disons et nous savons, et c'est vrai, que Dieu est amour, que Dieu est beauté. Ne pourrait-on pas dire aussi que Dieu est parfum ? Dans la vie mystique arrivée déjà à un petit niveau, Dieu peut être perçu par les yeux du coeur. Mais il est perçu également comme parfum car ce sont tous les sens de l'homme renouvelé qui sont capables de percevoir Dieu, même aussi le sens de l'odorat.

 

            Et voilà que Marie use d'un parfum, d'un parfum qui va, grâce à un massage du pied, pénétrer dans l'être même du Christ et se répandre partout. Vous savez que le pied - surtout la voûte plantaire mais aussi la partie supérieure - est l'endroit où se retrouvent par des canaux bien réels à l'intérieur du corps tous les organes qui nous constituent. Donc en touchant les pieds, elle touchait le coeur, elle touchait les viscères comme je viens de le dire, elle touchait les poumons, elle touchait le cerveau, elle touchait tout l'être de Jésus.

            Alors il saurait, lui, qu'il était aimé, qu'il pouvait aller de l'avant, qu'il ne serait jamais seul. Si bien que lui, le plus démuni de tous les êtres, devenait le plus fort. Car Marie possédée par l'Esprit Saint, Marie qui était devenue pur amour était en lui, grâce à ce parfum, pour l'enfanter par l'amour à sa passion, à sa mort et à sa résurrection. Et Jésus se laissait faire ; il comprenait que son Père agissait par le coeur et les mains de cette femme.

 

            Mes frères, nous pouvons maintenant nous demander en quoi ce mystère nous concerne aujourd'hui ? Pour moi, c'est très clair et c'est très simple. Le grand Corps du Christ est toujours à la veille de subir sa passion. Il est déjà sur la route qui va le conduire à la souffrance et à la mort. Jésus, dans son Corps mystique, n'en finit pas de souffrir ; il n'en finit pas de mourir et, il n'en finit pas non plus de ressusciter.

            Eh bien nous dans notre monastère, nous dont la vie a essentiellement une dimension contemplative, nous devons remplir le rôle de Marie. Nous devons oindre de parfum les pieds de nos frères. C'est quelque chose de bien concret.

            Cela veut dire que le meilleur de notre coeur doit être à la disposition de nos frères, le meilleur de ce que nous sommes et le plus pur, de manière à ce que dans le frère, dans les frères que je respecte et que j'aime, et au service desquels je me mets comme un serviteur dévoué qui jamais ne recule ; en servant ainsi jusque là les frères, je sers le Christ en personne et son grand Corps.

            Il n’est pas requis de faire des choses extraordinaires, non, il suffit de briser le parfum de notre amour et de le répandre aux pieds de nos frères. C’est quelque chose de très très concret.

 

            C'est aussi , je dirais, le remède le plus efficace pour nous guérir de nos maladies, nos maladies spirituelles, nos maladies psychologiques. C'est de nous insérer totalement dans le contexte social, petit, étroit que constitue une communauté monastique et, dans ce contexte social, servir. Et servir, c'est vraiment être parfum les uns pour les autres.

            Cela n'annule pas les antipathies naturelles ou les incompatibilités naturelles qui . peuvent exister. Ce n'est pas nécessaire. Cela ne doit pas les annuler, non, mais ça n'en tient pas compte. On aime le Christ dans le frère. Et ainsi on devient pour lui à notre petite mesure ce que Marie de Béthanie était pour Jésus avant sa passion.

 

            Je pense, mes frères, que nous pouvons réfléchir à cela. Nous touchons ainsi le plus pur, le plus beau et le plus mystérieux de notre vocation, de notre mission et de notre vie. Nous ne devons pas aller chercher plus loin, là est le secret qui nous permet d'être nous-mêmes, d'être libres et ainsi de réussir parfaitement notre vie, non seulement au plan spirituel, mais aussi au plan humain.

            Car lorsque on touche à la personne du Christ, on ne fait pas de partage, on n'opère pas de cloisonnement, mais on est également touché par lui. Et dans ce toucher extrêmement respectueux et doux qu'il opère sur notre personne, il nous transfigure à sa propre image.

            Voilà, encore une fois, si vous le voulez bien, essayons de retenir ces choses belles et surtout, surtout, demandons les uns pour les autres la grâce de pouvoir les vivre en plénitude.


Chapitre du Mardi-Saint.                   29.03.94.

      Judas, un des préférés de Jésus.

 

Ma sœur, mes frères,

 

            Pour entrer avec une pénétration nouvelle dans le récit dont nous avons entendu la proclamation ce matin au cours de l'eucharistie, il faut remonter deux versets plus haut. Le Seigneur Jésus dit : Il faut que l'Ecriture s'accomplisse, celle qui dit : celui qui mange mon pain a levé contre moi son talon. Puis disant cela, Jésus fut bouleversé dans son esprit et il affirma avec force : Amen, amen, je vous le dis, un d'entre vous va me livrer.

            Jésus a été soumis à une espèce de tremblement de terre qui a tout mis sens dessus dessous. Son pneuma, sa respiration est devenue saccadée, elle a été troublée. Il ne pouvait plus respirer normalement. C'est le bouleversement le plus terrible qui soit. Et cela parce que celui qui mangeait son pain allait lever contre lui le talon, allait lui donner un coup de pied, un coup de pied traître, un coup de pied mortel.

           

            N'oublions jamais ceci : Dieu souffre. La souffrance habite Dieu, mais une souffrance à la dimension de Dieu, c'est à dire une souffrance infinie. Or, une des plus grandes souffrances que Dieu endure, c'est de se sentir seul, de se sentir laissé de côté, de se sentir méprisé, abandonné.

            C'est la raison pour laquelle il a été si profondément bouleversé car, encore une fois, lorsque nous regardons le Seigneur Jésus, nous voyons Dieu. N'oublions jamais que le moi, le moi de Jésus, c'est le Verbe de Dieu. Lorsqu'il dit je, c'est Dieu qui parle par la bouche de l'homme.

            Il avait prévu la chose lorsque par la bouche du prophète il dit : « J'ai espéré jusqu'au bout trouver quelqu'un qui aurait compassion de ma tristesse et je n'en ai pas trouvé. Quelqu'un qui me consolerait, qui serait avec moi et, il ne s'est trouvé personne. »

 

            Il a trouvé Marie de Béthanie, mais c'est tout. Les autres, les disciples, les familiers, ils grognaient, ils s'indignaient du geste de Marie. Ils étaient d'en bas comme Jésus le dit aussi alors qu'il fallait être d'en haut.

            Oh mes frères, est-ce que, hélas, nous ne sommes pas encore souvent d'en bas  quand nous devrions être d'en haut ? Prenons bien garde de ne pas sombrer dans le ridicule car vraiment, cela c'est le ridicule. Nous devons être d'en haut et non d'en bas.

            Jamais peut-être Jésus, donc Dieu avec nous, n'a autant senti son esseulement que lorsque Judas est sorti. Quelque chose a dû se rompre en lui. Il a compris que c'en était fait et que son isolement était irrémédiable.

 

            Judas, je l'ai déjà expliqué auparavant, était un des préférés de Jésus. Judas signifie : le louangeur de Dieu. Lors du dernier repas, il lui avait présenté la bouchée, le morceau de pain trempé dans la sauce. C'était le geste que le maître du repas posait à l'endroit de celui qu'il voulait honorer. Et voilà que Judas a repoussé ce geste. Il a pris la bouchée, mais il l'a prise de façon satanique et puis il est parti.

            Et quelques instants plus tard Jésus, qui est homme, s'est accroché à un dernier espoir. Dans le jardin de Gethsémani, il a prié trois de ses amis de veiller avec lui, mais en vain . Ils se sont endormis. « Vous me laisserez seul » avait-il dit ; « Vous me renierez » avait-il dit . Et voilà, c'est arrivé ! Dieu devenu homme devait vider jusqu'à la lie le calice de l'abandon.. Et c'est un calice immense, il n'a jamais fini de le vider.

 

            Alors, mes frères, croyons-nous que Dieu a besoin de notre présence à ses côtés ? une présence aimante, affectueuse, une présence gratuite. Etre là tout simplement pour rien, être avec lui pour qu'il ne soit pas seul. Le saint est un homme qui se tient auprès de Dieu pour que Dieu ne soit pas seul, pour que Dieu n'ait pas à souffrir d'être seul.

            Un saint ne pense pas à soi, à ce que peut lui apporter sa communion avec Dieu. Il pense à Dieu, au soulagement qu'il lui apporte, à la joie que procure à Dieu sa présence. Le saint s'oublie jusque là et c'est la raison pour laquelle il est un saint. Le geste de Marie de Béthanie est au coeur de toute sainteté.

 

            Vous allez peut-être penser que ce que je dis est une sorte de régression ; la dévotion au Sacré-Coeur, être auprès du coeur de Jésus pour le consoler, pour qu'il ne soit pas seul, pour qu'il n'ait pas à souffrir de 1’isolement.

            Oui, il y a un peu de cela dans ce que je dis, mais je pense que ça va beaucoup plus en profondeur. Il faut vraiment se laisser saisir par la souffrance de Dieu comme telle. Je ne pense pas seulement à la souffrance de Dieu dans la personne du Christ, mais dans la souffrance du Dieu Trinitaire.

 

            On va dire : il y a là trois personnes, il n'est tout de même pas seul . C'est vrai, mais il y a un seul Dieu ; et la souffrance de Dieu, c'est d'être laissé de côté. C'est nous qui faisons notre vie à ses dépens à lui, qui faisons notre vie, qui voulons réussir notre vie au plan humain, au plan spirituel aussi mais à ses dépens à lui. C'est à dire que nous l'utilisons comme un réservoir d'énergie qui va nous permettre de nous épanouir et de réussir.

           

            Il s'agit donc pour nous d'opérer une conversion totale, de passer de la rapacité à la prodigalité, de passer de l'avarice au gaspillage, de passer de l'égocentrisme à l'oubli de soi. On commence à découvrir de nos jours la vertu du gaspillage. En fait, elle est très ancienne. Le geste de Marie de Béthanie est un pur gaspillage qui a scandalisé les disciples. Nous devons, nous aussi, gaspiller notre vie au service de Dieu, au service du Christ. Donc, être avec Dieu pour recevoir de lui les grâces les plus hautes, c'est le laisser seul. Par contre, être avec Dieu par pur amour, être avec Dieu pour rien, gratuitement, c'est ce qu'il attend de nous.

 

            Est-ce que vous saisissez la nuance ? Est-ce que vous voyez la différence ? Nous devons gaspiller notre vie ; le fait d'être avec Dieu ne doit nous rapporter rien du tout, rien, il doit être gratuit. C'est aussi là un aspect de la vertu d'humilité.

            Plus je me rapproche de Dieu, plus je suis près de lui, plus je me découvre un vaurien. Je ne me découvre pas un homme extraordinaire, non, je me verrai de plus en plus faible, de plus en plus pécheur. Donc ça ne me sert à rien d'être avec Dieu, d'être son proche, d'être son ami. Cela ne me rend pas vertueux, ça me fait découvrir avec de plus en plus d'acuité que je suis un pécheur et que je le reste.

 

            Voyez, c'est cela la gratuité ! Etre avec Dieu non pas pour devenir quelqu'un de bien, de vertueux, mais pour entrer de plus en plus dans la profondeur de son péché et là, aimer gratuitement. C’est un pécheur qui aime, c’est un pécheur qui est avec Dieu, mais il ne l’abandonne jamais.

            Telle est la vie contemplative dans sa beauté suprême. Veillons à ne jamais l'oublier. Notre gratuité doit aller jusque là.

            Dans ces jours qui viennent, nous allons encore y penser. Demain, j'essaierai d'attirer votre attention sur un petit détail. Et ainsi nous serons parés pour mieux accueillir en nous la grâce de Pâques, cette grâce qui agit chaque jour en nous, mais que nous devons raviver en ces jours de bénédiction.


Chapitre du Mercredi-Saint.               30.03.94.

      Un saint gaspillage.

 

Ma sœur, mes frères,

 

            Si nous en croyons les Evangélistes Mathieu et Marc, Judas s'est rendu auprès des prêtres de Jérusalem pour négocier la trahison de Jésus immédiatement après l'onction de Béthanie. Il semble qu'il n'ait pas pu supporter la folle prodigalité de Marie.

 

            Et nous pouvons à notre tour nous demander : Quand peut-on parler d'un saint gaspillage ? Eh bien c'est très simple. Pour comprendre, il nous suffit de regarder Marie dans sa relation à Jésus.

            Un gaspillage n'est pas une vertu lorsqu'il procède de l'inconscience, de l'étourderie, de la vanité, de l'ostentation, du calcul. Mais il est un saint gaspillage lorsqu'il coule d'une source qui est un coeur pur, un coeur qui ne peut plus faire autre chose qu'aimer, qui ne réfléchit pas. La raison se trouve non plus dans le cerveau mais dans le coeur.

 

            Attention . Je ne fais pas ici l'apologie du sentimentalisme - loin de là ! - mais de la pureté d'un coeur qui est devenu un seul avec le coeur du Christ. Ce n'est plus l'homme avec ses calculs, avec sa raison qui vit, mais c'est un homme, ou une femme, ou même disons une collectivité qui est habitée par l'Esprit, qui se laisse conduire là où la raison n'oserait pas s'aventurer.

           

            Maintenant revenons-en, si vous le voulez bien, à Jésus et à sa situation. La solitude la plus cruelle dans laquelle un homme puisse être précipité est celle qui a pour cause la trahison d'un ami très cher, un ami auquel on avait donné toute sa confiance, un ami qui était devenu un autre soi-même.

            Quand on nous a conté l'odieux marchandage de Judas, quand on nous a décrit sa félonie et sa trahison, prenons bien garde. N'allons pas nous représenter un Jésus impassible comme un bloc de marbre. Jésus était un homme comme tous les hommes : il avait une sensibilité, il avait un coeur, il avait des nerfs, il avait des entrailles.

 

            Il y avait cependant une différence par rapport à nous. C'est que lui, dans sa chair d'homme, était parfaitement pur. Il n'y avait pas en lui le moindre dérèglement. Il était donc exposé à des bouleversements terribles, à des paroxysmes de souffrance dont nous n'avons aucune idée.

            C'était la souffrance de Dieu dans un corps d'homme au-delà de l'imaginable. Il l'a dit lui-même : « Mon âme est triste à en mourir ». Dans le langage des juifs, dans le langage des hébreux, l'âme, la nephesh, c'est la respiration de la bouche. Donc, l'émotion est tellement puissante qu'il n'est plus possible de respirer calmement par le nez.

             C'est le souffle de la bouche qui devient de plus en plus court, qui devient saccadé. Il n'est plus possible de respirer à fond et on peut avoir une sensation d'asphyxie. On dira alors : mon âme est triste à en mourir. Donc, mon souffle me conduit aux portes de la mort parce qu'il ne permet plus d'alimenter, d'oxygéner mon organisme.

 

            Des personnes qui ont fait cette expérience - à leur niveau, loin du niveau du Christ qui est Dieu, ne l'oublions jamais - des personnes qui font ce genre d'expérience, il leur arrive de s'évanouir, de tomber en syncope justement parce que le corps, la chair ne sont plus irrigués suffisamment.

            Jésus a été triste, ainsi, jusqu'à en mourir. Il le disait. Pour qu'il se plaigne, il fallait tout de même que ce fût vrai. Il espérait, il attendait un écho. Mais non, il n'a rien entendu en retour. Nous devons donc prendre au sérieux tout ce qui nous est dit et nous tenir sur nos gardes.

 

            Le fruit de cette trahison a été une solitude encore plus affreuse. C'était celle de la mort sur une croix. Là encore n'édulcorons rien ; c'est la solitude de Dieu. C'est tout autre chose que la solitude des deux bandits qui étaient crucifiés avec Lui. Eux, c'étaient des hommes de rien. D'ailleurs l'un d'entre eux le reconnaîtra : nous l'avons mérité, mais lui n'a jamais rien fait de mal. C'était la solitude de Dieu !

 

            Puisque demain nous allons vraiment entrer dans ce drame, que nous lui permettrons de retentir dans notre coeur, opérons maintenant un retour sur nous-mêmes et réfléchissons. Tout péché quel qu'il soit est une forme de trahison.

            Or, nous sommes des pécheurs. Chaque jour nous tombons dans le péché. Nous vendons le Christ, nous lâchons Dieu pour quelques pièces d'argent, pour une paire de sandales comme on dit, pour moins que rien. Nous le lâchons pour nous, nous nous préférons à lui .

 

            Il y a dans tout péché comme une sorte de marchandage. Je mets en balance le Christ, Dieu qui est amour, et une petite satisfaction charnelle - quand je dis charnel, c'est dans le sens paulinien très large du terme - un petit point d'honneur, toutes sortes de choses insignifiantes et qui me regardent, moi. Et je choisis.

             Je choisis mon plaisir, je choisis mon honneur, je choisis ma vengeance, je choisis un soi-disant équilibre que je dois rétablir, je choisis mon jugement, je choisis mes idées. Qu'est-ce que ça vaut ? Cela ne vaut même pas des pièces d'argent, ça ne vaut même pas une paire de sandales, ça vaut moins que rien.

            Voyez, c'est cela le péché . C'est le fruit d'un marchandage. Ce n'est pas toujours bien conscient mais, toutes proportions gardées, c'est tout de même encore toujours un marchandage.

 

            Vous comprenez, trahir, c'est renier un amitié, c'est renier un  amour, c'est renier une confiance qu'on a reçue, c’est renié une foi qu'on a donnée. C'est tourner le dos, c'est laisser choir, c’est ne plus connaître et c'est jeter l'autre dans la solitude. Et à l’occasion du péché, l'autre, c'est Dieu !

 

            Dans Judas, dans la personne de Judas, c'est la face hideuse de notre être pécheur qui nous apparaît, c'est elle ! Nous sommes responsables de la souffrance de Dieu, de la souffrance à l'état pur. Ne craignons pas de regarder en face, ne détournons pas notre regard, ayons le courage d'une sincère humilité et puis, devenons lucides.

            Vous vous rappelez ce que le Christ lui-même a dit : « Tout ce que vous avez fait, ou que vous n'avez pas fait, au plus petit d'entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait, ou bien c'est à moi que vous avez négligé de le faire ».

            Tout ce qui touche nos relations fraternelles touche directement le Christ. Nous l'atteignons dans son oeil droit si nous négligeons notre devoir vis-à-vis de nos frères ; mais nous le touchons dans son coeur au plus sensible lorsque nous nous oublions pour notre frère.

            Vous vous rappelez ce que le Christ lui même a dit : « Tout ce que vous avez fait, ou que vous n'avez pas fait, au plus petit d'entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait, ou bien c'est à moi que vous avez négligé de le faire ».

            Tout ce qui touche nos relations fraternelles touche directement le Christ. Nous l'atteignons dans son oeil droit si nous négligeons notre devoir vis-à-vis de nos frères ; mais nous le touchons dans son coeur au plus sensible lorsque nous nous oublions pour notre frère.

            A la base de tout péché, de tout péché qui est - je le rappelle une trahison, il y a toujours une relation fraternelle même si nous n'atteignons pas le frère directement. Mais pourquoi ? Parce que nous formons ici en communauté un seul Corps ; un Corps qui a une âme, l'Esprit Saint ; un Corps qui a une tête, le Christ ; un Corps qui est animé d'une même vie.

            Si je me choisis, si je choisis mon petit intérêt, si je choisis mon égoïsme au lieu de choisir le Christ qui me propose sa route, qui me propose sa volonté, à ce moment là, en me blessant moi-même, en jetant le Christ dans la solitude, je blesse le Corps entier et j'atteins la communauté. Je la débilité et je la rends malade.

 

            Retenons ceci : chaque péché blesse le Corps, même le péché le plus personnel. Et d'une certaine manière aussi, ce Corps dont la tête est le Christ est aussi jeté dans une sorte de solitude, une solitude d'ordre mystique certainement. Cela peut être aussi une solitude d'ordre social, d'ordre quasi physique parce que le péché me dresse contre les autres, et le péché me coupe des autres.

            Je ne pense pas ici à des péchés graves mais à toutes ces peccadilles que nous commettons chaque jour. Et c'est la raison pour laquelle au début de l'Eucharistie, lorsque nous nous replongeons nous-mêmes et tous les autres avec nous dans l'amour total du Christ, à ce moment-là, lorsque nous nous reconnaissons bien sincèrement pécheurs, nous réparons la trahison.

 

            Si Judas était revenu, peut-être pas auprès de Jésus car c'était trop tard, mais s'il était revenu auprès des autres Apôtres et dit : J'ai péché en livrant le sang innocent, il réparait. Au lieu de ça, il est allé trouver ses complices pour leur dire : J'ai péché. Et ils lui ont répondu : Nous autres, on s'en fout, ça te regarde.

            Dès l'instant où nous jetons Dieu dans la solitude, nous nous enfermons nous aussi dans la solitude et, d'une certaine manière, nous nous suicidons en nous coupant de la vie. Voyez un peu tout ce qui apparaît dans le personnage de Judas . Je pense que c'est très interpellant pour chacun d'entre nous ?

 

            Alors, notre devoir, où est-il ? Eh bien notre devoir, c'est de renverser la vapeur dans toute la mesure du possible, c'est à dire de sortir de nous, de ne plus donner la préférence à nos petites histoires et de devenir parfum.

            Un parfum, c'est une substance qui se perd gratuitement. Si vous laissez ouvert un flacon de parfum, il va s'évaporer, il va emplir le local de sa douceur mais en disparaissant lui-même.

            C'est ce que nous devons faire : remplir de douceur, remplir d'amour le lieu où nous habitons, le Corps dont nous sommes membres. Et alors en nous perdant, nous nous trouvons ; en nous évaporant, nous entrons dans la vie véritable.

           

            Voilà, ma soeur, mes frères, une petite méditation pour ce soir. Nous allons demain après-midi nous lancer à nouveau mystiquement dans cette grande aventure de la mort qui conduit à la vie véritable. Nous ne reculerons pas. De nouveau nous reprendrons conscience en notre vocation, en la mission qui nous est confiée. Et conscients de notre faiblesse, sachant que nous sommes foncièrement encore des êtres faibles et pécheurs, nous nous confierons à cet amour qui nous sollicite. Et nous savons qu'il sera plus fort que toutes nos défaillances.


Homélie : Eucharistie du Jeudi-Saint.     31.03.94.

 

 

Frères et sœurs,

 

            Nous venons de l'entendre, Jésus a aimé les siens jusqu'au bout, jusqu'au bout de ce qu'il est, lui, Dieu. Comme si Dieu pouvait avoir un bout, comme si Dieu connaissait des limites, comme si Dieu était enfermé à l'intérieur de frontières. Il les a aimés et il nous aime comme seul l'amour qu'il est peut aimer, sans limite, sans frontière, infiniment au-delà de toute saisie possible.

 

C'est effrayant pour nous qui mesurons soigneusement notre amour, qui nous protégeons des autres, qui élevons des barrières à ne pas franchir ni dans un sens ni dans l'autre. Et cela, sous mille prétextes tous au plus raisonnables comme si l'amour se laissait emprisonner dans le corset de la raison.

            Pourtant l'ordre du Seigneur est formel : « C'est un exemple que je vous  ai donné afin que vous fassiez vous aussi comme j'ai fait pour vous ».

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            Mais alors, comment vaincre notre peur ? Comment suivre Dieu dans ce jusqu'au bout sans mesure et sans fin ? Comment nous dégager de la tyrannie du mal ? Comment nous laisser choir dans le vide de tout afin d'être enfin libres d'aimer vraiment ?

 

            Il faut croire que c'est possible, que c'est un cadeau merveilleux à recevoir. Certes, par nous-mêmes, il ne nous est pas possible d'aimer vraiment. La part d'égoïsme en nous est trop grande. Il faut permettre à l'Esprit Saint de l'évacuer totalement, de créer en nous des espaces dans lesquels lui, qui est l'amour substantiel, pourra s’établir et nous permettre d'aimer, d'aimer par lui, d'aimer comme lui.

           

            Mais cet amour, c'est le paradis. Lorsque quelqu'un, ici sur cette terre, est parvenu à croire au point de permettre à l’Esprit Saint de prendre possession de lui, il est enfin heureux, il est enfin libre. Il est en possession de la vie même de Dieu, cette vie impérissable qui permet de transcender et d'évacuer toutes les peurs. Nous sommes quelques grains de matière animée, une matière qui peut dire oui et qui peut dire non, qui peut se prêter et qui peut se refuser.

 

            Nous le savons, l'Apôtre nous l'a rappelé : Jésus prit du pain et dit : «  Ceci est mon corps ». Il prit la coupe et il dit : «Ceci est mon sang ». A ce moment, il anticipait la métamorphose de l'univers, l'heure où Dieu serait tout en toute chose. Apparemment rien n'était changé et pourtant tout était changé. C'était encore du pain et ce n'était plus du pain ; c'était encore du vin et ce n'était plus du vin.

            Si nous ouvrons notre coeur à ce mystère, nous comprenons qu’au moment où le Christ prononçait ces paroles - et il les prononce dans l'éternité de son être - nous sommes à la fin du monde, nous sommes à l'heure du triomphe absolu de l'amour.

 

            Nous devons accepter, frères et soeurs, que la même merveille s'opère en nous dans notre coeur, dans notre chair. Nous devons accepter de devenir corps et sang de Dieu, de devenir amour, l'amour qu'il est, lui. C'est vrai, le sommet de notre destinée, c'est la divinisation Ce n'est pas une sorte d'hyperbole de ce que nous serions maintenant. Non, c'est une véritable métamorphose. C'est toujours nous et c'est plus que nous c'est nous participant en plénitude à la vie de la Sainte Trinité.

 

            Le passage de la peur à l'audace, de l'égoïsme à l'amour est donc tout simplement une question de confiance, une question de foi, une question de prêter crédit aux paroles de notre Christ. Recevoir en nous son corps et son sang, ce doit être, pour nous, croire que notre Pâque, que notre transfiguration s'accomplissent et avec nous, celle de l'univers. Ce n'est plus nous qui vivons, c'est le Christ, c'est Dieu qui vit en nous ; et nous devenons nous-mêmes amour.

 

            N'ayons pas peur - une nouvelle fois - de regarder en face ces merveilles. Lors de chaque eucharistie, c'est cela que nous vivons. Il n'y a jamais qu'une seule eucharistie, celle dont nous faisons mémoire ce soir. C'est la même qui est réactualisée pour nous, sous nos yeux. N'ayons donc pas d'hésitations !

            Chassons de notre coeur tout ce qui peut encore arrêter, freiner notre élan et donnons-nous en toute confiance à cet amour qui nous sollicite et qui veut faire de nous de véritables gerbes d'amour.  Tel est notre itinéraire, telle est notre destinée et, en nous, celle du cosmos entier .

 

            Jésus a lavé les pieds de ses disciples et ainsi il leur montrait bien concrètement qu'il n'était pas venu pour être servi, lui le Créateur du monde, mais qu'il était venu pour servir. Oui, Dieu est à notre service. Alors sans hésiter, mettons-nous au service de sa Parole, au service de son amour et osons croire à ce qu'il nous offre, à ce qu'il nous propose.

            Pour réactualiser, raviver en nous cette foi, je vais maintenant procéder au lavement des pieds. Je ne peux laver les pieds de tout le monde ; mais soyez-en certains, je le ferai tout de même mystiquement, secrètement.

            Le service doit être la première obligation de notre vie de chrétien. Vous allez, vous aussi, mystiquement vous laver les pieds les uns des autres, donner la préférence à l'autre et lui dire : " Je suis ton frère, je suis ton serviteur, nous partageons la même vie, la même vocation, nous allons nous aider à la réaliser ensemble.

 

 

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                                                                                                                 Amen.


Vendredi-Saint.                             01.04.94.

A.  Homélie à l’Office de l’après-midi.

 

Frères et sœurs,

 

            Nous avons ouvert notre coeur à la Parole de Dieu. Elle y est entrée et elle y opère une œuvre secrète, mystérieuse, une œuvre de beauté. Elle fait de nous des saints. La Parole de Dieu, c'est Dieu lui-même dans sa lumière, dans son secret, dans son mystère. C'est Dieu qui crée le cosmos, qui le rend conscient et qui veut peu à peu, petit à petit, le métamorphoser en ce que lui est.

 

            Voilà ce que la Parole de Dieu entendue est en train en cet instant d'opérer au creux de notre coeur. Elle ouvre nos yeux sur nos profondeurs cachées. Elle dévoile à nos regards la gloire de notre destin. Elle ramasse tout dans un mot prononcé au hasard par un juge excédé, un mot qui est plus qu'une prophétie car il a disloqué l'univers, non pour l'anéantir mais pour le reconstruire. Et cette parole, écoutons-là encore :  Voici l' homme  !

            De qui s'agit-il ? De Jésus bien évidemment. C'est Jésus défiguré, sanglant, épuisé, ridiculisé ; c'est l'homme, cet homme que le vieux prophète contemplait depuis la nuit des temps ; c'est l'homme méprisé, accablé de souffrances, maltraité, muet ; c'est Jésus et c'est Dieu.

            Car Jésus est Dieu - ne l'oublions jamais - Dieu humilié, réduit à rien, rejeté, bafoué ; Dieu dont on ne veut pas ; Dieu dont on veut se débarrasser une fois pour toutes. Mais c'est aussi l'homme immense dont Jésus est la tête ; c'est Pilate, et les juifs, et les païens, et les bourreaux, et nous. C'est l'homme, cet homme que Saint Augustin entendait crier des extrémiter de la terre.

 

            Voici l'homme ! L'homme-Jésus, et nous, et tous. Il n'y a pas de premier ni de dernier. Nous sommes tous un en lui. Contemplons encore.une fois Jésus exposé aux sarcasmes de la populace, Jésus livré par un juge qui n'en est pas un, un juge rempli de peur, un juge imbu de son pouvoir,.un juge aux antipodes de ce qu'est Jésus

            Frères et soeurs, est-ce que bien souvent nous ne nous glissons pas dans la peau de Pilate, dans la peau de ce juge inique lorsque nous posons un regard qui n'est pas de charité sur nos frères, sur nos soeurs, sur ceux que nous rencontrons, sur ceux dont nous entendons parler ? Il y a un choix toujours à opérer : Ou nous sommes du côté de Pilate, ou nous sommes du côté de Jésus ? Le péché, c'est de mal choisir.            

            Voici l'homme ! C'est l'homme-Jésus au plus bas de la déchéance.et du rien, mais c'est aussi l'homme au plus haut de sa gloire. Il fallait des yeux pour le voir, il fallait des yeux pour le remarquer, des yeux pour le reconnaître.!

            Et cette autre parole : Voici votre Roi ! Oui, Roi, il l'est et nous avec lui. Chez Dieu, tous les temps se télescopent et se ramènent à un seul point. La conscience chrétienne devrait être toujours attentive à ce télescopage puissant.

 

            Si nous nous laissons emporter par l'amour inouï, sublime, que Dieu manifeste à notre endroit, si nous nous laissons métamorphoser par cet amour, alors un prodige se produit. Les temps se télescopent pour nous aussi et nous nous trouvons contemporains de Jésus, non seulement dans sa souffrance mais aussi dans sa gloire.

            Il n'y a pas chez lui ni d'hier, ni d'aujourd'hui, ni de demain, il y a un point éternel où tout est ramassé et où nous sommes invités à entrer à notre tour. Jésus exposé aux regards de la populace, couronne d'épines sur la tête, manteau de dérision sur les épaules, ce Jésus pénétrait déjà au delà des cieux et nous enmenait avec lui.

 

            C'est le privilège du contemplatif, non seulement de voir cette chose, mais de la vivre et de se retrouver, tout ensemble, exposé comme Jésus à tout ce qui peut arriver et de bien et de malheureux et, en même temps, de se voir là-bas aux côtés de Jésus rayonnant de lumière, de sa lumière à lui.

            N'allons pas penser que c'est là de l'illusion, de l'utopie, de l’illuminisme. Non, c'est la réalité chrétienne profonde. Dans quelques jours l'Apôtre nous le dira : « Vous êtes ressuscités avec le Christ. Recherchez donc les choses d'en haut là où vous êtes déjà. Et que votre conduite ici sur cette terre dévoile à chacun l' endroit réel où vous êtes arrivés. Tel est le mystère des mystères, le plus fou, de l'amour qu'est notre Dieu .

 

            Alors frères et sœurs, ouvrons notre coeur et laissons-nous aimer. Que rien ne nous effraie, Jésus est avec nous. C'est lui qui nous prend dans la gratuité de son amour.

            Oui, nous sommes avec lui, là-haut, dans la lumière de sa vie, dans la lumière qui est la vie. Puissions-nous recevoir la grâce, non seulement de comprendre ce mystère mais de le vivre, de nous laisser pénétrer par lui, de nous laisser transfigurer par lui.

 

 

 

                                                                                                           Amen.


      B. Exhortation à Complies.

 

           

            L'existence du moine, l'existence du chrétien devrait toujours avoir un goût de samedi-saint, le goût d'une absence. Osons ce mot bien que le Christ ne se soit pas éloigné puisque maintenant ce n'est plus lui qui est avec nous, c'est nous qui sommes avec lui, nous qui avec lui sommes descendus dans la mort.

            Un goût de langueur, un goût de nostalgie, un goût de désir, tel devrait être pour nous le goût du samedi-saint ; le goût d'une folle espérance, un goût qui fait battre le coeur plus vite, le goût d'une attente, le goût d'un événement, un événement qui est quelqu'un, un événement qui est une personne.

 

            Les yeux du moine ne sont-ils pas des yeux qui scrutent, des yeux qui aperçoivent déjà ce qui échappe à tout le monde. Mais comment parler de ce que ces yeux contemplent ? Il n'est pas de mots. Le symbole, la poésie, l'art peuvent peut-être évoquer de loin les merveilles que contemplent les yeux du contemplatif.

            Ils s'aperçoivent ainsi que le samedi-saint est un vide, mais un vide frémissant. Il est un vide entre deux univers, une béance entre un avant et un après. Une rupture était nécessaire pour marquer avec netteté la fin d'une croissance et le point de départ d'une nouveauté absolue.

 

            Le projet de Dieu sur l'univers, et j'oserais presque dire sur lui-même, se divise en deux grands panneaux. Le premier, qui va de la mise en branle de la création à la mise du Christ au tombeau et, le second, qui s'étend de la résurrection du Christ à l'heure définitive où Dieu sera tout en toutes choses.

            Le moine - et ce devrait être le fait de tout chrétien, mais parlons du moine puisque nous sommes dans un monastère - le moine, bien que présent à l'aujourd'hui de l'Histoire, demeure mystiquement dans l'entre-deux à l'intérieur du tombeau. Il vit dans sa chair, et la fin d'un monde et le surgissement d'un autre. Il vit ce paradoxe en se plongeant dans le vide de l'obéissance et en accueillant dans son coeur le feu de l'amour.

 

            Il n'est pas tellement commode de vivre ainsi dans un entre-deux, un entre-deux qui est ressenti comme un trou où il n'y a rien. Et pourtant, ce rien est habité. Il est habité précisément par ceux qui ont la vocation d'y établir leur demeure. Et alors on reçoit le privilège, je le rappelle, de participer et à un monde et à l'autre tout en étant dans ce vide, dans ce tombeau.

            C'est possible parce que le moine devient un seul être, un seul esprit avec le Christ, mais le Christ dans l'entièreté de sa vie, depuis sa naissance jusqu'à sa glorification. Il va descendre jusqu'au plus profond du mystère qu'est le Christ. Et le tombeau où il est enseveli, c'est l'humilité.

            Là, le moine connaît la kénose d'une mort sans retour. L'Apôtre Paul y fait allusion lorsque il dit : Oubliant ce qui est derrière, je cours tendu vers l'avant dans l'espoir de saisir celui par lequel j’ai moi-même été saisi. C'est cela l'humilité, quelque chose qu'on laisse derrière soi définitivement comme on laisse tout, une fois que l'on meurt.

 

            Puis, y a ce qui est devant. Et ce qui est devant, c’est la personne même du Christ ressuscité qui attire avec une force invincible Il est le plus puissant de tous les aimants imaginables.

 

            A l'intérieur de cet entre-deux, le moine rejoint tout ensemble, et l'angoisse d'une désespérance totale et le frémissement d'une certitude absolue. Vous voyez, il y a toujours cet entre-deux ; ce qui rend la position parfois très incommode. Pour s'aventurer à l'intérieur de ce mystère, il faut prendre un risque, il faut oser, il faut être audacieux, mais surtout il faut y être invité.

 

            L'humilité est donc le lieu d'une alchimie spirituelle qui prépare le coeur du moine à un réveil prodigieux, au passage sur un autre versant dans la lumière. Si bien que l'union avec le Christ s'achève dans un sentiment d'effroi et de joie.

 

            Essayons de retenir ceci : le samedi-saint est une béance indispensable entre deux versants du plan de Dieu, un qui va jusqu'à la mise du Christ au tombeau, l'autre qui va jusqu'à la réapparition du Christ au terme de l'Histoire.

            Le Chrétien est l'homme de l'entre deux. Il fait partie du monde ancien qui s'évanouit et il est déjà participant du monde nouveau qui surgit. Dieu et le monde ont besoin d'hommes ouverts à une telle expérience. Le destin de tous sans exception est ainsi déposé dans les mains de quelques-uns.

            C'est un mystère de communion, communion avec le Christ, communion avec la Trinité, communion avec tous les hommes, communion avec l'univers matériel également, communion totale.

 

            Déjà le tout premier théoricien de la vie monastique, Evagre le Pontique, disait que le moine se retirait dans le désert afin d'y connaître la solitude, une solitude extrême ; non seulement parce que il est séparé de tous les hommes, mais aussi parce que finalement il se sépare de lui-même en mourant à lui-même. Mais à ce moment-là, il est uni à tous.

 

            Voilà, ce mystère de communion, nous pouvons le sentir vibrer en nous en ces jours saints et bénis. Et puisse le Seigneur nous donner la grâce de vivre ainsi pour un mieux notre vocation monastique et, en elle, notre vocation de chrétien .

            Il faut que nous soyons logiques avec ce que nous sommes, que nous soyons vrais dans toute notre conduite, que nous soyons saints dans nos rapports les uns avec les autres. Il faut que lorsqu'on regarde vers nous, on puisse pressentir l'action d'un mystère, ce mystère de salut qui est le passage de la mort à la vie, du péché à la sainteté, et de la solitude égocentrique à la communion universelle.

 

 

                                                                                                              Amen.


Homélie de la Vigile Pascale.               02.04.94.

 

 

Frères et sœurs,

 

            Cette nuit. Dieu soulève un coin du voile qui dissimule a nos regards le mystère de son être. Il nous a permis d'embrasser en une seule vision l'immense déploiement d'une Histoire. Il nous a, pour ainsi dire, pris a côté de lui pour nous montrer d'un grand geste ce qu'il réalise pour nous, toute la magnificence de son amour.

 

            Nous avons compris combien notre réponse d'homme était hélas trop souvent étroite, mesquine, ridicule, offensante pour lui ; et parfois aussi suicidaire pour nous. Car hésiter devant la Parole de Dieu et surtout se détourner d'elle, c'est véritablement se blesser jusqu'au plus profond de l'être. Ce sont des choses qui arrivent, hélas ! C'est cela le péché, le péché qui est un refus de croire. A la limite, s'il est poussé plus loin, il peut devenir une trahison.

            Mais Dieu, lui, nous a dit, nous a fait comprendre que nous ne devions pas perdre courage. Il est l'amour et il ne recule jamais quoi que nous fassions et qui que nous soyons. Il va jusqu'au bout de l'amour qu'il est, et cela dans le détail le plus infime.

 

            La résurrection du Christ Jésus est déjà notre propre résurrection. Elle veut couronner notre existence la plus personnelle. Elle ne nous annule pas, non. La résurrection du Seigneur est l'événement le plus humble qui soit. Elle pénètre en nous jusque en notre intime. Et la, avec une discrétion infinie, peu a peu, elle nous conduit jusqu'au sommet de ce que nous pouvons devenir au plan surnaturel certes, mais aussi au plan humain, et cela, dès cette vie.

 

            La résurrection du Seigneur achève l'œuvre de l'artiste incomparable qu'est notre Dieu. Nous l'avons entendu : Dieu est un façonneur, il est un modeleur. C'est a partir d'un matériau brut qu'il parvient peu à peu à édifier, à construire un chef d’œuvre. Chacun d'entre nous est un rêve qu'il porte dans son coeur et qu'il entend voir se réaliser.

            Et comme il est l'amour, il réussit toujours. Quoique nous fassions, il parvient toujours a faire de chacun d'entre nous le chef d’œuvre qu'il porte dans son coeur. Et cela,  grâce a la résurrection de son fils et a la nôtre en lui.

 

            Nous sommes partis, en écoutant la Parole de Dieu, du surgissement de l'univers matériel dont nous sommes la conscience éveillée et nous arrivons maintenant a sa stupéfiante transfiguration. La résurrection de l'homme Jésus, c'est Dieu spiritualisant la matière et divinisant le cosmos.

            Il s'agit, frères et sœurs, d'une authentique union sponsale entre Dieu et l'homme, entre Dieu et le monde. Le tout de Dieu est donné au monde et le tout du monde est assumé en Dieu. La mort devient ainsi le lieu d'un passage, le lieu d'une pâque, le lieu d'une naissance, le lieu d'un éveil plein, complet a un mode nouveau d'existence, celui même de Dieu dans sa Trinité, dans son éternité.

 

            Voilà ce qui nous est annoncé cette nuit ! Voilà le mystère de la résurrection de notre Christ ! Voilà le secret de notre propre résurrection ! Ce n'est pas seulement nous qui sommes concernés, mais c'est l'univers entier.

            La mission du chrétien nous apparaît clairement. Le chrétien doit être, au milieu des hommes, ses frères, celui qui sait, celui qui voit. Il est celui qui se livre tout entier à l'action en lui du projet de Dieu, celui en qui travaillent librement les énergies de la résurrection, celui qui ouvre large son coeur et se laisse aimer sans réticence aucune.

 

            Frères et sœurs, emportons avec nous cette conviction et soyons pour tous la lumière d'une folle espérance.

 

 

 

                                                                                                     Amen.


Homélie à l’Eucharistie de Pâques.         03.04.94.

 

 

Frères et sœurs dans le Christ,

 

            Comme chrétiens, nous sommes appelés à rendre témoignage, devant les hommes, de la résurrection du Seigneur Jésus. Etre témoins de cette résurrection et de celle de tous les hommes dans la personne du Christ ; être témoins de la transfiguration du cosmos en dépit des laideurs et des horreurs qui s'étalent sous nos yeux ; être témoins à ce point-là et jusque là ne peut être accepté qu'au prix d'une confiance éperdue : mais c'est cela précisément être chrétien !

 

            Ne peut-on pas pourtant s'écrier avec Moïse : « Seigneur, je ne suis pas meilleur que mes pères, écarte de moi ce fardeau ! » Mais, est-il fardeau plus noble que celui-là ? Croire en la vertu de l'impossible parce que Dieu le propose, aider ses frères à entrer dans la vie après avoir vaincu la mort, n'est-ce pas suffisant pour nous soulever au-delà de nous ?

 

            La mission du chrétien se coule dans l'ordinaire des jours, dans le cercle étroit de ses relations quotidiennes. Il n'est nul besoin de paroles, il suffit de vivre la réalité de ce que nous sommes, à savoir des ressuscités, des hommes nouveaux, des hommes cachés en Dieu, des hommes qui respirent l'amour.

            C'est la rectitude, la pureté de notre vie qui doivent clamer bien haut l'avènement d'un monde nouveau né de la chair du Seigneur ressuscité. Les vieux ferments, les vieux démons, les vieilles passions, les vieux égoïsmes doivent disparaître et laisser la place à une pâte nouvelle.

 

            Cette pâte est la propre vie de Dieu en nous, elle est l'amour qui nous arrache à nous et nous rend libres de la liberté de Dieu. Alors, à l'exemple de l'Apôtre Pierre, à l'exemple de Marie-Madeleine, à l'exemple du Christ en tout premier, nous serons pur accueil et pur don.

            Nos yeux resteront ouverts. Le chrétien est un homme qui a des yeux ouverts, des yeux qui derrière le voile des apparences, derrière l'épiderme des choses voient la puissance du ressuscité agir dans le secret. Les yeux sont donc constamment émerveillés. Le chrétien devrait être un homme vivant dans l'émerveillement.

 

            Hélas, les passions tendent devant Dieu un voile. Ce voile est empli de belles peintures qui nous charment, qui nous donnent l'illusion que là est la réalité et qui enlèvent de notre coeur le désir de voir autrement.

            Eh bien, le chrétien est un homme qui ne s'arrête pas à ces fantasmes. Non, il laisse se déchirer le voile et il contemple ce qui est de l'autre côté. Il entre en communion avec la réalité et il ne peut plus qu'être dans l'admiration et aimer sans retour.

 

            Oui, nous serons témoins de la résurrection du Seigneur, car nous serons nous-mêmes des ressuscités. Encore une fois, n'imaginons pas des choses extraordinaires. Cette vie chrétienne se coule dans le quotidien le plus normal de chaque jour et de chaque personne, avec cependant un plus, un plus indéfinissable qui est la marque de la présence en nous de Dieu, de sa grâce et de son Esprit.

            Là où Dieu nous a placés, faisons donc bien simplement notre devoir, avec ce plus dont je parlais, ce plus qui est le reflet d'une nouveauté radicale, nouveauté qui nous possède et nous transfigure.

 

            Frères et sœurs, la lumière de la résurrection est offerte à tous les hommes dans un amour inconditionnel. Nous serons donc attentifs à en être les témoins, à l'accueillir en nous de manière à la rayonner et à donner à chaque homme une espérance pour aujourd'hui, leur faisant comprendre, sans une parole mais par une vie claire et pure, que déjà la résurrection, la vie nouvelle est pour nous, qu'elle est en nous, et qu'elle nous conduit là où nous sommes appelés, dans le Royaume de lumière où nous serons tous, frères et sœurs, unis dans le Christ avec les anges et les saints pour l'éternité.

 

 

 

 

 

                                                                                                    Amen.


Chapitre : fin de la semaine de Pâques.   10.04.94.

      Qu’est la résurrection pour nous ?

 

 

Mes frères,

 

            Nous clôturons en ce dimanche la semaine de Pâques. C’est l’occasion de nous interroger sur la place qu’occupe dans notre vie la résurrection du Christ. Est-elle un dogme parmi d’autres ? Est-elle un sujet théologique plus ou moins captivant ? Ou bien est-elle le fondement sur lequel se construit notre vie ? Quelle influence exerce-t-elle sur notre conduite ? De notre réponse à ces questions dépend notre avenir spirituel et humain.

            Les premiers chrétiens étaient littéralement obsédés par le fait de la résurrection de leur Seigneur Jésus. Ils vivaient d’elle et pour elle. Ils se laissaient mettre à mort pour elle. Ils étaient les témoins de la résurrection du Christ. La Bonne Nouvelle qu’ils proclamaient partout, c’était la résurrection du Christ et la nôtre en elle.

 

            Jésus pour eux était vivant et on pouvait vivre de sa vie. La radicalité du message chrétien, sa nouveauté absolue était là. Christ est Seigneur signifiait pour eux qu’il était le chef d’un monde nouveau, qu’il était investi de prérogatives divines et que ces prérogatives, il les partageait sans réserve avec ses disciples.

            L’Esprit Saint prenait possession du coeur des disciples et le transfigurait. Il suffisait de s’attacher au Christ Jésus par la foi, de se donner à lui jusqu’au plus profond de soi pour être investi par l’Esprit Saint et voir son coeur se purifier et devenir le lieu où se révélait la présence du Seigneur. Ce coeur recevait des yeux qui voyaient le Seigneur dans sa personne et dans son agir.

            Les disciples devenaient comme leur Seigneur amour et lumière et, ils entraient  dans la vie éternelle tout de suite. Ils ressuscitaient avant même de mourir. Et lorsque les premiers moines entraient dans le désert, c’était pour se jeter dans ce feu de l’Esprit et devenir un seul être avec la personne du Christ ressuscité.

 

            Mes frères, c’est toujours du Christ ressuscité qu’il s’agit et de nous qui devrions nous ouvrir à sa vie et ainsi ressusciter en lui. C’est cela la vie contemplative. Or, je suis persuadé que pour la plupart des chrétiens, que pour la plupart des moines, le Christ n’est pas ressuscité !

            C’est une idée, c’est un dogme, mais la personne du Christ ressuscité, la personne vivante qui se trouve là, qui se trouve ici dans ce local, en cet instant, pour nous, ça nous laisse indifférent !

 

            C’est là quelque chose de terrible, savez-vous, parce que si le monde se déchristianise pour l’instant - je parle du monde occidental - si il se paganise de plus en plus, c’est parce que les chrétiens ne sont plus les témoins du Christ ressuscité.

            Par contre, si en Russie soviétique, la vie chrétienne malgré toutes les persécutions, malgré l’oppression, malgré l’étouffement, l’asphyxie à laquelle elle a été soumise, si malgré tout elle est restée et que, maintenant qu’elle est libérée, elle surgit plus vivante que jamais, c’est parce que les chrétiens soviétiques étaient restés témoins du Christ ressuscité.

 

            Vous connaissez cette histoire qui est une histoire vraie qui est arrivée une fois. Dans une localité de Russie, un propagandiste du parti vient pour endoctriner les gens. Il les réunit. Voilà, ils doivent venir, il n’y a rien à faire, c’est obligatoire. Ils sont tous là et il les endoctrine. Il démontre de A à Z que toute la religion ce n’est vraiment rien du tout, que c’est un mythe, que c’est une utopie, que c’est de la poudre aux yeux. Et les gens écoutent puisqu’ils sont là.

            Et quand il a fini, il dit : voilà, maintenant est-ce que vous avez encore une explication à demander ? Il y en a un qui se lève et lève la main. C’est le Pope, un tout vieil homme. Et le propagandiste lui dit : pas question de commencer un sermon. Et le Pope répond : non, deux mots seulement « Christ est ressuscité ». Et tous les gens répondent : Oui, le Christ est vraiment ressuscité ! C’est fini, l’autre peut repartir.

            Voyez ! C’est cette foi dans la personne vivante du Christ ressuscité qui permet d’opérer des miracles.

 

            Eh bien, mes frères, il faudrait que dans les monastères, les moines soient tous et chacun témoins comme ça du Christ ressuscité ; qu’ils vivent avec Lui de façon consciente, de façon aimante, affectueuse ; qu’il soit vraiment leur ami. Et au-delà comme Saint Bernard le disait, que leur âme devienne l’épouse de ce Christ ressuscité de manière à ce que elle puisse enfanter de nouveaux enfants au Christ.

 

            Voilà, mes frères, la vie contemplative dans sa beauté ! Cela n’a rien à faire avec les théories. On peut très bien ne pas savoir ni lire ni écrire, ça n’a pas d’importance. Il faut vivre avec la personne du Christ ressuscité et se laisser transformer par elle.

            Mais dans la pratique bien concrète, vivre avec le Christ signifie d’abord et surtout le suivre, c’est à dire obéir. L’obéissance, c’est ça ! Ce n’est pas suivre une Règle, ce n’est pas obéir aux ordres d’un homme ? Non, c’est dire oui à la métamorphose que le Christ ressuscité veut opérer en chacun d’entre nous.

 

            Si bien que une question se pose encore : préférons-nous courir jusqu’au bout cette aventure merveilleuse, extraordinaire, ou bien préférons-nous nous enfermer dans une petite sécurité bourgeoise ? Vivre avec le Christ ressuscité, c’est littéralement faire éclater toutes nos sécurités.

            Nous savons bien ce que nous possédons, nous savons bien tout ce que nous sommes. Mais s’ouvrir à sa lumière à Lui, c’est faire sauter tout cela et devenir autre. Voilà, avons-nous le courage de devenir autre ? C’est à chacun ici de répondre dans le secret de son cœur.


Chapitre : Réflexions sur l’Office.         11.04.94.

      1. Résurrection et Opus Dei.

 

Mes frères,

 

            Je voudrais au préalable attirer encore votre attention sur un élément capital de l’Opus Dei. Et cet élément, c’est la résurrection du Christ Jésus. J’y ai fait longuement allusion hier et je voudrais y revenir et apporter quelques précisions, car la résurrection du Christ occupe une place centrale dans notre vie contemplative, la place centrale.

            C’est à partir d’elle que tout s’éclaire et que tout se comprend. Hors d’elle, notre vie n’est que confusion, gâchis et finalement erreur. La vie contemplative n’est donc pas construite sur des éléments humains même si elle est parfaitement incarnée. Son fondement, c’est la résurrection du Seigneur Jésus. Il ne faut jamais l’oublier.

 

            Cette résurrection est le fil conducteur d’une logique nouvelle, une logique qui dépasse les bornes de la raison sans annuler celle-ci. Elle est la porte d’une sagesse inaccessible aux efforts humains. Vous savez que l’Apôtre Paul s’en est fait le héraut et le champion.

            Donc, vouloir construire une vie monastique sur des vues humaines, par exemple d’épanouissement personnel, de réussite, c’est absolument perdu à l’avance. Le seul et unique fondement, c’est la résurrection du Seigneur.

 

            Vous allez vous demander pourquoi ? Mais parce que la résurrection du Christ est elle aussi le point focal, le point central non seulement de la religion chrétienne mais, disons, de tout rapport équilibré avec Dieu et avec le monde.

            Les récits évangéliques ont été rédigés des dizaines d’années après les événements. Il ne faut donc pas les considérer comme un reportage enregistré au fil des jours. Ils doivent être contemplés, compris, dans un a posteriori de la résurrection. C’est à partir du fait de la résurrection que les Apôtres ont tout compris. Plusieurs fois l’Apôtre Jean dit : « Après sa résurrection, ils se sont suvenus qu’il avait dit ou fait cela. »

 

            Donc il n’est rien dans les paroles de Jésus, dans son enseignement, dans ses faits et gestes, il n’est rien qui ne soit vu à partir du fait de sa résurrection d’entre les morts. Si nous perdons de vue ce fil conducteur, alors nous glissons infailliblement dans des analyses qui relèvent d’une approche humaine des Choses. Jésus devient alors maître de sagesse, ou bien il devient un maître de justice, ou bien il devient le premier combattant pour la libération des hommes ; il reste à un niveau humain. Et tout est raté, tout est manqué.

 

            La résurrection du Seigneur est donc la clef qui ouvre les portes d’une intelligence totale de l’évangile. Il est donc indispensable pour nous pour savoir qui nous sommes, pour savoir ce que nous faisons ici, pour savoir où nous allons, il est indispensable de baigner dans l’ambiance de la résurrection et d’entrer dans une communion de plus en plus étroite avec la personne du Christ ressuscité.

            Voilà, il est déjà l’heure d’arrêter. Demain nous verrons comment ça se rapporte à l’Office Divin et particulièrement aux Psaumes qui sont, disons, l’élément capital de notre Office.

            Mais essayons de bien retenir cela : le fait de la résurrection de Jésus est la clef qui nous permet de tout comprendre. Si nous laissons cette clef de côté, alors nous n’avons plus rien que des éléments fantomatiques qui glissent et qui se dissipent, et qui ne sont plus qu’illusion.

 

            Je sais que ce que je dis là, ce n’est pas courant surtout que aujourd’hui, même dans les séminaires, dans les ouvrages qui sont publiés, on rabaisse la résurrection du Christ à un fait d’ordre mythique. Il est mort, il est ressuscité dans le coeur de ses disciples. Il est ressuscité comme ça, mais...vous voyez !

 

            Mes frères, il est indispensable et c’est ça, je dirais, le nœud de notre vie contemplative, d’en arriver de vivre de façon consciente et permanente avec le Christ ressuscité, mais un Christ bien vivant, bien réel, en chair et en os, mais une chair spirituelle et des os de nature spirituelle.

            Et quand je dis spirituel, c’est une chair animée par l’Esprit Saint. Vous entendrez demain le Christ dire : « Il y a une naissance selon la chair et une naissance selon l’Esprit.  Et celui qui est né selon l’Esprit, il est comme le vent, tu ne sais pas d’où il vient et tu ne sais pas où il va ». C’est cela la vie contemplative !

 

            Donc, n’ayons pas peur de ce qui peut nous arriver de contraire. Dans le fond, cela n’a pas d’importance. Cela nous fait souffrir, ça nous ennuie, ça crée beaucoup de problèmes et d’angoisses, mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel, c’est que il est ressuscité, nous sommes ressuscités avec lui. Nous sommes déjà ressuscités et nous vivons déjà dans le rayonnement de sa lumière.

            Aujourd’hui, le Père Roland nous l’a lu et combien de fois il a répété cela ? On va l’entendre répéter pendant les quarante jours du grand Temps Pascal. Laissons-nous pénétrer de cette évidence qui était celle des premiers chrétiens, et puis vous verrez que dans notre vie, il y aura quelque chose qui va changer. Et pour ce qui est de l’exécution de notre Office, il prendra une qualité meilleure encore.


Chapitre : Le Ruanda.                       17.04.94.

      Notre responsabilité !

 

 

Mes frères,

 

            Permettez-moi de vous faire part d’une intuition qui est montée dans mon coeur et que j’ai déjà partagé avec l’un ou l’autre de vous. C’est celle-ci :

            Il y a là-bas au Ruanda des choses horribles, des tueries, des massacres, des vengeances par milliers, par milliers, par milliers. Et je me suis dit, je me suis demandé si le monde des consacrés n’avait pas une certaine responsabilité dans ces crimes ?

            Car, nous formons, tous les hommes forment un seul corps qui petit à petit se construit en corps du Christ. Nous sommes donc tous solidaires à l’intérieur de ce corps.

 

            Et, s’il se trouve dans la communauté des frères et des sœurs qui s’entre-déchirent, qui disent du mal les uns des autres, s’il est des frères et des sœurs qui disent du mal de leur communauté, de leur Abbé, d’un autre frère ou sœur, à l’extérieur, qui le répande, eh bien, ils font une chose semblable à ce qui s’est passé là-bas : ils détruisent, ils tuent, ils blessent. Rappelons-nous ce que le Seigneur a dit : « Si tu as dans ton coeur, dans ton regard quelque chose de contraire, eh bien, tu l’as commis. »

 

            Vous voyez, si on se laisse aller à des comportements pareils, on distille à l’intérieur du corps de l’humanité des toxines néfastes, des toxines de haine qui se répandent. Et lorsqu’elles arrivent à un point plus faible, à ce moment-là, elles provoquent de véritables malheurs au plan physique, au plan matériel.

            Nous devons être des témoins de la résurrection du Christ et des témoins .....?..... , non seulement personnellement mais communautairement. C’est notre mission stricte. C’est pour cela que nous sommes ici.

 

            Donc, prenons bien garde et n’allons pas trop vite condamner tous ces malheureux là-bas qui ont commis tant de crimes parce que nous allons peut-être alors nous placer nous-mêmes sur le banc des accusés.

            Je pense que le plus sage, c’est de regretter nos erreurs, nos manquements, nos péchés et, dans le secret de notre coeur, de pleurer sur tous ces malheurs. Personne n’est innocent, personne n’est indemne.

            Et notre Christ, il a pris tout çà sur lui mystiquement et réellement aussi. Il a été fait péché et il a subit la condamnation pour nous tous.

 

            Voilà, réfléchissons à cela, si vous le voulez bien, pendant l’Eucharistie, lorsque à la fin, voilà, notre pensée se portera  vers nos amis qui ont été massacrés là-bas, et aussi pour tous les autres que nous ne connaissons pas que, que nous ne connaîtrons que dans la création nouvelle.

 

Et puis, tenons-nous sur nos gardes pour être toujours, mais toujours, dans nos relations fraternelles ce que nous devons être, c’est à dire des témoins, des apparitions de la charité, de l’amour, du respect, de l’admiration même afin que, au lieu de répandre des toxines, des toxines malsaines, nous répandions alors des ferments, des ferments de renouveau, des ferments de réconciliation, des ferments de résurrection dans le corps entier de l’humanité.


Chapitre : Réflexions sur l’Office.         21.04.94.

      2. Le fait de la résurrection.

 

 

Mes frères,

 

            Nous allons revenir à la place et fondamentale et centrale que doit occuper la résurrection du Christ dans notre approche de la parole de Dieu. Nous avons vu que les Apôtres, qui ont vu le Christ ressuscité, étaient devenus témoins de ce fait extraordinaire.

            Non pas que un homme mort sur une croix était revenu à la vie, mais que le Christ avait été élevé comme au plus haut de la création, même au-delà de la création dans l’univers même de Dieu et que, de cet endroit, il était vraiment le Sauveur et le Régent du Cosmos.

 

            Et mieux encore, c’est que nous, nous étions appelés à partager sa vie à lui. Donc, des places nous sont réservées là dans ce que lui-même appelait son Royaume. Et c’est le, disons, le centre de toute la prédication apostolique. Et ils se sont faits, disons, couper en petits morceaux parce que c’était pour eux une certitude. Ils avaient vu le Christ ressuscité.

            L’Apôtre Paul qui était un Rabbi vraiment dans cette persécution de l’Eglise, il a vu lui aussi le Christ ressuscité. Le Christ lui a parlé et il a parlé au Christ. Pour lui, c’était une évidence. Il a été retourné comme une crêpe et il est devenu le plus ardent, le plus fougueux de tous les Apôtres. Et si vous voulez bien entendre sa doctrine, vous verrez que c’est toujours à ça qu’il revient.

            Voyez les petites Lectures que nous entendons au cours de l’Office, maintenant durant le Temps Pascal, nous lisons sans arrêt - la plupart viennent de l’Apôtre Paul - que pour lui le Christ est ressuscité. Et il n’y a rien au-delà.

 

            Maintenant, l’Ancien Testament lui-même doit être compris dans cette lumière car il trouve sa solution dans la résurrection du Christ. C’est ce qu’on appelle l’exégèse spirituelle, c’est à dire la lumière de l’Esprit Saint. Et c’est là que les Pères de l’Eglise occupent une place vraiment unique.

            Nous avons entendu à nouveau un sermon de Saint Léon au cours de la lecture de Complies. Il parlait expressément de la résurrection, c’était un sermon pour la fête de Pâques. Mais si nous voulons, si nous voulons sentir et le coeur et l’âme des Pères de l’Eglise, nous sentons, nous savons, c’est une certitude, que pour eux aussi tout se construit sur le fait de cette résurrection.

            Le Seigneur Jésus est vivant de la vie même de Dieu, de la vie qui était la sienne avant, dès l’origine et qui maintenant à pris possession de sa chair, une chair qui est devenue spirituelle. Et çà, c’est, je le disais, le refrain qui sous-tend absolument tout ce que les Pères de l’Eglise peuvent nous dire.

 

            Eh bien maintenant les Psaumes ? Eh bien, les Psaumes doivent être tous, sans aucune exception, entendus dans cette optique de la résurrection du Christ. Nous devons donc les chanter en présence du Christ ressuscité, les chanter dans la lumière de l’Evénement Pascal dont la virtus, dont la puissance, l’énergie se perpétue d’âge en âge. Cela ne peut pas être artificiel, çà ne doit pas nous demander un effort.

 

 

            Donc, le moine dont le coeur est devenu pur, un tel homme est transporté, élevé dans l’univers de Dieu. Il reçoit la grâce de goûter la petite résurrection comme disaient les Anciens, et il se retrouve là où le Christ est entré. Il le voit, le Christ, comme l’Apôtre Paul l’a vu. Il l’entend, toujours naturellement dans la foi, mais une foi qui est devenue une participation vraiment consciente à l’être de Dieu, à l’être du Christ.

            Et de l’endroit où il se trouve, de là, il peut entendre les Psaumes dans leur sens vrai. Et il s’aperçoit que tous, mais absolument tous, sont le chant même de la résurrection du Christ ; le Christ ressuscité et le Christ qui, à partir de sa résurrection, continue à travailler le monde en dépit des turpitudes, des horreurs, des épouvantes, des angoisses, des crimes, de tout ce qui arrive.

            Il a pris tout cela sur lui, le Christ, et à travers tous ces événements, même les plus contraires, il conduit l’univers à l’heure où Dieu son Père sera tout en toutes choses.

 

            Mais, comme nous ne sommes pas encore, de façon consciente, à côté du Christ le regardant, le contemplant, l’admirant, le louant, se laissant aimer de lui, l’aimant en plénitude. Nous devons tout de même faire un petit effort - par la foi alors,  mais une foi faible, une foi fragile - et nous tenir à côté de lui ; et à partir de ce point-là, écouter les Psaumes.

            Il ne faut pas oublier que la psalmodie est une écoute. Nous devons donc les écouter, voyez, de cette tribune-là qui est, disons, le Christ ressuscité, l’endroit où il se trouve ; et de là les écouter, les laisser vibrer en nous et répondre alors, leur répondre.

            Ils nous permettent alors d’entrer au coeur du mystère, du mystère qui est vraiment le mystère du salut. Et la psalmodie devient un sommet de contemplation et, on comprend la raison pour laquelle Saint Benoît demande que rien ne lui soit préféré.

 

            La psalmodie est une écoute, mais une écoute qui demande une réponse. L’idéal, l’idéal, mais je me demande s’il est réalisable à ce point, l’idéal serait qu’après chaque Psaume il y ait un temps de silence. On a écouté et puis chacun dans son coeur silencieusement répond. Il ne rêvasse pas mais il répond.

            Et ainsi il entre dans ce mystère de la résurrection du cosmos total, du grand Corps du Christ et même de la matière qui va être transfigurée finalement. Cela, ce serait l’idéal ! Mais alors, ça risque de faire des difficultés au plan pratique car il ne s’agirait pas de n’arrêter que dix secondes, parce que ça ne ressemblerait à rien.

            Mais nous comprenons la raison du petit temps de prière qui vient après les principaux Offices : l’Office des Vigiles, l’Office des Vêpres et même l’Office des Laudes ; pour l’Office des Laudes la réponse se répercutant à travers toute l’Eucharistie où les temps de silence sont tout de même assez prolongés.

 

            Mes frères, nos petites oraisons, notre petit quart d’heure d’oraison le matin après Vigiles et le soir après Vêpres, c’est le moment de notre réponse. Si nous prenons la fuite pendant l’oraison, à ce moment-là nous ne répondons pas. Disons que notre psalmodie est .....?..... ; nous avons écouté et nous n’avons pas répondu. Or, la réponse est indispensable.

            Je ne sais pas si vous sentez çà, mais le Christ nous a parlé et puis nous le laissons tomber. On a l’impression que la Parole tombe dans le vide et qu’il n’y a pas eu de véritable écoute parce que c’est une écoute qui n’a pas éveillé d’écho en nous. Notre réponse, c’est l’écho qui est répercuté et qui est renvoyé.

            Et ça, c’est la raison de ce temps de prière après les Offices. Si on pouvait laisser une minute après chaque Psaume, on n’aurait pas besoin de cette prière après. Mais comme on ne peut pas faire ça car ce n’est pas pratique, que ce n’est pratiquement pas possible, alors on met tout après.

 

            Ne l’oublions pas parce que c’est extrêmement important, extrêmement important ! Ce n’est pas pour dire qu’on va faire oraison à la manière carmélitaine ou jésuite, non, non, non, non, non, non, ce n’est pas ça. C’est une manière monastique : nous devons renvoyer l’écho de la Parole. Cette Parole que nous avons reçue, nous devons la renvoyer, la répercuter, donner notre réponse.

            Et voilà, cette Parole alors fructifie en nous et elle atteint son but ; c’est à dire que insensiblement, petit à petit mais sûrement, elle purifie notre coeur et elle nous transfigure.

 

            Voilà, comme çà je pense que nous sommes à pied d’œuvre pour reprendre et pour poursuivre notre réflexion sur l’Office.


Chapitre : Réflexions sur l’Office.         23.04.94.

      3. Deux sentences patristiques.

 

 

Mes frères,

 

            L’un d’entre vous a eu la bonté de me remettre deux sentences patristiques qui illustrent la relation qui doit exister entre la Parole de Dieu et notre prière. La première est de Saint Jérôme ; la seconde est de Saint Augustin.

 

            Saint Jérôme dit : « Tu pries, tu parles à l’Epoux ; tu lis, c’est lui qui te parle. » L’Epoux dont il est question, ce ne peut être que l’Epoux du Cantique, celui que la fiancée cherche avec une passion qui la fait se transformer en pure flamme. Elle dit que l’amour est une flamme, un feu divin. C’est le seul endroit dans le Cantique des cantiques où il est question de Dieu.

            Et nous savons que Dieu a tant aimé le monde qu’il a voulu, non pas le condamner, mais se livrer lui-même pour que grâce à cette offrande le monde soit sauvé. C’est à dire que le monde tout entier s’oriente vers lui et finalement se laisse métamorphoser par lui en ce que Dieu est au plus intime de son mystère. Et c’est cet Epoux qui nous parle lorsque nous lisons les messages qu’il nous a transmis.

 

            Pour comprendre ces paroles de Saint Jérôme et de Saint Augustin, il faut bien savoir que à l’époque on lisait toujours à haute voix même lorsque on était seul. Voyez le ministre de la reine d’Ethiopie qui rentre chez lui après avoir fait ses dévotions à Jérusalem et Philippe qui marche à côté de son char entend qu’il lit le prophète Isaïe.

            Nous devons, pour que notre lectio de l’Ecriture soit mais vraie, mais profondément vraie, nous devons la lire non pas mentalement comme nous sommes habitués, mais articulata voce suivant l’expression consacrée, d’une voix articulée. Cela ne veut pas dire que toute la communauté doit l’entendre, mais nous devons nous entendre nous-mêmes.

            La même chose lorsque nous récitons l’Office en particulier, nous devons nous entendre. Alors on écoute et vraiment, là est signifié matériellement que nous écoutons une Parole qui est adressée à l’humanité entière, à l’Eglise, à nous-mêmes. Et c’est la Parole de l’Epoux, c’est celui qui veut ne plus faire qu’un seul être avec nous, puis à la fin de l’Histoire, un seul être avec le monde.

 

            Donc, c’est Lui qui nous parle. Et alors, il y a notre réponse. Tu pries, tu parles à l’Epoux. C’est vraiment un mouvement ici de balancier. C’est Lui et c’est nous qui répondons. La Parole de Dieu ne peut pas tomber dans un trou, elle doit être répercutée par nous. La Parole attend une réponse, une réponse dans notre prière. Nous parlons vraiment à Dieu.

            Evagre donne comme définition de la prière : un entretien, un coeur à coeur du plus profond de nous avec Dieu. C’est ça la prière ! Et il la donne en face de ce qu’on appelle la psalmonia, dans la psalmodie qui est pour lui comme pour les Pères, qui est écoute de la Parole de Dieu.

 

            Et voici ce que dit Saint Augustin : « Dieu nous parle dans les leçons qu’il nous donne, dans ses lectiones, dans ses leçons, dans ses avis, dans ce que nous lisons. N’oublions pas, encore une fois, que lorsque nous lisons, nous lisons à haute voix ou à voix basse mais d’une façon articulée et nous parlons à Dieu dans nos prières. Donc, c’est d’origine !

            D’origine, il y a d’un côté Dieu qui parle et puis nous qui devons lui répondre. C’est cela la prière car c’est ce que Saint Benoît fait. Saint Benoît dit : « in conventu, donc en communauté, omnino brevietur oratio, 20,11 ». Donc la prière doit être très brève, dit-il et facto signo a priore omnes surgant, 20,12, et lorsque le président, le prieur, l’Abbé a donné le signal, tout le monde se relève.

            Cela veut dire que à ce moment-là, donc après le psaume, chacun s’est prosterné à l’endroit où il était. Les anciens moines se couchaient à plat ventre, ils étaient vraiment prosternés. Ici, on va se mettre à genoux et puis on prie. Mais ce doit être court, dit Saint Benoît ; puis on donne un signal et on se relève. C’était donc ainsi que cela se faisait.

 

            J’ai dit avant-hier que tout çà, ce n’est plus réalisable aujourd’hui. Nous sommes dans un autre contexte culturel. Mais le principe est toujours là : ce doit être une réponse. Et notre réponse, mais nous la donnons après l’Office, après ; au lieu de le faire après chaque psaume, on groupe tout après l’Office. Et il faut vraiment alors que ce soit une réponse.

            Même si pour des raisons de santé, des raisons de travail, des raisons de service, il faut s’absenter après l’Office, il faut qu’il y ait quand même une réponse. Donc ce doit être dans le silence, dans notre recueillement ; et puis nous devons parler à Dieu.

 

            Donc, je suis content de ces citations car ça confirme que c’est vraiment la tradition la plus lointaine et la plus vraie qui constitue, qui constitue notre relation avec Dieu, et surtout avec le Christ, et avec le Christ ressuscité. Lorsque Saint Jérôme parle de l’Epoux, c’est le Christ ressuscité. Il faut bien le savoir.

 

            Est-ce que ce n’est tout de même pas facile - je n’en sais rien ! - , est-ce que il n’est tout de même pas facile - c’est une question à laquelle nous devrions réfléchir - de vivre en présence du Christ ressuscité et de lui parler ?, plutôt que de nous parler à nous-mêmes, plutôt que de parler à l’un ou à l’autre en imagination et en se mettant plus ou moins en état d’élévation contre lui. Vous savez, ce sont toutes les pensées qui peuvent surgir en nous.

            Est-ce que il n’est tout de même pas tout aussi facile et encore des plus agréable de parler au Christ ressuscité ? Voilà, je pense que lorsque les premiers moines désiraient atteindre l’oratio continua, la prière continuelle, c’était çà ! C’était d’être, comme le demandait Evagre, un entretien continu, un coeur à coeur aimant, confiant avec Dieu, mais Dieu présent dans la personne du Christ ressuscité ; mais réellement présent, non pas une image, non pas une idole, non pas un objet de réflexion théologique, mais la personne vivante du Christ ressuscité.

 

            Mais voilà, mes frères, maintenant nous irons mettre ça en pratique pendant notre Office de complies. Du moins, nous essayerons.


Chapitre : Réflexions sur l’Office.         26.04.94.

      4. A l’école des Père de l’Eglise.

 

 

Mes frères,

 

            Si nous voulons cerner la nature véritable de l’Office Divin et des Psaumes qui en constituent le coeur, nous devons nous mettre à l’école des Pères de l’Eglise, surtout du grand Saint Augustin.

            Ces hommes qui étaient inspirés de Dieu  -  certainement puisqu’ils sont Pères  -  ces hommes ont compris que les Psaumes sont le cri, le gémissement, la clameur, l’imploration, l’acclamation, le hurlement d’un corps immense dont la tête a déjà pénétré l’épaisseur des cieux.

            Ce corps, c’est la totalité du genre humain et même de l’univers matériel en voie de transfiguration. Et la tête, nous le savons, c’est le Christ ressuscité. Donc, c’est Dieu lui-même indissolublement un avec chacun des membres de ce corps.

 

            Nous devons donc avoir du monde une vue dynamique et optimiste. C’est tout autre chose que l’esprit qui régnait à l’époque du Père Damien où, là, le monde était le mal par excellence.

            Il fallait y échapper en se donnant au Christ le plus sincèrement possible. Et l’évasion était l’heure de la mort où alors on pouvait se retrouver dans le ciel auprès du Christ. Et ceux qui ne suivaient pas cette route, eh bien ils étaient perdus.

            Le but de la mission était d’engranger le plus possible d’âme dans ce grand, ce grand disons grenier qui était le ciel. Je pense que nous ne devons pas voir les choses ainsi, c’était la façon de cette époque. Si nous avions vécu à ce moment-là, nous aurions réagi de la même façon.

 

            Mais aujourd’hui, même s’il y a partout dans le monde des  choses atroces - nous venons encore d’en vivre là et il s’en passe encore maintenant au Ruanda et d’ans d’autres régions du monde - , même si nous sommes au courant maintenant de tout ce qui arrive  à tant, tant de nos frères humains, nous devons tout de même savoir que ce Corps de l’humanité est toujours en voie de croissance même s’il traverse des crises terribles et que sa tête, qui est le Christ ressuscité, est déjà au coeur de la Trinité, et qu’à partir de là se diffuse partout, absolument partout une vie, une vie qui transforme les personnes. Il arrive que cela peut être au dernier instant, à l’instant du dernier souffle que la métamorphose s’opère, mais elle s’opère pour tous.

 

            Eh bien les Psaumes, les Psaumes et l’Office Divin c’est, comme je le disais, le cri, le gémissement et l’imploration de cet immense Corps. Les Psaumes, je vais aller plus loin, les Psaumes, c’est le rêve d’Adam en voie de réalisation et c’est l’entreprise de Babel en train de réussir. Mais au lieu de la magie, c’est la Foi ; et au lieu de la démesure, c’est l’humilité.

            Mais être comme Dieu, posséder pour soi la nature de Dieu avec tous ses attributs, c’est le rêve d’Adam qui se réalise dans l’homme-Jésus et, à partir de lui, dans chacun des membres de son Corps.

            Et l’entreprise de Babel, une tour, une cité dont le sommet pénétrait les cieux se réalise dans l’Eglise, grâce au Christ qui, lui, est arrivé au-delà des cieux.

 

            Rappelons-nous ce que dit l’Apôtre Paul : « La création toute entière gémit dans les douleurs de l’enfantement dans l’espérance de la révélation des fils de Dieu ». C’est çà l’Office Divin, c’est çà les Psaumes !

            Ces Psaumes sont aussi l’écho d’une guerre implacable entre l’égoïsme et l’amour, entre le mal et la lumière. Ils sont aussi le chant d’une invincible espérance envers et contre tout. Nous devons absolument avoir cette vision sous les yeux.

 

            Vous allez peut-être me dire que ça ressemble à du Teilhard de Chardin ? Oui, peut-être bien ? Cet homme était un génie. Il a eu cette intuition de ce grand Corps du cosmos qui est en train de grandir vers son point omega où Dieu sera tout en toutes choses.

            On pourrait poursuivre sans fin cette contemplation. Mais pour ce soir, retenons ceci, j’y reviendrai demain : c’est que l’Opus Dei, l’Office Divin revêt une dimension cosmique et il exige une approche d’ordre mystique. C’est autre chose que du juridisme : je dois faire ceci ou je dois faire cela pour être en règle. Non, il faut vraiment se laisser saisir par cette réalité première et puis, voilà, à partir d’elle s’efforcer de la vivre.

 

            Restons-en là pour ce soir ! Nous verrons demain quelles conséquences nous pouvons en tirer et voir un peu, peut-être percevoir un peu si ce que Saint Benoît en dit est dans cette ligne. Et ça l’est puisque Saint Benoît lui-même est un fils, disons prodige - appelons-le ainsi - des Pères de l’Eglise.


Chapitre : Réflexions sur l’Office.         27.04.94.

      5. Ce qu’en dit Saint Benoît.

 

Mes frères,

 

            Je vous disais hier que l’Office divin avait une dimension cosmique et qu’il exigeait une approche d’ordre mystique. Saint Benoît en a conscience, il l’appelle Opus Dei. C’est une œuvre que Dieu est en train de façonner et d’achever. C’est au rythme de son éternité.

            Et l’aspect premier de notre Office, c’est son caractère divin et, nous en sommes les servants. Son exécution est le pensum servitutis nostrae, 5O,10, le devoir de notre service.

            Saint Benoît demandera que après l’Office de Vigile on consacre le temps disponible à l’étude des Psaumes. Il ne s’agit pas de les apprendre par coeur mais d’en pénétrer le sens, d’en découvrir la signification. Les Psaumes sont Parole de Dieu. Nous devons donc les scruter de manière à ce que nous pénétrions de mieux en mieux la qualité de cette Parole.

 

            Il y a ici parmi nous un frère qui a fait pendant tout un temps de l’étude ainsi des  Psaumes l’objet de sa Lectio Divina. Eh bien, il a découvert des choses extrêmement belles car les références étaient cherchées chez les Pères.

            Et alors, j’ai vu un ou l’autre comme ça de ces Psaumes et c’était vraiment remarquable. Et on voit alors, on saisit mieux ce que, et les Pères de l’Eglise, et Saint Benoît, et même jusqu’au Moyen Age les Pères Cisterciens, comment ils saisissaient le Psautier et comment ils s’en servaient comme la Parole de Dieu par excellence.

 

            Je rappelle que Saint Bernard a fait tout un commentaire sur le Psaume 90. Ce serait peut-être l’occasion de le relire, ce commentaire. Et Saint Benoît nous dit aussi que rien ne peut être préféré à l’Opus Dei, il occupe la première place.

            C’est peut-être là une chose que nous aurions tendance à oublier. Nous devons nous tenir en garde contre cette tentation. C’est la première place qu’occupe l’Opus Dei dans le monastère.

 

            Maintenant, dans le grand Corps de l’univers  dont la tête, je le rappelle, est le Christ, nous sommes, en tant que communauté, le coeur qui aime, le coeur qui peine, le coeur qui lutte, le coeur qui souffre, le coeur qui espère. En tant que communauté, je dis bien !

            Nous sommes aussi l’oreille, l’oreille qui entend une Parole et qui l’écoute. Nous sommes la bouche, la bouche qui crie, la bouche qui pleure, la bouche qui gémit, la bouche qui acclame, la bouche qui implore. Nous sommes l’œil, l’œil qui contemple la lumière et qui se nourrit de sa beauté.

            Nous sommes la main, parce que ce que nous avons entendu, nous devons le faire passer dans notre vie. Nous devons agir, nous devons construire, nous devons être les collaborateurs de Dieu jusqu’au moment où sa Parole se réalise.

 

            Maintenant, mes frères, voyons un peu dans cette perspective ce que doit être le moine idéal, donc le moine que nous sommes en train de devenir. Par le meilleur de lui-même, il est déjà auprès du Christ ressuscité dans le sein de la Trinité. C’est ce qu’on appelle la petite résurrection. Mais par ses passions charnelles, il est toujours ici imbriqué dans le monde et solidaire de toutes ses misères et de toutes ses détresses.

 

            Il est donc ce que le Christ était. Ce n’est plus moi qui vit, pourra-t-il dire un jour, c’est le Christ qui vit en moi. Donc, dans un corps d’homme avec ses faiblesses qui sont toujours là, même avec ses chutes et ses péchés, et ses défaillances, c’est le Christ qui vit, ce n’est plus cet homme.

            Et les fautes de cet homme, elles sont évaporées au fur et à mesure qu’elles sont commises parce que l’Esprit du Christ qui l’habite le purifie à chaque instant ; mais à ce moment, l’Opus Dei, grâce à cet homme, peut se réaliser dans toute sa plénitude. Maintenant imaginons une communauté composée d’hommes de cette qualité, mais alors l’Opus Dei serait parfait. Ce serait vraiment cela !

 

            Et si nous avons été appelés dans le monastère, c’est pour nous laisser préparer à ce service. Et nous comprenons que l’Office est infiniment plus qu’un simple moyen à côté d’autres pour faire notre salut, ou bien pour avancer vers la sainteté. L’Office Divin, c’est le propre cri de Dieu et il nous déborde de partout, de toute part.

 

            Mes frères, quand j’en aurais l’occasion cette semaine-ci, je ne sais pas quand, ou la semaine prochaine, j’aborderai un point pratique que j’ai soulevé au départ. Tout ce que je viens de dire, c’est pour bien montrer que on ne fait pas ce qu’on veut avec l’Office. On n’en supprime pas l’une ou l’autre partie à l’occasion. Non, il a la priorité parce que, encore une fois, c’est lui qui nous englobe, ce n’est pas nous qui nous servons de lui. C’est nous qui sommes à son service.

            Nous en resterons là pour ce soir. Essayons d’y réfléchir parce que c’est tellement important pour nous. Et nous pourrons alors mieux comprendre la raison pour laquelle nous avons été appelés par Dieu.

 

            Attention ! Nous ne devons pas tomber dans le travers qu’ont connu les moines de Cluny où là, l’Office était exécuté de façon permanente, par équipes, sans arrêt comme plus tard on aura à l’époque moderne l’Adoration Perpétuelle du Saint Sacrement où, sans arrêt on se relaye.

            Non, il ne s’agit pas de cela ! Il s’agit de faire comme Saint Benoît nous le demande la nuit et le jour. Et grâce à cela construire un édifice, un édifice qui est l’Eglise, un édifice qui est le Corps de l’humanité et qui au-delà est, comme je l’ai dit, c’est le cosmos entier avec le Christ qui est au-dessus, le Christ qui fait ruisseler sa vie à travers tout ce Corps. Et ce Corps qui peu à peu entre aussi à l’intérieur de la Trinité jusqu’au jour où Dieu sera tout en toutes choses. Alors ce sera fini !


Chapitre : Récollection du mois de mai.   01.05.94.

      Aiguiser notre foi !

 

Mes frères,

 

            Aujourd’hui en ce 1° Mai se célèbre la fête du travail et, plus concrètement la fête des travailleurs ; et dans notre Eglise celle du plus humble d’entre eux, Joseph l’époux de Marie.

 

            C’est l’occasion de nous rappeler que nous devons admirer le travail, le geste qui façonne, qui construit, qui invente ; admirer la beauté de l’homme, la beauté de l’œuvre qui sort de son coeur et de ses mains.

            Nous mettons des noms sur quantité de visages connus et inconnus ; et nous reconnaîtrons sur chacun le nom de Celui qui les a aimés et qui les a voulus, le nom de Celui qui les a sanctifiés et qui les a bénis, le nom de notre grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ ; Lui qui a travaillé, Lui qui a aimé les matériaux qu’il tenait entre ses mains et dont il faisait des outils, des objets qu’il remettait à ses voisins, à sa clientèle.

 

            Ô, si aujourd’hui nous pouvions posséder un de ces objets fabriqués par le Christ. Il en existe peut-être encore quelque part dans un hameau perdu du proche orient. Mais qui le sait ?

            C’est pourquoi les objets qui sont mis à notre disposition par les artisans, ayons suffisamment d’esprit de foi pour reconnaître en eux des objets encore façonnés par le Christ, car le Seigneur Jésus habite les hommes qui les façonnent.

 

            Vous voyez, mes frères, nous devons toujours aiguiser notre foi ; nous devons toujours la reprendre ; nous devons toujours la réviser pour que notre regard reconnaisse le Christ dans les autres ; et pour qu’il reconnaisse dans les services que les autres nous rendent, des services que le Christ lui-même nous rend. Et ainsi, nous disposons d’une multitude de reliques qui nous parlent sans cesse de Lui et de l’amour qu’il nous porte.

            C’est pourquoi, mes frères, nous laisserons le respect se saisir de nous et l’action de grâce chanter dans notre coeur.

 

            Comme le dit le Pseudo-Denis l’Aréopagite, le travail le plus élevé qui soit, c’est d’œuvrer avec Dieu au Salut du monde. Et c’est pour ce travail que nous sommes dans ce monastère.

            Saint Benoît nous rappelle que le moine est un operarium, Pr. 34, un ouvrier que Dieu a engagé. Il cherchait, dit Saint Benoît, un ouvrier pour un travail qu’il avait prévu et qu’il ne pouvait pas achever tout seul, Pr. 34. Et nous avons répondu : «  Moi, je suis d’accord.

            Le moine est un ouvrier, il n’est pas un travailleur indépendant. Il travaille sous les ordres et selon les directives d’un employeur, d’un patron. Et cet employeur, c’est Dieu, le Créateur du cosmos.

Il s’agit de travailler avec intelligence, et diligence, et générosité. Il s’agit d’entrer de tout son être et de toutes ses capacités à l’intérieur du plan de Dieu. Il faut le faire sien. Il faut respecter ce plan et il faut l’exécuter avec amour.

            Et le projet de Dieu est tout entier imprégné aussi d’amour car Dieu est Amour. Et tout ce qu’il demande, et tout ce qu’il nous offre est toujours témoignage de son amour.

           

            Il nous est difficile pour nous qui sommes égoïstes, égocentriques, narcissiques, et puis qui sommes pécheurs, il nous est difficile d’imaginer que lorsque Dieu nous demande quelque chose, c’est par amour qu’il nous le demande.

            Lorsque nous demandons un service à un frère, il faudrait que ce frère sente que c’est parce que nous l’aimons que nous lui demandons cela. Ce n’est pas pour l’ennuyer, ce n’est pas parce que nous sommes dépourvus à ce niveau-là et que nous ne pouvons pas le faire nous-mêmes.

            Non, c’est parce que nous l’aimons, pour que s’établisse entre lui et nous un courant, un courant qui va dans les deux directions, un courant qui est l’Esprit Saint lui-même et qui nous fait tout deux grandir .

            Le projet de Dieu, mes frères, nous le savons, c’est de conduire l’homme, conduire tous les hommes à la sainteté, à la divinisation, et l’univers entier avec eux.

 

            On ne rappellera jamais assez que les premiers moines accédaient à, ce qu’ils appelaient, la contemplation des choses. C’est à dire que dans la nature - elle est tellement belle en ce printemps qui commence - dans la nature, ils voyaient Dieu.

            Non pas que la nature fut Dieu, mais la nature existe, la nature vit, la nature évolue, la nature devient de plus en plus belle, la nature monte vers sa perfection parce que c’est Dieu qui, à l’intérieur d’elle, la fait grandir et la métamorphose. Il faudrait que nous voyons cela !

            Il y a là dans le parc une multitude, une quantité de pissenlits. N’allons pas crier que ces pissenlits, ça gâte une pelouse ; non, n’est-ce pas, c’est un tapis merveilleux. Et entre les pissenlits, il y a des fleurs qui sont microscopiques. Il faudrait une loupe pour les admirer ; et ce sont de véritables fleurs. C’est çà !

 

            Voilà, il y a, je vous dis, dans la nature des choses extraordinaires. Admirons-les pour elles-mêmes, mais admirons, rencontrons, contemplons surtout Celui qui les fait vivre et dont le coeur est heureux quand il contemple tout cela. Et sa joie, il veut nous la donner en partage.

            C’est cela que nous devons essayer de revivre en cette fête du 1° Mai, en cette fête du travail !

 

            Et concrètement pour nous qui sommes ainsi les ouvriers au service de Dieu, concrètement il nous est demandé d’écouter, d’obéir, mais écouter. Je pense que les hommes qui savent écouter, ils sont assez rares.

            Il y a des hommes, des femmes, dont la profession est d’écouter. Il y a donc des conseillers aujourd’hui dans tous les domaines. Ils écoutent, ils décryptent, ils donnent un conseil ; c’est leur mission.

            Mais nous, nous devons écouter gratuitement. Nous devons écouter Dieu, nous devons écouter les autres, nous devons écouter la nature. Et puis, après avoir bien écouté, nous devons nous mettre en accord avec ce que nous avons entendu. Et c’est cela obéir !

 

            Dieu est un chef d’orchestre et nous sommes les musiciens. Il improvise une partition, il la dépose dans notre coeur et nous devons jouer avec Lui. C’est pourquoi le moine contemplatif doit être un poète ; ce n’est pas un calculateur qui mesure et qui jauge. Non, c’est un poète qui donne sans arrêt de sa gratuité.

 

            Alors, contempler le projet de Dieu et le réaliser sur soi, voilà ce qui nous est d’abord demandé. Nous sommes tout à la fois et l’ouvrier et le matériau. Et lorsque le matériau que nous sommes est devenu ce que Dieu rêvait de lui, à ce moment-là, ce matériau peut agir sur la création toute entière parce que ce n’est plus lui qui vit, c’est le Christ Créateur qui vit en lui.

 

            Alors, mes frères, la fête d’aujourd’hui, vous le comprenez, est notre fête. Elle nous rappelle notre qualité, elle nous ouvre un avenir et elle nous dit que dans la collaboration avec notre Dieu, tout est possible.


Chapitre : Réflexions sur l’Office.         04.05.94.

      6. La longueur de notre Office.

 

Mes frères,

 

            Nous allons poursuivre notre réflexion au sujet de notre Office et nous allons ce soir aborder la question de la longueur de notre Office. Est-il trop long ? Est-il trop court ?

 

            Pour ce qui regarde les Offices diurnes, il est certain qu’ils sont de longueur égales, sinon de longueurs plus courtes que dans les autres monastères où on a adopté d’autres schémas. Cela d’après l’expérience que j’en ai dans les monastères masculins ou monastères féminins pour les Office du jour.

            Pour ce qui regarde l’Office de nuit, là, c’est différent. Dans les autres monastères - mais je ne les connais pas tous, loin de là, mais tout de même déjà quelques-uns - dans les autres monastères, la durée de l’Office de nuit est uniforme pendant la semaine et elle est plus longue le dimanche et les jours de fête. Cela varie, 45’ en semaine et les autres jours cela peut atteindre 1 heure.

 

            Ici, la durée de l’Office s’étend de 45’ quand ça va bien à 1H2O’ les dimanches et les jours de fête. En semaine - vous le savez, mais je le rappelle - il y a t

rois jours où l’Office est un peu plus long : le lundi, le jeudi et le samedi ; le mercredi il est de longueur moyenne mais plus court le mardi et le vendredi.

            Laissons de côté le dimanche. Pour moi personnellement, cela introduit une belle variété, cette différence de longueur jour par jour. Hier on parlait d’une rupture de rythme. Eh bien, le rythme de l’Office de nuit est rompu chaque nuit, ce qui est très bien parce que ça nous tient, ça nous tient en éveil.

 

            Il y a aussi une variété suivant les saisons liturgiques. C’est le plus bref maintenant pendant le Temps Pascal et le plus long pendant le carême. Il y a donc une adaptation au cycle liturgique et même au cycle des saisons.

            A mon avis, ça colle à la vie ; ça colle à la vie de la nature, à la vie de la création. Saint Benoît le prévoyait déjà comme ça : en hiver, l’Office devait être plus long qu’en été.

 

            Maintenant, nous avons après notre Office ¼ d’heure d’oraison, ¼ d’heure de prière. Nous quittons l’église au plus tard le dimanche et les jours de grande fête à 5HO5’. On la quitte parfois beaucoup plus tôt. Il arrive qu’on la quitte à 4H3O, 4H35 les jours les plus courts de la semaine. Mais à mon avis, ça laisse un intervalle largement suffisant pour la Lectio ou la prière, et pour les soins de toilette, et pour ceux qui désirent casser la croûte après l’Office de nuit.

            Regardez un peu ! Le dimanche, prenons le cas du dimanche, on a un intervalle de 5HO5 à 7H. Cela fait deux heures, pratiquement près de deux heures. C’est largement suffisant. On peut même encore prendre un petit sommeil, ceux qui seraient fatigués. En semaine, cela nous amène de 4H45 jusque 6H3O. A mon avis, je pense qu’on n’a pas à se plaindre de ce côté.

 

            Maintenant, pour ce qui est de la longueur de l’Office de nuit, nous ne devons pas oublier, ne jamais perdre de vue la nature, la nature mystique, la nature ecclésiale, la nature même cosmique de notre Office. J’en ai parlé longuement. Il y a donc là - comment dirais-je ? - une symphonie, une harmonie, une sympathie avec une réalité qui nous dépasse mais qui nous englobe en même temps.

            Nous avons tout au sommet le Christ ressuscité qui est là au sein de la Trinité. Je parle du Christ-Homme au sein de la trinité. Puis vous avez son grand Corps dont une partie est déjà auprès de lui dans la Lumière et l’autre qui est encore en agonie  ici sur terre, cette agônia, cette lutte, ce combat et cette souffrance sur la terre.

 

            Eh bien la nuit, lorsque nous sommes là à réciter notre Office, nous accomplissons un devoir, disons, d’accompagnement du Christ agonisant. Le monde est un peu comme un immense jardin de Gethsémani et, il y a quelques disciples qu’il a invité à veiller et à prier avec lui. Eh bien, c’est nous ! Il ne faut pas qu’un jour il nous fasse le reproche : « Vous n’avez même pas su prier une heure avec moi ! ».

            Nous devons avoir conscience de ces réalités qui, je dis, relèvent de l’ordre de la foi et de l’ordre mystique. Je prends mystique dans le sens étymologique du mot, dans l’ordre du mystère. Nous devons y entrer sinon nous glissons dans la technicité et ce sera toujours trop long, ce sera toujours, oui, ce sera toujours trop fatigant, etc.

            Mais non, nous sommes là en - je viens de le dire, c’est le meilleur mot - en sympathie avec une personne bien vivante dont nous sommes les membres. Et on ne la laisse pas seule. Je pense que au cours de la Semaine Sainte, j’ai parlé un peu de cet esseulement dans lequel nous risquons de laisser Dieu.

            Eh bien voilà, mes frères, est-ce que vous avez quelque chose à ajouter ? quelque chose qu’on pourrait corriger éventuellement ?

 

Père Jacques Bernier : Moi, je regrette que vous ayez commencé ce débat en parlant de la durée, parce que la durée, tout le monde est disponible pour la durée. Je parle pour moi malgré que je dors, mais j’ai des raisons.

                        Mais la durée, c’est pas tellement ça. Je trouve que au niveau de l’intérêt humain de l’Office, là on pourrait faire quelque chose, au niveau par exemple des mélodies? ou bien d’entrer une fois quelque chose de nouveau ?

 

Dom Hubert : Oui, oui, oui, mais attention, ça va venir !

 

Père Jacques : en français, s’il y a moyen ! car en fin de journée, quand on a trois répétitions pour chanter l’hymne une fois, ou une antienne !!!!!

Si on chante du grégorien, c’est beau. Mais si on ne le comprend pas                  en le chantant et qu’il faut encore lire le français!!! ou bien on chante                d’oreille, mais l’intérêt proprement dit ???

Il y a quatre latinistes qui sont vraiment sérieux ici. Les autres chantent parce qu’il faut. Je suis preneur comme il est, mais si on veut changer, voilà ce que je dit.

 

Dom Hubert : Oui, je m’arrêtais à la question de la durée. Mais attention, ce n’est pas fini ! Ce n’est pas fini, le reste suivra. Donc ce que vous dites-là, c’est en prévision de, pas demain, mais de la semaine prochaine sans doute. Car c’est le chapitre suivant, le chapitre suivant. Mais enfin, nous pouvons retenir ça, oui.

 

            Il y a aussi ceci que je voulais ajouter à propos de l’Office de nuit qui est le premier. S’il est bien célébré, bien célébré sans précipitation dans, disons, une certaine obscurité qui enferme toute l’église alors - il fait noir dehors et tout dort - alors quand on quitte l’Office et qu’on vient dans sa chambre, on n’entend rien à l’extérieur. Mais maintenant à 5H20 exactement, il y a le merle qui commence à siffler.

 

            Donc, je veux dire qu’on est imprégné de sérénité et de paix si on veut laisser la grâce du moment agir. Et puis alors, on participe à la longue patience de Dieu. Je pense qu’un des traits les plus beaux de Dieu, de son caractère, de son tempérament, c’est sa patience : patience de Dieu, patience du Christ, patience du Créateur, patience du Rédempteur, patience de l’Esprit Saint qui petit à petit nous conduit à la sainteté, et petit à petit sauve le monde et le transforme. Dieu ne précipite rien, il n’agit pas par à coup pour avancer. Non, il est patient.

 

            Eh bien voilà, mes frères, pour ce soir. Nous continuerons sans doute la semaine prochaine, ou dimanche, nous verrons bien ?


Chapitre : La fête des mères.             08.05.94.

      Dans le sein de Marie.

 

Mes frères,

 

            Aujourd’hui dans notre pays se célèbre la fête des mères, les jeunes et les vieilles, celles qui sont encore en vie, celles qui sont déjà passées dans l’éternité. Nous aurons certainement une pensée pour elles toutes, en particulier pour notre propre mère.

 

            La mère, en effet, est l’être le plus extraordinaire, le plus beau et le plus précieux que Dieu ait jamais créé. Et il n’a pas voulu se priver d’un tel trésor, il a voulu lui-même avoir une mère.

            Il a voulu savoir, expérimenter ce que c’était d’être porté dans le sein d’une femme, de naître d’elle, d’être nourri par elle, d’être éduqué par elle, d’être un petit morceau d’elle. Dieu est ainsi un petit morceau de Marie. Et c’est bien ainsi, et c’est bien vrai !

 

            Aujourd’hui, c’est donc aussi de façon toute spéciale la fête de Marie mère de Dieu et notre mère. Et la réalité mystique de Marie est magnifiquement représentée dans notre église par le labyrinthe.

            Vous avez là les entrailles de Dieu qui sont figurées dans la pierre. Et tout au centre de ces entrailles, dans l’endroit le plus secret, là où Dieu est vraiment amour et tendresse, se trouve la rose mystique, cette rose qui est Marie, cette rose incomparable, unique au monde.

 

            Et dans le coeur de cette rose, dans le coeur de Marie, se trouve la Jérusalem nouvelle c’est à dire la création nouvelle, la création qui a pris naissance le jour, l’instant de la résurrection du Seigneur Jésus. Et cette Jérusalem nouvelle, nous en sommes les pierres, nous en sommes les éléments.

            Et notre place est donc déjà maintenant et depuis toujours dans le sein de Marie, dans le sein de la pureté et de l’amour. Et c’est là que notre être nouveau prend corps, c’est là que nous devenons vraiment nous-mêmes, c’est là que s’inscrit notre nom, notre nom nouveau que personne ne connaîtra sauf nous-mêmes.

 

            Mais dans cette Jérusalem nouvelle dont les murs sont de cristal, nous serons tous, et nous sommes tous transparents les uns aux autres. Si bien que notre nom devient le nom de tous. Et dans cet échange, cet échange permanent, nous sommes vraiment participants de ce que Dieu est, ce Dieu Trinité qui est pure relation.

 

            Voilà, mes frères, ce que aujourd’hui nous pouvons méditer en cette fête des mères. Ne la voyons pas seulement comme une fête laïque. Il n’y a pas de laïcité, tout est providentiel, tout sort de Dieu.

         Eh bien, aujourd’hui, nous penserons à ce mystère et, lorsque nous rencontrerons une mère au cours de notre travail, au cours de notre prière, de notre contemplation, nous nous rappellerons que nous avons tous une mère qui nous enfante à notre être d’éternité. Et notre mère charnelle, elle est née aussi de Marie et c’est à travers elle que nous est en premier lieu advenu cette grâce.                              Mais voilà, mes frères, si vous le voulez, nous penserons à cela aujourd’hui.

 

Frère René :    Je voudrais bien dire quelque chose ?

 

Dom Hubert : Que voulez-vous ?

 

Frère René : Il y a déjà longtemps de ça, il y a un monsieur, ce devait être un retraitant, qui nous a dit qu’il avait constaté que dans notre communauté la dévotion mariale avait baissé.

                                   En effet, quand vous voyez pour tout le mois de mai, il y a exactement une fête, et c’est le tout dernier jour, la fête de la Visitation de la Sainte Vierge.

                                   C’est tout de même un peu peu pour des chrétiens d’abord, et surtout pour des cisterciens qui sont connus pour leur dévotion envers la Sainte Vierge. Et on pourrait tout de même faire quelque chose de plus.

 

Dom Hubert : Eh bien, tout à fait d’accord. Mais aujourd’hui, vous voyez, aujourd’hui, c’est aussi une fête de Marie. C’est ce que je viens de dire. Mais la véritable dévotion, ce n’est pas extérieur par des chants, des processions, etc. La véritable dévotion est la remise de soi toute entière à Dieu par les mains de notre mère Marie.

            Et cette dévotion, elle va bien se concrétiser dans nos relations mutuelles, dans le respect que nous avons les uns pour les autres lorsque nous nous reconnaissons frères ; non pas des étrangers qui cohabitent, mais des frères qui vivent les uns des autres, qui se respectent et qui s’aiment, chacun dans leur singularité, chacun dans leur vocation.

 

            Et une expression de ce respect, c’est le silence. Respecter le silence des autres, respecter son propre silence, ne pas le perturber. Et pas seulement le silence de la parole, mais aussi les bruits. Et alors dans cette ambiance, pouvoir vraiment s’aimer. C’est cela ! La véritable dévotion mariale, elle va jusque là.

            Ce serait trop commode de dire : on fait de petites choses et puis c’est fini, on a fait son devoir. Non, non, la véritable dévotion, c’est la charité fraternelle. C’est là que nous reconnaissons que Marie est notre Mère lorsque nous nous traitons véritablement comme des frères.


Chapitre : Le mystère de l’Ascension.     12.05.94.

      1. Etre avec le Christ.

 

Ma sœur, mes frères,

 

            Dans l’épilogue de sa Règle, Saint Benoît dit : « quis quis ergo ad patriam caelestem festinas, 73, 22 ». Qui donc que tu sois qui te hâtes vers la patrie céleste ! Il y a là, me semble-t-il, une allusion discrète au mystère de l’Ascension.

            Notre patrie authentique, notre véritable lieu, il n’est pas ici sur cette terre. Il n’est même pas dans ce monastère en dépit de notre vœu de stabilité. Notre véritable lieu, il est dans le ciel, c’est-à-dire au coeur de la Trinité, là où se trouve le Christ dans sa chair d’homme.

            Et l’Apôtre Paul de s’exclamer : « Je désire d’un désir ardent être dissous, être disloqué pour être avec le Christ », c’est-à-dire pour être en toute conscience, consciemment, être avec lui là où il se trouve. Cette exclamation de Saint Paul devrait être notre devise.

 

            Eh l’Ascension, ce n’est pas le Christ se mettant hors de notre portée. Le Christ se soustrait aux regards de notre chair et il nous introduit alors dans la sphère de la foi. Il ne s’éloigne pas de nous, il est plus proche que jamais. Nous participons à sa vie qui ne cesse de grandir en nous. Et qu’est-ce qui nous est plus proche à nous que notre propre vie ?

            Eh bien, notre vie, c’est le Christ. Il est plus proche à nous-mêmes que nous ne le sommes à nous-mêmes. Nous ne devons donc pas le chercher dans une sphère éthérée, dans un ...?... quelconque. Non, il est plus proche à nous-mêmes que nous- mêmes.

 

            Et quand nous sommes devenus un seul esprit avec lui au point que ce n’est plus nous qui vivons mais lui qui vit en nous, alors nous sommes arrivés au terme de notre course. Nous sommes entrés dans ce que Saint Benoît appelle notre patrie céleste. Et la mort biologique, elle n’est plus que l’instant où le dernier voile tombe.

            Les premiers moines là-bas dans leur désert où il n’y avait pas tellement de choses à voir, il n’y avait rien du tout. Si, il y avait quelques arbres, quelques animaux, quelques bâtiments. Mais dans cette nature, soit vivante, soit inerte, ils voyaient le Christ à l’intérieur de ces choses. Ils le contemplaient comme ils le contemplaient en eux-mêmes.

 

            Et s’ils s’étaient enfuis au désert parce que ils n’avaient plus besoin de rien d’autre, ça leur suffisait. Nous sommes peut-être trop encombrés dans nos monastères ? C’est une fatalité qui est liée à notre Culture. C’est lié aussi au climat qui est le nôtre.

            Mais quand même, chacun pour soi, est-ce qu’il n’est pas possible d’entrer dans un dépouillement de plus en plus étendu de manière à ce que le seul objectif vers lequel tend notre regard soit la personne du Christ ressuscité.

 

            Et la vie monastique contemplative est une participation consciente au mystère de l’Ascension. Nous nous donnons au Christ ressuscité qui se saisit de nous et qui nous entraîne au plus secret de sa vie et de sa mission.

            Il importe donc d’être léger. Et pour ça, il importe de se débarrasser de ses convoitises et de ses illusions, de se débarrasser de soi, de se désencombrer et puis, de se laisser guérir de ses maux spirituels, de ce qui nous souille, de ce qui nous entrave, de ce qui nous alourdit.

            D’où, comme je le disais il y a un instant, l’importance de la pauvreté et de l’obéissance, du dépouillement et de la confiance.

 

            Je suis toujours émerveillé de voir la confiance qu’on fait au médecin. On va le trouver, et voilà, on croit aveuglément tout ce qu’il dit. Et ce qu’il prescrit, sans problème, sans se poser de questions, on le fait.

            Et alors quand le médecin est l’Esprit, l’Esprit de Dieu, quand le médecin, c’est l’Amour, pourquoi ne lui faisons-nous pas confiance ? C’est donc tellement difficile ? Je vous l’assure, ça m’étonne toujours.

 

            Oui, à mon avis, pour entrer dans le mystère de l’Ascension, il faut pouvoir faire confiance. Je sais bien, se déprendre de soi, se laisser envahir par un autre, car Dieu est un Autre, et puis se laisser mettre à la porte de soi, ce n’est pas simple !

            Nous sommes comme les hébreux. Ils étaient beaucoup plus en sécurité en Egypte devant leurs marmites d’oignons et de concombres que dans le désert où là, ils étaient en compagnie de Dieu. Je préfère mes oignons à Dieu. Vous voyez, c’est ça qui se passe pour nous.

 

            Mais voilà, mes frères, peut-être que pendant ces dix jours qui vont nous séparer de la Pentecôte et qui vont nous replonger dans ce mystère de l’Ascension, nous pourrons penser un peu au Christ ressuscité qui est présent, à son Ascension, c’est-à-dire au fait tout simple qu’il a cessé de se manifester à nos yeux de chair pour, non pas se retirer, mais pour nous forcer à entrer dans la sphère de la foi.

            Et puis alors, penser aux modes de l’Esprit Saint qui doit nous décanter, qui doit nous purifier, qui doit faire de nous des dieux. Et alors, je pense que nous verrons le monde autrement, nous verrons les frères autrement, nous verrons tout autrement, nous verrons tout comme Dieu le voit, ce Dieu qui est amour et qui n’est que ça.

 

            Eh voilà, je vous souhaite une bonne fête de l’Ascension ; et puis, j’attends de vous que vous m’en souhaitiez autant, c’est-à-dire que vous présentiez ma pauvre personne à la lumière du Christ dans son Ascension.


Chapitre : Le mystère de l’Ascension.     15.05.94.

      2. Pouvoir faire confiance à Dieu.

 

Ma sœur, mes frères,

 

            Le récit de l’Ascension où nous voyons le Seigneur Jésus s’élever dans les airs sous les yeux de ses disciples étonnés et une nuée le dérober à leurs regards ne doit pas nous donner le change comme si Jésus avait attendu 40 jours pour entrer dans la gloire de son Père.

            Non, sachons que tout était acquis le matin même de la résurrection. La victoire sur la mort, sur les puissances infernales, sur le péché, sur le mal, était parfaite, définitive à l’aube de Pâques.

 

            Mais Jésus devait montrer à ses disciples, et à travers eux à tout les hommes, qu’il en était bien ainsi. C’est ainsi qu’il s’est manifesté à certains hommes choisis. Ils s’est montré à eux, il leur a donné ses dernières instructions puis, il s’est abstrait de leur regard, il s’est soustrait à leur regard.

            Et pourtant, il s’est encore montré par après. Il s’est montré à Etienne, il s’est montré à l’Apôtre Paul. Peut-être encore s’est-il montré à l’un ou l’autre, et le souvenir s’en est perdu. N’allons pas maintenant nous imaginer qu’il va se montrer à nous demain, ou aujourd’hui tantôt. Ne tombons pas dans l’illuminisme.

 

            Non, il ne s’agit pas de cela mais bien de ceci : Le Seigneur Jésus dans sa chair d’homme - mais une chair transfigurée, une chair spiritualisée - est entré au plus profond de la Trinité à l’instant même de sa résurrection.

            Mais pour que cela apparu, pour que cela fut constaté, que cela fut cru, il fallait qu’il se montra à ceux qui l’avaient connu avant sa mort, mais qu’il se montra sous un aspect nouveau, sous un aspect qui serait le sien pour jamais.

 

            C’est cela, vous voyez, dans le fond le mystère de l’Ascension. Jésus est entré - toujours Jésus dans sa nature d’homme - il est entré auprès de son Père et, après un certain temps, il s’est caché au regard de ses disciples.

            Et l’Ascension, c’est la minute au cours de laquelle il s’est ainsi dérobé, non pas à leur prise ni à leur foi, mais à leur perception. Comme je le disais le jour même de l’Ascension, il fallait passer du stade de la vision corporelle au stade de la vision par la foi. C’est ce mystère que nous sommes appelés à vivre ici au monastère.

 

             Oui, la vie monastique est une véritable participation existentielle à ce mystère de résurrection et d’ascension. Nous devons nous aussi être élevés jusqu’au coeur de la Trinité.

            Nous sommes enfants de Dieu de Dieu et nous avons part à tout ce qui est de Dieu. Et tout se joue autour de la nature humaine attirée par le Verbe de Dieu. Jésus-Homme pénétrant au plus secret de la Trinité, c’est aussi nous qui y entrons avec lui.

            La vie monastique contemplative consiste à prendre conscience de ce fait : nous habitons le coeur de la Trinité. Et à partir de là, toute notre conduite doit être modifiée, elle doit s’accorder à notre situation réelle.

 

            Il y a encore toujours, c’est vrai, le poids de notre chair ; il y a les entraves de nos passions ; il y a la faiblesse de notre nature. C’est vrai ! mais ce n’est pas ça qui constitue un obstacle. C’est plutôt cela qui nous maintient à notre place et qui nous fait comprendre que ce que nous avons reçu est un cadeau.

            C’est une grâce, ce n’est pas par notre propre force, ce n’est pas par une sorte de technique plus ou moins sophistiquée, ésotérique, secrète que nous parviendrons jusqu’au coeur de Dieu. Non, c’est dans la mesure où nous nous ouvrons au cadeau qu’il nous fait dans la personne du Seigneur Jésus  sur laquelle nous sommes greffés.

 

            Oui, la vie monastique consiste donc à monnayer cette réalité-là jour après jour avec une puissance de plus en plus grande. Je rappelle ce que dit l’Apôtre Paul aux Corinthiens : « Nous tous à visage découvert, reflétant la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en cette même image de gloire en gloire comme par l’Esprit du Seigneur » Il y a donc une croissance, une montée, une ascension. Vous voyez le mystère de l’Ascension.

            La vie chrétienne est une ascension de gloire en gloire, de lumière en lumière jusqu’au coeur de la Trinité où nous sommes déjà. Et c’est ça le paradoxe : nous y sommes déjà et nous devons y aller. Nous y sommes déjà en espérance et nous y arrivons par la confiance, par la foi qui nous ouvre à l’Esprit du Seigneur.

 

            Nous devons d’abord faire connaissance avec le Christ ressuscité, entrer avec lui en relations cordiales - je dirais même en relations amoureuses - et puis alors prendre conscience qu’on est une cellule de son corps transfiguré. Ensuite, laisser la vie de ce corps insensiblement nous transformer puis alors, entrer ainsi dans la plénitude de cette vie et voir des yeux du coeur le Christ ressuscité.

            Il y a donc là toute une vie, une croissance. C’est l’expérience mystique par excellence à laquelle nous sommes invités. Cela n’a rien à voir - encore une fois - avec les efforts démesurés. C’est inutile ! Nous pouvons déployer les efforts les plus fantastiques, nous resterons toujours à l’intérieur de notre nature d’homme ; ça ne nous conduit nulle part.

            Non, il faut nous ouvrir à la personne du Christ ressuscité dont la vie entre en nous et puis qui alors nous élève au-dessus de nous, au-delà de nous, là où est Dieu. Nous devons être divinisés, alors ne nous conduisons pas comme des animaux, mais comme des enfants de Dieu.

 

            C’est donc une croissance organique lente, progressive et qui s’opère par l’union de notre volonté à celle de Dieu, donc par l’ouverture de tout notre être à cet amour qu’est Dieu. Et c’est ça l’obéissance !

            L’obéissance n’est pas dévalorisante, non, l’obéissance est plénifiante, c’est elle qui est notre noblesse. Notre noblesse, c’est de nous unir à la volonté de Dieu, ce n’est pas de nous opposer à elle mais d’entrer dans cette volonté.

            Et ainsi notre croissance se fortifie, oui, dans la prière qui est une réponse aux invitations de Dieu perçues dans la contemplation, dans la Lectio, dans la vie liturgique, dans la psalmodie, perçue dans les rencontres fraternelles, perçue dans les accidents qui nous arrivent, dans nos chutes, dans nos défaillances, même dans nos péchés. Et toujours cette sollicitation de Dieu nous dit : « Ouvre ta bouche pour que je l’emplisse ! ». C’est pas tellement difficile.

 

            Mais voilà, comme je le disais encore hier à quelqu’un, nous préférons nous emprisonner dans notre misère car là au moins nous sommes en sécurité. C’est toujours cette nostalgie des oignons d’Egypte et des marmites pleines de viande. C’est toujours ça !

            Mais voilà, nous sommes construits ainsi, Dieu le sait, le Christ le sait. Il a voulu prendre notre nature pour se rendre compte de façon tangible, charnelle, corporelle que, voilà, nous étions tout de même extrêmement faibles.

            Eh bien, à partir de là il faut espérer que la métamorphose s’opérera parce que, comme disait déjà le poète païen : L’amour est vainqueur de tout. Et comme Dieu est amour, il sera vainqueur de nous.

 

            Mais, mes frères, ma sœur, encore une petite chose : c’est que on découvre aujourd’hui de plus en plus que la résurrection du Christ n’a pas été toute seule, cela ne s’est pas fait tout seul.

            La résurrection du Christ a été un combat, un véritable combat. C’est jusque la dernière seconde que Dieu lui-même, Dieu le Christ est mort, que Dieu a dû combattre contre les puissances infernales, contre les puissances de mort.

            Oui, c’est un combat dans lequel Dieu a été engagé. Dieu le Père s’est engagé dans ce combat. Il ne faut pas penser qu’il est resté passif et qu’il n’a eu qu’un petit mot à dire pour que tout s’accomplisse. Non, Dieu a dû combattre.

 

            Et alors, c’est à ce même combat que nous sommes conviés maintenant à notre tour pour pouvoir après communier pleinement à la joie de la résurrection.


Règle : Chapitre 3, 16-fin.                19.05.94.

      Omnes magistram sequantur regulam.

 

Mes frères,

 

            Saint Benoît ramasse en quatre mots l’essentiel du propos monastique : Omnes magistram sequantur regulam, 3, 16.

 

            Omnes, que tous sans exception aucune, l’Abbé en tête, suivent la Règle comme leur Maîtresse de vie. La communauté monastique forme un Corps, une armée, une Eglise, nous le savons. Elle est un ensemble indissociable, infrangible. Elle respire, elle lutte, elle prie comme un tout.

            Celui donc qui lui fait violence et s’en sépare, même dans son coeur, s’expose aux plus graves périls car il se coupe de la vie et, imperceptiblement il va glisser dans la mort. « Hors de moi vous ne pouvez rien faire », dit le Christ. Nous pouvons gloser : « Hors du Corpus monasterii, vous sombrez dans le vide de l’inutilité ». Inutiles factos, dira Saint Benoît, 7,78.

 

            Le Père Abbé de Chevetogne nous a dit ce que la Tradition entendait par utiles, un frère utile. C’est un frère qui, dans la sincérité de son coeur et sous la motion de l’Esprit à laquelle il s’abandonne, fait tout ce que le Seigneur lui demande à travers la Règle et ses Supérieurs.

            Il ne se crée pas de problèmes : il accueille ce que Dieu lui offre et est content de ce qu’il trouve. Et à partir de là, se conformant à la volonté de Dieu, il laisse le Seigneur purifier les profondeurs de son coeur. Et il est, et pour lui-même, et pour ses frères, et pour l’Eglise, et pour le monde, il est un homme utile comme un homme qui sert à quelque chose, car il est fidèle à sa mission.

 

            Sequantur, dit Saint Benoît. Il s’agit donc de suivre la Règle, de marcher à sa suite. La sequela Christi est donc dans la pratique une sequela Regulae. Suivre le Christ, c’est dans le concret de la vie suivre la Règle, dit Saint Benoît.

            Regula. Le mot Regula évoque une image et un mouvement, un mouvement en ligne droite, d’arrière en avant. C’est donc une marche, ce sera une course. Voilà le sens primitif du mot Regula. C’est donc une image dynamique, ce n’est pas quelque chose de statique.

 

            La Règle pour Saint Benoît, je le dirais tout à l’heure, pour Saint Benoît, la Règle est une personne, mais elle est d’abord le condensé extrême de l’Evangile et de l’enseignement des Pères. Elle renferme la quintessence de tout ce que nous devons connaître et faire pour trouver Dieu et nous unir à lui.

            Et grâce à elle nous pouvons, comme le dit Saint Benoît dans l’épilogue de sa Règle, 73,14, recto cursu pervenire ad creatorem nostrum, parvenir à notre Créateur par une course directe en ligne droite. C’est cela la Regula ! Quelqu’un, un frère qui s’attacherait à la Règle, qui se nourrirait de la Règle, mais il arriverait chez Dieu tout de suite, sans difficultés.

            Les derniers moines et moniales béatifiés et en voie de canonisation dans notre Ordre sont tous morts très jeunes. Peut-être, voilà, ce sont des exemples recto cursu. Tout de suite ils sont arrivés parce que ils ont été fidèles à la Règle. Mais alors celui qui blanchit et qui s’affaisse sous le poids des ans, serait-il alors un moine plus ou moins, je ne dis pas, raté mais enfin ?

            Non, si Dieu qu’il y ait dans les communautés monastiques des moines âgés, des anciens comme il est dit, c’est pour que les plus jeunes aient sous les yeux des exemples d’hommes qui sont parvenus recto cursu à leur Créateur. Si Dieu nous les enlevait au fur et à mesure, mais nous n’aurions pas de points de repère. Dieu va donc en laisser dans les communautés.

            Mais ces sages vieillards auront leurs défauts et ces défauts s’affirment avec la vieillesse. Mais attention ! Un défaut n’empêche pas la sainteté, loin de là ! Et tout ces jeunes qui sont morts étaient pétris de défauts et, ils ont été canonisés. C’est certain !

 

            Et comme je le rappelais il y a un instant, Saint Benoît personnifie la Règle. Il en fait une magistra, il en fait une Maîtresse de vie. Elle est la présence pour nous du magistère, du Maître par excellence qu’est le Christ. « Ne vous faites pas appeler Maître, disait-il à ses disciples, vous n’en avez qu’un seul, c’est moi, le Christ » Et Saint Benoît glose en disant : «  Vous n’avez qu’un seul Maître bien concret, c’est votre Règle ».

            C’est le Christ qui nous parle à travers la Règle ! Elle est donc vêtue de grandeur et de noblesse. On ne joue pas avec la Règle, on la respecte. Nous lui devons respect et vénération, confiance et obéissance.

 

            Lorsque Saint Benoît nous demande quelque chose, lorsque le Christ nous demande quelque chose à travers la Règle, nous devons à priori faire confiance et ne pas commencer à dire : « Oui, mais peut-être ? », et commencer à exercer son esprit critique sur ce que la Règle nous propose.

            Non, il y a un à priori de confiance parce que elle est présence parmi nous du magistère par excellence qu’est le Christ. Et c’est pourquoi, comme je le disais plus haut, on ne peut se séparer d’elle.

            Neque ab ea temere declinetur a quoquam, 3,17, ce qui est traduit et il n’est pas facile de traduire littéralement : « Personne ne se permettra de s’en écarter à la légère ». Oui, c’est juste, c’est bien ça ! Mais le texte latin est encore plus fort, plus percutant.

 

            Et la voluntas regulae, la volonté de la Règle, donc ce que la Règle veut, elle se propose à la voluntas proprii cordis, nous dit ici Saint Benoît en 3,18, donc à la volonté de notre propre coeur.

            Il y a une opposition entre les deux. Si nous suivons la volonté de notre propre coeur, fatalement nous allons sombrer dans la ruine. Mais si nous suivons la voluntas regulae, la volonté de la Règle, alors nous possédons un gage , une promesse de réussite.

            Nous serons chacun pour notre part un moine utilis, bon à quelque chose parce que installé, établi au coeur de sa mission et la déployant sans cesse dans la beauté, dans l’amour et dans la lumière de l’Esprit Saint. Puisse Saint Benoît nous aider à réaliser cet idéal qu’il nous propose  et qu’il a si bien incarné pour nous.


Homélie : Vigile de la Pentecôte.          21.05.94.

      Pâques et Pentecôte, même événement !

 

Frères et sœurs,

 

            Il existe une certaine analogie entre la Vigile de Pâques et celle de la Pentecôte. C’était beaucoup mieux marqué autrefois où on procédait en ce jour à la bénédiction de l’eau.

            Mais cette similitude souligne une évidence : Pâques et la Pentecôte sont le même événement se déployant durant cinquante jours et culminant dans le don généreux, fastueux de l’Esprit Saint.

 

            La Pentecôte est le point d’orgue de la résurrection du Christ. Nous venons encore de l’entendre. L’Esprit n’avait pas encore été donné parce que Jésus n’avait pas été glorifié. Parce que Jésus n’était pas encore ressuscité, il n’était pas encore rentré dans la gloire de son Père et il ne pouvait pas encore distribuer l’Esprit Saint à ceux qui ouvriraient leur coeur à sa Parole.

            La Pentecôte est la présence indéfiniment perpétuée et puissamment active de la résurrection du Seigneur Jésus. La personne de l’Esprit Saint est indissolublement liée à la personne du Christ. L’Esprit est le témoin par excellence de la résurrection du Seigneur Jésus et il est la promesse de notre propre résurrection.

 

            Un homme dans lequel habite l’Esprit, un homme dont le coeur est devenu temple de l’Esprit, eh bien, un tel homme, il est déjà en train de ressusciter. Il n’y a pour lui aucune crainte à avoir. Le moteur de sa vie, c’est l’Esprit et, tout ce qu’il fait est inspiré par cette personne divine qui a pris possession de lui et qui insensiblement, imperceptiblement le transfigure.

 

            Oui, frères et sœurs, une force agit en nous. Nous ne vivons pas pour nous. Nous ne sommes plus narcissiques, égocentriques, repliés sur nous, attirés par les délices de l’heure. Non, nous vivons pour les autres d’abord et, en vivant pour les autres, nous faisons croître en nous la Vie dans des proportions infinies. Nous passons à un autre type de vie. Ce n’est pas la vie humaine, charnelle en mieux ? Non, c’est une autre vie, c’est la propre vie de Dieu que l’Esprit fortifie sans fin dans nos cœurs.

 

            Oui, notre vie nouvelle, c’est la personne même de l’Esprit Saint. Et cette vie, elle est amour, elle est lumière et elle fait de nous des saints. Même si nous sommes encore parfois débordés par les instincts qui nous habitent, par les passions qui nous assaillent, en réalité nous sommes en train de passer à une vie nouvelle. Notre Pâque s’achève, notre Pâque se poursuit, notre résurrection s’affirme de jour en jour.

            Etre habité par l’Esprit Saint ne nous dépossède pas de nous, ne nous réduit pas à l’état de marionnettes. Bien au contraire, nous parvenons à la cime de notre identité la plus personnelle. Si bien que la mort biologique, elle est la libération totale de nos énergies devenues spirituelles.

 

            C’est dans cet éclairage que nous devons entendre la Règle de Saint Benoît. Il nous dit que le moine doit avoir présent chaque jour sa propre mort. Il ne dit pas cela pour l’effrayer, pour le tenir dans le bon chemin ?

            Non, il veut lui rappeler jour par jour que la mort est une libération de l’Esprit dans le coeur. C’est le moment de l’achèvement de la pâque, c’est la propre résurrection du Christ qui prend possession soudainement de l’homme et qui fait de lui un être absolument nouveau.

            Oui, notre Règle est la mise en œuvre progressive du mystère de Pâques consommé par le partage sans réserve de l’Esprit Saint. Notre Règle nous aide à croire dans la vie de notre Dieu, de notre Dieu qui est amour.

 

            Frères et sœurs, n’ayons crainte d’obtenir le don merveilleux de l’Esprit. Je sais qu’il y a un risque, certes ! Ce que nous sommes avec toutes nos limites, avec tout nos défauts, avec tout nos péchés, eh bien, c’est rassurant. Nous savons que nous sommes dans une petite maison qui est la nôtre. Et recevoir l’Esprit, c’est faire éclater les murailles, faire sauter la toiture.

 

            Alors voilà, il faut un certain courage pour oser croire que Dieu est amour et que en prenant possession de notre coeur, il peut nous conduire au sommet de ce que nous devons devenir, au sommet de la béatitude, et cela sans réserves et pour jamais.

 

 

 

 

                                                                                           Amen.


Chapitre : Fête de la Pentecôte.          22.05.94.

      1. Epiphanie de l’Esprit dans l’homme.

 

Mes frères,

 

            Le disciple parvenu au sommet de la fameuse échelle de l’humilité, Saint Benoît le confie à l’Esprit Saint. Dignabitur demonstrare, 7,188. Il daignera manifester. On va voir ce qui va se passer ? C’est l’imprévisible du mystère.

            Saint Benoît est un homme de foi et il fait confiance à la personne de l’Esprit Saint. Il sait qu’elle est l’amour ; il sait que rien de fâcheux n’arrivera au moine ; il sait que au contraire les plus hautes merveilles vont s’accomplir en lui.

            Saint Benoît est un homme d’une foi sans limite. Il répugne aux phénomènes spectaculaires. Au huitième degré de son échelle, il précise que le moine ne doit rien faire qui ne soit prescrit par la règle commune du monastère ou par les exemples des Pères, 7, 147. Le frère emporté par l’Esprit Saint passera inaperçu des autres.

 

            Et ici, mes frères, je me permets une petite remarque. Lorsque, dans le monde ou dans le monastère, une personne ou un frère cherche à se singulariser par des attitudes, par des fantaisies vestimentaires ou autres, il s’agit toujours d’un homme qui est mal dans sa peau, qui est frustré quelque part et qui veut à tout prix attirer l’attention sur lui pour se prouver à lui-même qu’il existe.

            Et Saint Benoît, lui qui est un psychologue et un ...?... , demande au frère de ne rien faire qui ne soit à l’exemple des autres. Un vrai moine ne se singularise jamais, n’oublions pas cela ! Et, comme je le rappelais, lorsque l’Esprit Saint a pris possession de lui et l’a métamorphosé, il passe totalement inaperçu des autres.

            Je rappelle la réflexion que on faisait dans la communauté de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus au moment où cette jeune religieuse est morte : « Je me demande bien ce que notre Mère va pouvoir dire à son sujet ? Elle n’a rien fait ! ». Et c’était Thérèse, la petite Thérèse qui était grande.

 

            Jésus affirme de l’homme né de l’Esprit qu’on ne sait ni d’où il vient, ni où il va. Il y a donc plongée d’un tel homme dans un univers autre, un univers mystérieux aux lois étranges. Il se passe une sorte de recréation, de commencement absolu. Et cet homme lui-même n’y comprend rien, mais il a conscience d’une chose : il sait d’une certitude totale qu’il possède la vie éternelle et il a le sentiment d’y être depuis toujours. Il est né de Dieu, il est le fruit d’un amour sans origine et il va vers un avenir dont personne ne peut parler.

            On ne sait ni d’où il vient, ni où il va ! Et il est le premier à ignorer cela. Cela dépasse son entendement, le cadre de sa raison. Il lui reste une seule chose à faire, fermer les yeux et s’abandonner au souffle qui l’emporte dans une beauté lumineuse qui est la vie par excellence, qui est l’amour et qui est Dieu.

 

            Voilà ce que Saint Benoît dit lorsque l’Esprit Saint va manifester des choses mystérieuses dans le moine parvenu au sommet de l’échelle. Mais encore une fois, ça passera inaperçu, mes frères. C’est uniquement aux regards de Dieu et des saints que c’est perceptible.

 

            Mes frères, l’existence du moine monte vers le surgissement de la Pentecôte, vers la tombée de l’Esprit Saint sur un homme, ou bien le surgissement de l’Esprit Saint dans le coeur d’un homme ou, plus exactement, la manifestation, l’épiphanie de cet Esprit.

            Mais pour recevoir cette grâce, il faut d’abord connaître la pâque ; et la pâque est indissociable de la passion. Saint Benoît le dit aussi : « Il faut participer aux souffrances du Christ pour avoir part un jour à sa résurrection ».

            Et cette pâque, elle porte dans l’univers monastique un nom, c’est l’obéissance. C’est l’écoute attentive, aimante d’une voix qui invite, d’un chant qui captive et que l’on suit.

 

            Voilà la beauté à laquelle nous sommes invités. Puisse la solennité de ce jour raviver en nous l’espérance qui nous habitait le jour où nous avons répondu pour la première fois à l’appel de Dieu, cet appel qui se renouvelle à chaque instant et qui un jour culminera dans cette parole extraordinaire : « Viens, entre pour jamais dans la joie de ton Maître ! ».


Chapitre : Fête de la Pentecôte.          23.05.94.

      2. Devenir un seul être avec Dieu.

 

Ma sœur, mes frères,

 

            Hier, vous vous en souvenez, je clôturais le chapitre en disant que l’existence du moine montait vers une pentecôte, vers l’heure où le Saint-Esprit aurait pris possession de la personne dans sa globalité, dans son intégralité et en aurait purifié le coeur. A ce moment, le moine sera devenu un spirituel, un pneumatique.

            Il vivra alors perpétuellement sous la motion de l’Esprit Saint. Il aura encore ses défaillances, il aura encore ses péchés, certes, mais ce n’est pas ça qui annulera le mouvement de fond, la lame de fond qui le soulève. Ce qui l’entraîne, c’est l’agapè, c’est l’amour et ce ne sont plus les pulsions instinctives.

 

            La Pentecôte n’est donc pas en premier, elle est un couronnement et, elle est précédée d’une passion et d’une mort. Et Saint Benoît le dit à la fin de son Prologue. Le latin est beaucoup plus percutant et il dit ceci : « passionibus Christi per patientiam participemur, ut et regno eius mereamur esse consortes, Pr. 118 ». Participons par la patience aux souffrances du Christ, aux passions du Christ, passionibus, pour ainsi mériter d’avoir place dans son Royaume, comme il est dit.

            Mais non, c’est consortes, partager son sort dans son Royaume ! Dans le Royaume, il n’y aura pas de différence  entre le Christ et nous puisque nous serons devenus une cellule parfaite de son Corps. Et c’est la même Vie qui irriguera et la tête et le membre.

 

            Et concrètement ? Concrètement, le passage du repliement sur soi à l’altruisme, de l’égocentrisme à la charité s’opère par le canal de l’obéissance. Il s’agit dans l’obéissance de s’accrocher à Dieu comme un chaland à un remorqueur. L’obéissance est le lien qui nous permet de réussir l’impossible. Il suffit de se laisser tirer. Nous n’avons pas, nous, à faire le remorqueur. Nous sommes un simple chaland et nous nous laissons tirer.

            Et cette obéissance, le fait que nous restons accrocher à Dieu, nous permet de réussir l’impossible. Car entrer dans l’univers de Dieu, devenir un seul esprit avec le Christ, c’est l’inconnu absolu. N’essayons pas de faire fonctionner notre imagination, c’est impossible ! Nous restons toujours enfermés à l’intérieur de l’humain, à l’intérieur du charnel.

            Nous pouvons être Docteur dans toutes les théologie possibles, celles des anges et celles des hommes, nous restons enfermés dans le créé, nous restons enfermés dans le limité, dans le fini.

 

            Or, devenir un seul esprit avec le Christ, c’est autre chose. Il nous faut franchir l’infranchissable abîme qui sépare l’humain du divin. Il nous faut pour cela, mais vraiment, se laisser prendre à bras le corps, lâcher tout et se laisser emporter.

            Or, ça requiert une fameuse dose de confiance et de courage. Et c’est cela la Foi ! La véritable Foi, c’est se donner tout entier à cet amour qui se révèle à nous dans la personne du Christ Jésus. C’est cela la foi, la foi qui est le coeur de l’obéissance.

 

            Et pour oser ainsi se laisser ranger par un autre, fut-il Dieu, on doit être possédé, dévoré par un désir auquel Saint Benoît fait allusion aujourd’hui. C’est :  «ad  vitam aeternam gradiendi amor, 5,19 » le désir, l’amour, le désir de monter, gradiendi, vers la vie éternelle. C’est le désir de la vie éternelle.

            Alors là, vous voyez le caractère de passion, de souffrance, de mort qui est inscrit à l’intérieur de l’obéissance, à l’intérieur de notre vie et qui est le préalable obligé à la manifestation de l’Esprit, donc à la Pentecôte. Mais il faut, comme le dit Saint Benoît, vraiment être possédé par le désir de la vie impérissable, de la propre vie de Dieu.

 

            Au début, on n’a pas conscience de çà. On ne saurait jamais l’exprimer parce que on ne dispose pas du vocabulaire ni de l’expérience. Mais il y a des indices que il en est bien ainsi. Et ce que Saint Benoît dit, il faut alors que le postulant, le novice soit possédé vraiment, qu’il ne recule pas, qu’il ait le souci de l’Opus Dei, des choses rebutantes, de l’obéissance, c’est ça !

            Et cela se trahit, cela se manifeste à l’extérieur dans des détails. Et à l’intérieur de ces détails, on peut voir qu’il y a dans le coeur un moteur et que ce moteur, c’est le désir, le désir de devenir un seul esprit avec le Christ, un seul être avec Dieu.

 

            Donc la Pentecôte, dans la vie du moine, c’est donc le fastueux de cette vie éternelle, un don sans retour, sans retour. Et ça se comprend bien : lorsque Dieu a pris le moine, qu’il l’a élevé dans son univers, que ce moine de façon bien bien bien consciente sait qu’il est chez Dieu, Dieu ne peut plus reculer. C’est arrivé, on ne peut pas revenir en arrière.

            De même, lorsque le Verbe de Dieu est devenu homme dans la personne du Christ, c’est irréversible. On ne peut pas annuler cela. Et lorsque un moine est ainsi devenu vraiment un seul être avec le Christ, on ne peut pas reculer. C’est un état fixé une fois pour toutes.

            On pourrait dire en termes de théologie scolastique de hier - je ne sais pas si on dit ça maintenant encore - on appellera ça : quelqu’un est confirmé en grâce. C’était la terminologie qu’on utilisait.

 

            Si bien que au fond, l’obéissance est l’expression de ce désir fou mais irrépressible : devenir un seul être avec Dieu et pour cela traverser la mort. Et ça, c’est le mystère de Pâques dans lequel nous nous jetons.

            Et ce que dit Saint Benoît au dessus de l’échelle, on va voir ce qui va arriver, dignabitur demonstrare, 7,188, on va voir ! Personne ne le sait, le moine lui-même ne le sait pas. Il est dans l’inconnu et pourtant c’est un inconnu très très très connu. Mais voilà, il n’y a pas de mots, là, corrects pour le traduire.

 

            Eh bien, mes frères, demandons à Dieu de nous accorder cette grâce parce que après celle-là, il n’y en a pas d’autre !


Chapitre : Fête de la Sainte Trinité.      29.05.94.

      Avant tout aimer Dieu !

 

Mes Frères,

 

            Pour illustrer la solennité de ce jour, nous pourrions peut-être nous arrêter quelques instants sur le premier instrument que Saint Benoît met à la disposition de son disciple dans l’atelier spirituel qu’est le monastère.

            Et ce premier instrument, le voici : avant tout, aimer le Seigneur Dieu de tout son coeur, de toute son âme, de toute sa force, 4,2. Cette formule est empruntée à la prière par excellence de tout juif pieux, le fameux Ecoute Israël !

            Mais Saint Benoît y introduit une nuance qui est capitale. Il dit : avant tout, aimer le Seigneur Dieu , tandis que la formule du Deutéronome dit en 6,5 : aimer le Seigneur ton Dieu.

 

            Nous allons, si vous le voulez bien, procéder à une petite analyse d’ordre sémantique. Saint Benoît dit : le Seigneur Dieu, le Seigneur qui est Dieu. Ce n’est donc pas un concept, c’est un être personnel qui a un nom propre le Seigneur et un qualificatif Dieu.

            Ce nom, Seigneur, si nous le voyons dans le grec, nous le connaissons, c’est Kyrios. Combien de fois par jour ne chantons-nous pas : Kyrie eleison, Seigneur prends pitié ! En hébreux, nous le connaissons aussi, c’est Adonaï qui est un pluriel.         Et puis Dieu en grec, nous le chantons le jour du vendredi-saint : Theos. En hébreux nous le savons aussi, c’est El. Pour comprendre ce nom et goûter cette qualité, nous devons embrasser du regard toute l’Histoire Biblique depuis la création du monde jusqu’à son achèvement.

 

            Le Seigneur ? Nous allons découvrir des choses très belles qui vont mieux nous faire comprendre qui est notre Dieu dans sa Trinité. Le mot Adonaï vient d’une racine qui, dans son premier sens, signifie être humble, être soumis, se soumettre, se plier à quelqu’un d’autre naturellement ; mais immédiatement le second sens est celui-ci : dominer, diriger, gouverner et juger.

            Donc, dans l’être de Dieu, il y a deux composantes qui se fondent et s’appuient l’une sur l’autre. Elles vont être mises en évidence. Lorsque le Seigneur Jésus a lavé les pieds de ses disciples, il a bien dit : « Je suis le Kyrios, je suis le Seigneur, je suis votre Maître, vous le savez. Eh bien, je me suis trouvé au milieu de vous  comme le doulos, comme le serviteur, comme celui qui s’est abaissé jusqu’à vous lavez les pieds. Et c’est parce que je vous lave les pieds que je suis le Kyrios.

 

            Alors, vous avez la fameuse hymne  de l’Apôtre Paul aux Philippiens : « Etant dans la condition de Dieu, il ne s’est pas accroché à ses privilèges divins. Mais non, il s’est vidé de lui-même et il a pris la condition d’esclave. Et c’est pourquoi Dieu, alors son Père, l’a élevé et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom, le fameux nom de Kyrios, Adonaï. Ph 2, 6-11.

            Voyez  ! Il y a là à l’intérieur de l’être de Dieu un mouvement que nous ne devons pas craindre d’épouser. Et Saint Benoît exige de l’Abbé qu’il entre dans ce mouvement. Il lui dit qu’il est Dominus. Il est le seul dans le monastère qu’on peut appeler Dominus, Domnus Abba, 63,32. Mais, dit-il, ce sera à condition de servire multorum moribus, 2,85. donc de se mettre au service des caractères de chacun. Et je vous assure que dans une communauté, même d’un petit nombre, c’est toute une collection.

            Il ne peut donc pas imposer son tempérament aux autres. Il doit humblement, discrètement, amoureusement se mettre au service des aptitudes, des capacités, des limites, des fautes, des péchés, des défaillances de chacun de ses frères.

 

            Alors, ce Seigneur a un qualificatif qui est Dieu. Or, si nous prenons le mot grec Theos, il signifie la lumière vivante, vivifiante qui voit tout. La racine .......... veut dire : celui qui voit, celui qui contemple, celui qui regarde. A son regard rien n’échappe, pourquoi ? Parce qu’il est la lumière.

            Il y a dans le nom grec de Dieu cet élément de luminosité, de lumière, mais une lumière qui pénètre tout, à laquelle rien n’échappe. Saint Benoît vient de nous le rappeler, il est présence ; cette lumière étant présence jusqu’à l’intérieur de nos désirs.

 

            Et puis, si je vois maintenant le terme hébraïque El pour dire Dieu, alors là c’est la force omnipotente et terrifiante. C’est le tourbillon, c’est le cyclone qui dans le désert commence à tournoyer et à emporter des trombes de sable jusqu’à l’intérieur des nuages ; et elles vont retomber et recouvrir tout. Rien n’y échappe à cet ouragan ! Nous en avons parfois ici l’expérience, mais c’est rare. Et quand ça arrive, vous connaissez les dégâts que ça peut produire. Eh bien ça, c’est Dieu dans sa puissance !

 

            Mais l’union des deux, maintenant : le Seigneur qui est Dieu, c’est l’amour qui permet tout et qui peut tout. Il peut tout permettre parce qu’il est l’amour. Et il aura toujours le dernier mot, non pas parce qu’il aura été le plus puissant, mais parce qu’il aura été le plus patient, et le plus humble, et qui peut tout.

            Et qui peut tout précisément parce que étant l’amour, étant la lumière, étant le souffle, il pénètre le coeur de chacun ; et là, dans le secret, avec une douceur infinie, il travaille jusqu’à l’instant, le dernier instant où il métamorphose la personne.

            Alors là, nous retrouvons cette réalité de l’hymne de Saint Paul aux Corinthiens cette fois-ci, où il fait le portrait du Dieu Amour. L’amour fait ceci, et ça, et ça. Voilà ! Et nous le connaissons et nous l’admirons.

 

            Alors Saint Benoît dit : avant tout, in primus, 4,2. C’est donc là un présumé indispensable. Il faut aimer le Seigneur qui est Dieu. Pour nous, concrètement c’est le Seigneur Jésus qui est Dieu. Et le Père alors ?

            Oui, il est aussi le Seigneur, et il est Dieu aussi. Mais dans notre condition actuelle et probablement durant toute l’éternité, nous voyons le Père lorsque nous voyons le Christ Jésus. C’est en lui que nous voyons le Père. Qui me voit, voit le Père. Tu ne crois donc pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? Qui me voit, voit le Père. Inutile de vous le montrer, quand vous me voyez, vous le voyez, Lui. Donc il faut d’abord avant de commencer aimer le Seigneur Dieu.

 

            Mais Saint Benoît n’emploie pas le mot amare mais diligere, et ce n’est pas innocent parce que diligere veut dire d’abord choisir, eligere. Il faut choisir entre deux. Il faut choisir entre le Seigneur Dieu et soi, et le monde.

            Donc il y a le moine dans sa condition de faiblesse, disons dans sa condition narcissique, égocentrique, dans sa condition d’homme rempli de peurs et en face le Seigneur Dieu. Il faut donc choisir entre soi et entre Lui. Et c’est le présupposé indispensable.

 

            Il y a ici, encore une fois, la référence au choix que propose Moïse, que propose Dieu par la bouche de Moïse, entre les deux voies. Je place devant toi deux routes ; une qui conduit à la vie si tu choisis le Seigneur Dieu ; une qui conduit à la mort si tu choisis le monde et ses séductions.

            Alors ce diligere, ce choisir, c’est donc un amour préférentiel qui ne se reprend jamais d’abord, et puis qui cherche à imiter. Ce n’est pas seulement choisir spéculativement mais s’engager sur une route, épouser la bonté de Dieu, admirer sa beauté, se nourrir de son esprit, devenir avec lui un seul être.

 

            Voilà, mes frères, ce que Saint Benoît nous propose. Avant de nous mettre en route, c’est à quoi nous devons porter ce désir, ces intentions dans notre coeur. Et puis le reste alors, mais ça se fait tout seul. Il suffit alors d’utiliser les petits instruments qui se trouvent dans l’atelier, ils ne sont pas difficiles.

            Et puis voilà, ainsi on arrive dans les espaces immenses de la charité qui est, encore une fois, Dieu trois personnes et un être.


Chapitre :                                    01.06.94.

      1. Notre participation aux Offices.

 

Mes frères,

 

            Pour ce qui est de notre Office, nous pourrions nous interroger ce soir  sur notre participation aux Offices. Le problème est beaucoup plus complexe aujourd’hui qu’autrefois.

            Les communautés sont de tailles  plus modestes ; il y a des anciens frères convers qui sont parvenus à l’Office choral ; il y a des frères âgés, il y a des infirmes, il y a des malades, il y a des fatigués ; il y en a qui sont occupés à divers emplois et qui ne peuvent se libérer.

            Donc, la participation à l’Office - quand on voit les choses de l’extérieur - pourrait laisser à désirer. Je pense que nous devons nuancer notre jugement et faire confiance aux frères.

 

            Naturellement un Abbé doit faire confiance. Si un frère lui dit : « Non, je ne sais pas venir pour telle ou telle raison », l’Abbé ne peut pas dire : « Produisez-moi un certificat médical, mon ami, ou bien je vous envoie chez un psychologue pour voir si les raisons que vous apportez sont bien réelles ». Il ne peut pas faire ça !

            Donc, il doit accepter les explications du frère tout en sachant bien que un jour, c’est à dire au moment de la mort ou immédiatement après, chacun d’entre nous devra rendre compte à Dieu de sa fidélité à l’Office. Cela, c’est une certitude absolue. Il ne s’agira pas de jouer. C’est pour cela qu’il ne faut pas jouer maintenant.

            Mais enfin, disons, la conscience de chacun est ce qu’elle est et, je pense pouvoir affirmer que chacun fait son possible dans la mesure de ses capacités et de sa conscience.

 

            Au Chapitre Général, au dernier, j’entendais comme ça en séance de commission, l’Abbé d’Aiguebelle ou des Dombes - je ne sais plus, c’est un des deux - dire qu’il était bien content si aux petites Heures, ils étaient trois d’un côté et quatre de l’autre. C’est comme ça malgré une forte communauté car les circonstances sont telles aujourd’hui que nous ne pouvons plus assurer les Offices comme on le faisait autrefois.

            Et je pense que c’est vrai ! Nous n’avons pas à le regretter. Nous devons entrer dans ce que la Providence nous donne ici et maintenant. Cela ne veut pas dire que nous devons laisser aller les choses, non, mais il faut que chacun fasse son possible. Et je pense que ici, c’est ce qui arrive. Peut-être avec des nuances, mais ça, encore une fois, c’est laissé à Dieu qui scrute les reins et les cœurs.

 

            Est-ce que vous avez quelque chose à ajouter ? Je pense que là, c’est un peu pour chacun ainsi. J’ai dû moi-même rester trois mois hors des Offices, c’était bien nécessaire. Et j’y suis retourné maintenant et ça va.

            Je pense que, voilà, il faut à partir de telles expériences essayer de comprendre les autres. Il y en a qui sont perpétuellement infirmes. Et il n’y a pas seulement les infirmité physiques mais aussi les infirmités psychologiques. Il y a de toutes les sortes dans une société d’hommes.

 

            Maintenant, la qualité de l’Office ? Eh bien, pour juger de la qualité de l’Office, il faut parfois arriver en retard. Je dis ça ainsi, mais il ne faut pas chercher à arriver en retard. C’est rare que ça m’arrive, c’est arrivé une fois ou deux peut-être ? Mais alors, quand on arrive en retard et qu’on est là près de la porte, si on s’arrête quelques secondes, on entend alors chanter, on entend l’Office.

            Eh bien, je dois dire qu’il est bien exécuté. Nous ne sommes pas une Académie de musique, nous ne sommes pas des artistes. Nous avons nos limites, nous faisons de notre mieux. Il y en a qui chantent juste, il y en a qui chantent faux. Il y en a qui chantent trop vite, il y en a qui chantent trop lentement. Mais enfin, le tout se fond en un ensemble qui n’est tout de même pas mal.

 

            Je n’oublierai jamais ce que m’a dit une fois le Chanoine Jeanneteau, lui qui était pourtant le maître de Solesmes. Il m’a dit : « A Solesmes, l’Office est magnifique, magnifique, quand on est dehors. Mais une fois qu’on est dans le chœur, mais alors on remarque tous les défauts. Tous les défauts sont là ! ».

            Et je pense que c’est juste ! Et alors, c’est un homme de bon jugement et nous pouvons lui faire confiance. C’est comme ça, il y a des défauts quand on est dedans ; mais quand on est dehors, c’est quand même bien. Et il ne faut pas alors exiger au-delà de ce que les hommes peuvent donner.

            Notre Office est simple, il est priant, il est beau ; c’est pas trop rapide, c’est pas trop lent. En tout cas, les retraitants et les fidèles de passage en portent témoignage : c’est bien ainsi. D’ailleurs on les voit, ils viennent volontiers ; c’est un critère.

 

            Frère Pierre : Je pense quand même dire ceci : « Donc, je suis d’accord avec vous que notre Office est très beau...

 

            Père Abbé : Il est beau !

 

            Frère Pierre : ...mais aussi je trouve, je dirais la même chose pour les chants de la messe aussi. Mais par exemple, la réflexion que je me suis faite, c’est très beau l’Introït pendant la semaine. Quand nous sommes prêtres, nous entendons ça de loin, nous approchons et c’est beau.

            Mais alors j’ai l’impression que le dimanche, quand il y a beaucoup de monde dans l’église, on n’entend presque rien. On n’entend presque pas le chœur qui chante l’Introït. C’est l’impression que j’ai.

            Alors je me suis dit que les gens qui viennent, mais ils n’entendent  presque pas l’Introït.

 

            Père Abbé : Peut-être bien ? Mais on entend tout de même. Mais pour ça, il y a une explication : plus il y a de monde et plus les sons sont absorbés par les vêtements et partout. Le dimanche, il faudrait un schola au moins d’une vingtaine d’hommes. Il y a là 15O personnes, il faudrait une schola d’au moins une vingtaine et qui chanteraient. Oui, c’est certain, ça résonne autrement quand il y a beaucoup de monde. Mais ça, nous ne pouvons pas l’éviter.

            Mais ce qu’on pourrait peut-être faire, ce qu’on pourrait peut-être faire pour l’introït du dimanche, mais pas de n’importe quel dimanche, mais du dimanche ordinaire, du Temps ordinaire comme on dit, donc pas le dimanche de Pâques, ni de Pentecôte, ni de Carême, ni d’Avent, on pourrait peut-être chanter l’Introït en français ?

            Voilà, c’est une idée et je pense qu’elle est réalisable car il existe en français des Introït vraiment qui sont biens, que les gens connaissent. Ce ne sont pas de petites histoires...

 

            Frère Jacques : Et encore pour améliorer, il y aurait trois chantres qui seraient à la hauteur des dernières stalles au milieu de la foule. Nous, on connaît pratiquement, mais eux alors ils seraient là pour entraîner. Et puis, dès que l’Introït est fini, ils reprennent leur place.

 

            Père Abbé : Oui, ce sont toutes choses qu’on pourrait imaginer. Mais si les trois chantres vont là-bas, il n’y aura plus grand monde devant ; c’est ça la difficulté ! Quand il y a beaucoup de monde, il faudrait une vingtaine de chantres, pas de chantres comme nous l’entendons, mais des personnes qui chantent. Alors, on pourrait faire des choses pareilles. C’est une bonne idée, mais il faudrait encore que les gens du monde soient capables de chanter avec...

            Voici ce que j’ai vu à la Trappe : un quart d’heure avant la messe, le chantre fait répéter les fidèles. Les Introït en latin, il les fait répéter, et il les fait répéter jusqu’à ce que les gens les connaissent. Donc, au lieu de jouer de l’orgue comme on fait ici, on pourrait très bien voir le chantre qui est là et qui bat la mesure. Et alors quand on commence, le chantre est là qui bat la mesure devant tout le monde.

            Mais ça fait un peu malgré tout, je ne dis pas que ça fait théâtral, mais il y a une petite note qui trouble un peu le recueillement de voir quelqu’un qui gesticule un peu en hauteur devant tout le monde. C’est un peu drôle, je ne sais pas ?

 

            Frère Jacques : Par contre, dans notre assistance habituelle, moi, je connais au moins quatre dames et cinq messieurs de la chorale de Rochefort. On reconnaît les voix. Et ils connaissent aussi bien le grégorien, ils le lisent à vue mieux que moi. Et en général, il faut dire que l’assistance répond bien, ça chante.

 

            Père Abbé : Oui, oui, le commun, l’ordinaire, ça chante. Quand on est au-dessus on l’entend bien.

            Eh bien voilà ! Maintenant, quelles sont les réactions des jeunes là-dedans, mais des tout jeunes ? Il en vient parfois un petit groupe de jeunes de 16, 17, 18 ans, comment trouvent-ils ça ? Eh bien, ils le trouvent ennuyeux. Ils sont venus même s’ils le disent ennuyeux, mais ils attendent autre chose.

            Pour eux, il faudrait être assis par terre, avoir une ou deux guitares et puis des chants negro-spirituals. Tout ça, alors, c’est un Office vivant, c’est leur Office à eux. Mais enfin, nous ne pouvons pas commencer avec ça ici.

 

            Frère Julien : Mais supposez qu’on doit chanter les chants d’entrée en français, s’il y a 15O personnes, alors nous sommes noyés là-dedans !

 

            Père Abbé : Non, non, non, non, non, non, cela ne fait rien d’être noyés. On n’est pas noyé, mais c’est un ensemble. Disons qu’on est porté par l’ensemble. On forme un groupe, on forme un corps et ça devrait toujours être ainsi. Mais voilà !

 

            Maintenant, il y a encore un détail : puisque nous aurons l’Office du St Sacrement, puis celui du Sacré-Cœur, les antiennes de l’Office de nuit n’ont pas encore de mélodies. Alors, on les récite et puis on chante un ton. C’est très bien, cela fait très bien et il n’y a pas de raté. Mais alors, je pense qu’il serait plus sage et plus facile de dire l’antienne en français.

            Tout le monde dit oui !

Oui, la dire en français et puis alors là-dessus le chantre prend les tons. Qu’est-ce que vous en pensez ?

 

            Frère Jacques : Ooûiiii.

 

            Frère Pierre : On ne sait pas bien prononcer. C’est en général des textes qu’on voit pour la première fois et on prononce ça tout à fait de travers.

 

            Père Abbé : Oui, je l’ai encore remarqué à la fête de la Sainte Trinité, mais là, ce n’était pas facile. Ici, je puis le dire, ici dans le temps, dans la communauté, il y en a combien ? il n’y en a pas quatre qui prononcent correctement le latin en texte.

            Quand c’est chanté, comme une antienne, il n’y a pas de problème parce que on est porté par le rythme et que l’accent est donné par l’annotation musicale. Mais quand il faut le lire comme ça, ce n’est pas facile de prononcer le latin correctement.

 

            J’entends au Chapitre Général, je l’ai peut-être déjà dit ?, ceux qui lisent le mieux ce sont les flamands et les hollandais. Ils mettent toujours l’accent au bon endroit. Mais les français, c’est terrible ! Ils mettent l’accent comme ça et on ne comprend parfois pas ce qu’ils disent.

            Mais enfin, ils n’en peuvent rien, c’est comme ça. Ils ne sont pas habitués parce que l’accent tonique en français est sur la dernière syllabe, tandis que en néerlandais et en allemand il est toujours sur l’avant dernière. On tombe toujours juste.

 

            Mais voilà, mes frères, nous commencerons avec ça. Ce sera un petit travail pour le frère Gilbert. Merci pour cette soirée.


Chapitre :                                    04.06.94.

      2. Notre participation aux Offices.

 

Mes frères,

 

            L’un de vous m’a remis par écrit quelques remarques au sujet de notre Office et je l’en remercie. Je vous en fait part car je les trouve pertinentes. D’abord une petite introduction d’ordre spirituel qui va bien dans la ligne de notre récollection  et de ce que vient de nous rappeler Saint Benoît.

 

            Tout au long de l’Office, nous devons veiller à conserver une tenue digne, respectueuse, imprégnée d’une foi forte et vivace. La parole de Saint Benoît : in conspectu angelorum psallam tibi, 19,9 - je te chante en présence des anges, sous le regard des anges devrait être toujours présente à notre coeur que nous soyons debout, ou assis, ou inclinés.

            Il y a une façon de se tenir assis lorsqu’on est en présence de Dieu et de ses anges ; il y a une façon de s’incliner devant eux ; une façon aussi de se tenir lorsque on est debout. Mettons entre parenthèses les infirmités liées au grand âge, ou à un accident, ou à une maladie passagère.

 

            Et puis, nous devons toujours prêter attention à ce que nous lisons et à ce que nous écoutons. Je rappelle que la psalmodie est d’abord une écoute. C’est la Parole de Dieu qui est proclamée sous forme psalmodique. Ce n’est pas nous ! Nous ne nous écoutons pas nous-mêmes, mais nous écoutons la Parole qui est sur nos lèvres, qui est sur les lèvres de nos frères.

            Et cette Parole que nous entendons ne peut en aucun cas être prise à la légère même si elle ne nous interpelle. Or, la Parole de Dieu nous interpelle toujours. Le moine est un homme qui se laisse interpeller par la Parole, qui est tout ouverture devant elle.

 

            Au début, au commencement du monde - comme nous le rappelle le récit de la Genèse, même si il est d’ordre mythique cela n’a pas d’importance, car les choses ont dû certainement se passer de cette façon-là - le rien, le vide, le chaos comme il est dit, le tohu-bohu étaient toute ouverture devant la Parole de Dieu.

            Et c’était une Parole parce que notre Dieu parle, une Parole amoureuse parce qu’il aime. Eh bien, cette Parole aimante a peu à peu façonné l’univers.

 

            Eh bien, nous qui sommes de quelque manière aussi rien, vide et néant - Saint Benoît vient de nous le rappeler au 6° degré d’humilité, 7,131 - nous devons être comme ça ouverture devant la Parole. Nous devons nous laisser aimer par elle et nous laisser conduire par elle au sommet de notre destinée personnelle.

            Donc, c’est dans cette ambiance que nous devons nous tenir au choeur au moment de l’Office.

 

            Et voici maintenant quelques petits détails pratiques. Les Capitules que nous entendons sont courts, de courte durée. Mais ce n’est pas pour ça, ce n’est pas parce qu’ils sont courts qu’ils exigent moins d’attention. Au contraire, ils sont fréquemment d’une densité exceptionnelle et ils demandent à être reçus avec un respect accru.

            Je ne dis pas certains de ces Capitules, mais je veux dire tous. Ce sont des perles, des perles d’origine divine. Et, je vous avoue bien simplement que chaque fois ils me disent quelque chose. C’est comme si je les entendais la première fois. Pourtant ce sont toujours les mêmes.

            Mais non, même si eux sont les mêmes, moi je ne suis pas le même chaque fois. J’ai toujours à recevoir d’eux, j’ai toujours à me laisser interpeller, façonner par eux. Et je vous assure qu’ils sont très denses, ils ont été bien choisis.

 

            Eh bien, si les choses sont ainsi, avouons bien simplement que on ne semble pas intéressé par eux. Pourquoi ? A quoi peut-on remarquer ça ?

            Eh bien, c’est que pendant ce Capitule, pendant que cette Parole de Dieu est proclamée, eh bien on s’affaire à ranger les livrets, ou bien les feuillets pour être à la bonne page, ou bien on essuie ses lunettes, ou bien on se mouche, comme si on mettait à profit une pause bien venue entre la psalmodie et le Répons. La psalmodie est finie, ouf !

            Il y a des petites choses comme ça qu’il faut faire peut-être, mais est-ce le moment ? Tout le monde se tait, on n’a rien d’autre à faire ! Après, il faudra de nouveau chanter le Répons. Profitons bien de ces quelques secondes ! Vous voyez, mes frères ! Mais on écoute peut-être ? Oui, mais extérieurement on donne l’impression contraire, même les assistants le remarquent.

 

            Alors, on pourrait peut-être faire ceci : c’est que pour prévenir ce genre d’accident, appelons ça un accident du moins, oui, du moins en ce qui concerne, je ne dirais pas le fait de se moucher, ni de nettoyer ses lunettes, ni tout ça, non, mais du moins pour ce qui concerne les livrets ou les feuillets, le lecteur pourrait peut-être attendre quelques secondes avant de commencer la lecture.

            Voilà, qu’il attende qu’on ait mis son livret à la bonne page, voilà, qu’il n’attaque pas tout de suite, qu’il attende quelques secondes, cinq secondes par exemple ça suffit. Et puis alors, qu’il commence la lecture.

 

            Voilà, qu’est-ce que vous en pensez ? Moi, je pense que ce frère a fait une remarque vraiment pertinente. Et il dit - parce que c’est un brave frère, il ne se pense pas meilleur que les autres - il dit : Voilà, moi, ça m’arrive aussi ! Il fait une sorte de confession publique par ma bouche et, en même temps il dit : Voilà, faisons tous attention à ce détail là !

 

            Mais voilà, mes frères, nous en resterons là pour ce soir.


Chapitre : Récollection du mois de juin.   05.06.94.

      L’Abbé doit être un sapiens medicus !

 

Mes frères,

 

            Le mois de Juin épingle à son actif une collection de solennités : le Saint Sacrement aujourd’hui, le Sacré-Cœur vendredi, Saint Jean-Baptiste, Saints Pierre et Paul et bien d’autres saints qui ne sont pas de moindre importance, mais qui sont fêtés avec moins de solennité.

            Et chacune de ces fêtes est comme une irruption de lumière et d’amour. C’est comme une fenêtre qui s’ouvre sur le monde à venir, qui s’ouvre sur ce Royaume qui est déjà présent parmi nous mais que, hélas, nous ne pouvons pas encore contempler pleinement.

            Nous sentons que dans toutes ces fêtes, il y a un affleurement du divin. Et si nous le voulons, si nous l’acceptons, nous pouvons être saisis d’admiration, de crainte et d’espérance.

 

            Une question et un désir s’éveillent en nous : quand serons-nous mis en possession pleine et entière de ces merveilles ? Et pourquoi nos yeux ne s’ouvrent-ils pas d’un seul coup pour se rassasier sans fin de beauté, de la beauté qui est une personne, la personne de notre Christ ressuscité ?

            Si nous sommes attirés vers le monastère et si nous décidons d’y entrer pour y passer toute notre vie, c’est parce que tout au fond de notre subconscient il y a comme une certitude, celle de pouvoir un jour, le plus vite possible, contempler le visage sans pareil du Christ ressuscité.

            C’est comme si ses yeux étaient au fond de notre coeur et que là, déjà ils nous ravissent et nous emportent, nous engloutissent en eux. C’est cela la vocation contemplative ! Mais comment faire pour la réaliser ?

 

            Ecoutez, mes frères, une petite expérience que chacun d’entre nous à faite. Quand nous nous sentons malades, nous nous prêtons sans discuter à tous les traitements qu’on nous propose. Nous faisons confiance à la science d’un homme.

            Il arrive même que nous poussions cette confiance si loin que nous nous laissons endormir artificiellement et manipuler par des chirurgiens que nous ne connaissons pas, que nous ne voyons peut-être pas et que, de toute façon, nous ne verrons peut-être jamais plus.

 

            Eh bien, dans le monastère, l’Abbé doit être  comme le dit Saint Benoît, un sapiens medicus, 27,6 - un médecin plein de sagesse, un médecin qui connaît son métier. Mais il ne peut être ce médecin que si il est mort à lui-même et que s’il laisse en lui toute la place au seul et véritable médecin qu’est le Christ.

            Mais ce n’est pas encore suffisant. Il faut que les malades qui vivent dans l’hôpital qu’est le monastère, il faut que ces malades reconnaissent qu’ils sont des malades et ensuite qu’ils acceptent de se faire soigner, ce qui, avouons-le, est plutôt rare.

            On veut bien se soigner soi-même, mais se faire soigner par un autre, ça, c’est une autre affaire. Je me demande quand un Abbé entend-il encore la fameuse question : Que dois-je faire ?Autant dire qu’il ne l’entend jamais. Alors il est un médecin pensionné avant même d’avoir commencé.

            Mais ça arrive encore, savez-vous, qu’il y en a qui pose la question. Cela m’est encore arrivé la semaine dernière. Alors ça, c’est très beau ! Et je pense que celui qui a l’humilité de poser cette question fait un bond en avant qui est décisif dans sa vie.

 

            Le Corps et le Sang du Christ sont le remède par excellence. Mais attention ! Ce remède n’agit que dans la mesure - encore une fois - où on se reconnaît malade et où on désire ardemment guérir, prendre tous les moyens pour guérir.

            La santé d’un homme, c’est de porter en soi un coeur de Christ, c’est d’aimer sans mesure et sans fin. Et en nous donnant son Corps et son Sang, le Christ nous offre son propre coeur. A nous d’accepter en mourant à notre égoïsme, et à nos illusions, et à nos peurs.

 

            Notre récollection de ce jour peut être, si vous le voulez bien, l’occasion de nous reprendre en main. Ces occasions ne nous manquent pas, mais enfin, la récollection est tout de même un jour de grâce qui n’est pas comme un autre. C’est l’occasion de croire en notre vocation, de croire en Dieu qui veut partager avec nous sa propre vie.

 

            Mais voilà, mes frères, nous pouvons penser à ça aujourd’hui. L’Office du Saint Sacrement est très beau au plan théologique. Si nous voulons méditer les antiennes que nous chantons depuis l’Office de nuit jusqu’aux Vêpres, nous laisser pénétrer de cette réalité qu’est la présence parmi nous de ce Christ ressuscité.

            Comme je le disais tout à l’heure : pourquoi nos yeux ne s’ouvrent-ils pas tout de suite ? Et ça, c’est une question à laquelle il faudrait tout de même pouvoir trouver une réponse. A mon avis, s’ils ne s’ouvrent pas tout de suite, c’est parce que nous n’y croyons pas assez !

            Les yeux des disciples ne se sont pas ouverts tout de suite non plus. Ils ont dû passer d’un stade purement humain, bassement humain, un stade quasi animal jusqu’au stade de leur véritable appel qui était d’être ce qu’ils sont, c’est à dire des enfants de Dieu. A ce moment-là, leurs yeux se sont ouverts et ils ont reconnu, et ils ont été heureux, et ils ont dû tout subir pour ce Christ qu’ils avaient reconnu. Mais voilà, mes frères, cette grâce peut être la nôtre !

 

            Au cours du mois de Juin nous allons rencontrer le Précurceur, nous allons rencontrer les Apôtres qui sont les fondements de l’Eglise Romaine, les fondements de notre Eglise Latine. Eh bien, avec confiance, nous implorerons notre Dieu et nous lui demanderons de nous ouvrir les yeux afin que nous aussi, le plus vite possible, tout de suite, nous puissions reconnaître notre Christ et vivre avec lui en toute sécurité.


Chapitre :                                    14.06.94.

      3. Notre participation aux Offices.

 

Mes frères,

 

            Nous avons beaucoup parlé de l’Office ces derniers temps. Je pense que ce ne fut pas inutile, non pas qu’une certaine négligence s’était introduite, mais nous avons repris conscience de la nature et de la qualité de notre Office.

            Nous ne sommes pas des fonctionnaires du sacré. L’Abbé Parré a fait allusion à ce phénomène qui est habituels dans les Confessions Protestantes : on peut être Pasteur d’une Eglise et puis quelques temps après devenir employé de banque.

            Non, si nous avons été appelés dans le monastère, c’est entre autre pour nous acquitter d’une mission au nom de cet immense Corps qu’est l’Eglise, Corps dont la tête est le Christ, dont chaque homme quel qu’il soit est une cellule. Et nous, nous avons le privilège d’être des cellules pensantes et priantes.

 

            Mais il est une chose dont nous devons prendre conscience et qui est vraiment au coeur de notre vie contemplative. Le Christ n’est pas une abstraction, il n’est pas un objet de réflexion théologique, le Christ est une personne.

            Le Christ ressuscité est une personne vivante, agissante, une personne qui vit avec nous et avec laquelle nous vivons, une personne qui attend que nous entretenions avec elle des relations de plus en plus intimes jusqu’à l’intimité parfaite qui est atteinte lorsque, étant vidés de nous-mêmes, c’est lui qui a pris possession de notre coeur par l’amour, de telle sorte que nous ne formons plus qu’un seul esprit avec lui.

 

            Donc, pour bien comprendre l’Office et pour nous en acquitter vraiment correctement comme Dieu et l’Eglise l’entendent, nous devons devenir d’authentiques contemplatifs, c’est à dire des hommes qui de façon habituelle vivent dans une relation consciente et étroite avec le Seigneur Jésus ressuscité des mort et présent.

            On le regarde, on l’écoute, on échange avec lui ; on se déplace, on va ici ou là et on est toujours avec lui. Cela ne veut pas dire qu’on pense toujours à lui ! Non, mais on vit avec lui, il y a une communion.

 

            A ce moment-là, l’Office Divin devient vraiment ce qu’il est, c’est à dire l’écoute de sa Parole, sa Parole à lui personnellement Jésus ; et puis la Parole de son Corps, l’écoute de cette Parole et l’écho qu’elle éveille en nous et que nous répercutons. A ce moment-là, il y a quantité de choses qui se mettent en place concernant les postures, la tenue que nous devons avoir au cours de l’Office.

            Encore une fois, nous ne sommes pas là dans le vide nous acquittant d’une fonction officielle. Non, nous sommes vraiment en relation amoureuse, consciente - j’insiste sur le mot consciente, c’est ça la foi - avec la personne du Seigneur qui nous interpelle sans arrêt et puis qui attend toujours notre réponse. Alors là, nous avons l’oraison, la prière personnelle.

            Oui, lorsqu’on vit ainsi en relation avec quelqu’un de l’importance du Seigneur Jésus, il y a tout un code de politesse à observer. C’est de la sainte politesse, c’est du savoir-vivre.

            Eh bien, c’est tout cela que nous - comment dirais-je ? - que nous épousons au cours de l’Office. Lorsque nous sommes debout, lorsque nous sommes assis, lorsque nous sommes à genoux, lorsque nous nous inclinons, lorsque nous nous déplaçons, c’est toujours avec quelqu’un et en présence de quelqu’un que nous aimons, que nous respectons et qui nous aime au-delà de tout ce que nous pouvons concevoir.


Chapitre :                                    18.06.94.

      La célébration Eucharistique.

 

Mes frères,

 

            Nous avons longuement échangé au sujet de notre Office. Nous pourrions ce soir nous arrêter quelques instants sur la célébration eucharistique;

 

            A mon sens, la messe est célébrée avec dignité, dans le respect des règles liturgiques orthodoxes. Elle est naturellement adaptée au caractère, aux qualités, aux limites du premier célébrant. Il n’est pas possible d’exiger l’uniformité radicale, ce serait d’ailleurs malsain et artificiel.

            Il est heureux qu’il y ait ainsi une saine variété semaine par semaine. C’est ça la vie et nous sommes heureux d’épouser les façons de célébrer de chacun. Mais, encore une fois, tout se fait dans les règles.

 

            La participation des fidèles, surtout les jours de fête et de solennité est attentive, elle est active, respectueuse. Et c’est même dû en bonne partie au fait que notre frère Gilbert prépare avec beaucoup de soins un fascicule qui est mis à la disposition de tout le monde. Ainsi chacun peut suivre, chacun peut s’unir, chacun peut prier.

            Et il faut dire que l’assemblée, en ces jours-là, forme vraiment un corps. Les personnes suivent les postures et les mouvements des moines. Il n’y a pas de décalage, il n’y a pas de discordance. Il n’y a pas comme deux assemblées et qu’une serait passive. Non, c’est vraiment ici l’apparition manifeste de ce qu’on appelle une Eglise. Donc, une assemblée convoquée par l’Esprit et unie par lui dans une élévation vers Dieu créateur et vers le Christ sauveur.

 

            Il est toujours possible d’améliorer, de perfectionner et c’est ce que nous allons faire dès que possible pour les dimanches ordinaires, par exemple, lorsque nous pourrons introduire des introït en langue française, des introït connus des assistants. Vraiment alors ils pourront s’unir à nous pour ce chant d’entrée. Mais encore un peu de patience parce que il faut mettre ça au point.

 

            Ce qui est bien également, c’est que certains services sont assurés par des laïcs, le service des lectures par exemple, et parfois le service d’acolyte. Imaginons, voilà, laissons courir notre imagination car elle est parfois porteuse de la foi, si nous avions ici une douzaine de jeunes, eh bien, ce n’est pas pour cette raison-là qu’on ne continuerait pas à avoir recours à des laïcs pour certaines petites fonctions liturgiques.

            Il faut le faire parce que cela intègre davantage l’assemblée. Ce n’est pas un pis-aller maintenant parce que nous n’avons personne d’autre. Non non, je pense que c’est un véritable service d’Eglise.

 

            Ce qu’il y a aussi de remarquable, c’est que pratiquement tout le monde reçoit la communion. Je ne sais pas ce qui se passe ailleurs, je n’ai pas de souvenance avec une telle assemblée. Ce sera peut-être l’occasion d’observer les choses. Il faut dire que notre assemblée malgré tout est encore restreinte. Même si nous avons 180 personnes, ce n’est pas encore tellement. Vous trouverez l’un ou l’autre monastère où il y en a 700 à 800, presque 1000. A ce moment-là, ça pose d’autres problèmes !

 

            Alors voilà, on s’efforce malgré tout d’améliorer la qualité des cérémonies. Au début, on a un peu hésité, on a un peu presque pataugé parce que il était nécessaire de s’adapter à l’espace nouveau créé par la restauration de notre église. Je pense que maintenant nous sommes arrivés à un modus vivendi convenable, mais on est toujours ouvert à toute suggestion utile, et valable, et convenable.

 

            Mais voilà, maintenant est-ce que vous avez des remarques à faire, des remarques qui pourraient nous aider à mieux vivre encore, à mieux pratiquer notre Eucharistie.

 

            Frère Pierre : Je voudrais alors dire ce que j’ai déjà dit il y a deux semaines, le problème principal des chants d’entrée, de l’introït uniquement le dimanche. Je ne critique absolument pas l’exécution du chant, mais c’est le problème acoustique. Eh bien moi, j’ai été très content de notre expérience d’avoir chanté les Vêpres le jour du Saint Sacrement tous dans le presbytère.

            Eh bien, je me suis dit : pourquoi pas le dimanche où nous avons tous nos fascicules. Eh bien, que toute la communauté serait dans le presbytère tout le temps, pour la liturgie de la Parole comme pour la liturgie Eucharistique. Alors je crois bien que le problème acoustique serait résolu à mon avis.

            S’il n’y avait que deux ou trois personnes chez les fidèles, c’est sûr qu’on ne pourrait pas le faire, mais il y a quand même une foule. Donc pour les lectures, elles seraient quand même proclamées devant une foule.

 

            Père Abbé : C’est vrai, mais alors la communauté est dans le dos du lecteur et de celui qui fait l’homélie. Mais ce que dit le frère Pierre ne m’étonne pas. J’ai entendu dire - mais qui m’a dit cela ? ce sont des choses que je devrais noter - pour ceux qui s’en souviennent, autrefois il y avait ici le Père Stanislas. Il n’y en a plus beaucoup ici qui l’ont connu.

            Eh bien, le Père Stanislas était professeur de théologie dogmatique et il était en même temps liturgiste. Il célébrait l’Eucharistie avec beaucoup de dévotion. Et nous autres, les gamins, on était serviteur de messe. Et je me souviens très bien pendant la messe, il allait dans sa poche et en sortait un papier et un crayon à l’aniline toujours. Puis il écrivait et il le remettait dans sa poche. Il avait eu une inspiration au plan théologique ou dogmatique. Et alors, ça revenait dans son cours après.

            Enfin on m’a encore dit ceci : je ne sais plus dans quel monastère, là, dès le début de l’Eucharistie, toute la communauté est dans le presbytère, dans le chœur. On me l’a dit mais je ne saurais pas dire où ça se pratique. C’est peut-être une suggestion, mais je ne sais pas si c’est pratique. Il faut laisser mûrir peut-être, il faut laisser mûrir.

            Frère Jacques : C’est toujours les mêmes qui parlent, mais enfin c’est rien. Moi je pense que pour faire une assemblée très unie - elle l’est déjà par les chants, on sent que ça répond - mais je crois qu’on devrait essayer de remplir ce grand vide au milieu. Il y a deux morceaux d’assemblée et c’est très visible quand on est derrière. Il y a ceux qui arrivent en retard, mais c’est pas toujours vrai, il y a aussi les habitués derrière.

 

            Père Abbé : Je sais, on m’a déjà fait la remarque aussi. Oui, mais au départ on n’avait pas prévu qu’il y aurait tant de monde. C’est un peu une surprise de voir une telle foule et elle ne semble pas diminuer. Parfois il y en a un peu moins, quand il fait mauvais ou le jour des élections, mais habituellement c’est bien rempli.

            Voilà, c’est un problème ! Mais encore une fois, je pense qu’il faut laisser mûrir et un beau jour on trouvera une réponse.

 

            Frère Jacques-Emmanuel : Dans toutes les églises on fait une collecte ? Je ne trouve pas tout à fait normal que ceux qui viennent ici cinquante dimanches sur l’année ? C’est que pour beaucoup, c’est la seule occasion, occasion majeure de participer, de donner quelque chose pour des pauvres, quitte à ce qu’on reverse cela à la paroisse ?

 

            Père Abbé :  Oui oui, je sais, je connais un monastère de notre Ordre où ça se pratique, où on fait la collecte.

 

            Frère Jacques-Emmanuel :  Ou mettre un tronc à l’entrée ?

 

            Père Abbé : Mais d’un autre côté, ce sont plutôt alors des communauté de notre Ordre qui ont l’étiquette de pauvreté. Ici, on dirait : Ceux-là avec leur brasserie, ils ne sont pas encore contents. Parce que pour les gens, où on fait la collecte, ça entre dans la bourse de l’Abbaye. Les gens savent très bien qu’ils donnent à l’Abbaye. Alors voilà, ça fait un peu drôle.

 

            Frère Jacques-Emmanuel : On peut mettre un tronc à l’entrée avec une indication.

 

            Père Abbé : O, ça fait un peut drôle dans les monastères de notre Ordre parce que il faut dire que les gens ne font pas confiance. Ils diront : Ils disent ça mais ils le mettent dans leur poche. C’est vraiment comme ça !


Homélie : 12° dimanche de l’année B.     19.06.94.

      Une créature nouvelle ?

            Jb 38, 1...11 * Co 5, 14-17 * Mc 4, 35-41

 

 

Frères et sœurs,

 

            Soyons sur nos gardes, ne nous endormons pas ! N’allons pas imaginer qu’à partir de cette tempête apaisée par un seul mot de Jésus notre foi chrétienne nous permettra, nous accordera l’évanouissement des bourrasques, des ouragans qui peuvent d’un instant à l’autre s’abattre sur l’embarcation de notre vie.

            Il s’agit de bien autre chose. Il s’agit de ce que l’œil n’a pas vu, de ce que l’oreille n’a pas entendu, de ce qui n’est pas monté au coeur de l’homme, de ce que Dieu a préparé pour ceux qu’il aime.

 

            L’Apôtre vient de nous le préciser. L’appartenance inconditionnelle au Seigneur Jésus, l’accueil confiant, généreux de sa vie en nous fait de nous une créature nouvelle. Mais qu’est-ce qu’une créature nouvelle ?

            Prenons garde encore ! Il ne s’agit pas d’une sorte de régénération de notre nature humaine, une sorte de perfection physique et morale qui nous rendrait impassible aux événements.

            Certes, à force de concentration, d’ascèse, de renoncement on peut arriver à une sorte d’impassibilité. Il y en a qui s’y emploie et qui y arrive et qui ainsi peuvent d’une certaine manière se mettent à l’abri des coups du sort. Mais sachons-le, on est encore et toujours emprisonné à l’intérieur des frontières étriquées de notre condition mortelle.

 

            Une créature nouvelle est bien autre chose. C’est un homme -  une femme - entré de son vivant dans la lumière de la résurrection. Pour un tel homme, l’Apôtre vient de nous l’affirmer avec force, le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né.

            On ne connaît plus personne ni rien à la manière humaine. On voit, on comprend, on aime, on agit à la manière de Dieu. Ce n’est plus nous qui vivons, c’est le Christ qui vit en nous. Notre vie n’est plus centrée sur nous, elle est centrée sur lui que nous reconnaissons partout.

            Un tel homme ne va pas opérer des miracles, bien au contraire ! La plupart du temps il passera totalement inaperçu, mais en lui le projet de Dieu sera accompli, la création sera achevée et le monde entier en sera secrètement bouleversé.

 

            Non, Dieu n’est pas indifférent à ce qui se passe sur notre terre. Les médias nous inondent de nouvelles catastrophiques dans tous les domaines. C’est à en prendre peur. Et Dieu là-dedans alors ?

            Non, il n’est pas absent, il n’est pas indifférent. Il nous semble qu’il sommeille, mais non, il veille. Il avance, il cherche un homme - ne fut-ce qu’un seul -qui accepte de collaborer avec lui à la rénovation du monde.

            Grâce à un tel homme devenu avec Lui un seul esprit, il peut garder en main le gouvernement du monde quelque soient les apparences contraires.

 

            Frères et soeurs, si chaque chrétien - et nous sommes nous, ici, des chrétiens, des disciples du Christ - si chaque chrétien répondait à l’attente de Dieu  et consentait à s’ouvrir à son amour, le monde en serait métamorphosé. La création nouvelle finirait par tout submerger et il n’y aurait même plus de tempête(?).

            Hélas, nous en sommes bien loin. Et pourtant, n’est-il pas possible pour chacun d’entre nous de croire, d’aimer, chacun dans son petit cercle, chacun à sa place, chacun dans son milieu ? N’est-il pas possible de se laisser emporter par des pensées de bienveillance, des pensées de douceurs, des pensées de charité ? N’est-il pas possible qu’ainsi la vérité toute entière tienne le gouvernail de notre vie ?

 

            Voilà ce qui nous est proposé aujourd’hui ! O, puissions-nous, chacun pour notre part, offrir au monde ce cadeau merveilleux, le cadeau d’un homme, le cadeau d’une femme qui ose croire en Dieu, qui ose ouvrir son coeur.

            Oui, ce cadeau, nous pouvons l’offrir. J’irais même plus loin, nous le faisons.

 

 

 

                                                                                          Amen.


Chapitre :                                    21.06.94.

      Oraison ou prière ?

 

Mes frères,

 

            Revenons-en à nos moutons. Nous avons abondamment discouru de l’Office Divin et il est logique que nous embrayions maintenant sur l’oraison ou la prière. Mais pourquoi ?

 

            Nous savons que la psalmodie est une Parole que Dieu nous adresse, un message qu’il nous transmet. Et il attend notre réaction ? Et notre réaction, c’est une réponse que nous donnons dans la prière, prière qui est personnelle d’abord, mais qui est aussi communautaire.

            Car la Parole qu’il nous envoie, elle touche le Corps réuni à l’église et puis alors chacune des cellules de ce Corps. Il faut donc que la réponse vienne aussi tout à la foi, et des personnes, et du Corps comme tel.

 

            Donc, c’est la raison pour laquelle nous avons deux temps de prière, l’un immédiatement après l’Office des Vigiles et l’autre après l’Office des Vêpres. A ce moment-là, nous réverbérons vers Dieu la Parole que nous avons entendue, que nous avons acceptée, accueillie, que nous avons faite nôtre.

            Donc, nous lui renvoyons notre réaction, mais cette réaction doit être silencieuse. Il n’est pas nécessaire, comme on dit, de méditer sur ce que nous avons entendu. Cela peut se faire naturellement mais ce n’est pas requis. Nous pouvons être là dans le silence parce que prier comme nous devons le faire, c’est hors de notre portée.

            Nous ne savons pas comment nous adresser à Dieu. L’apôtre lui-même le reconnaît et, il nous dit que l’Esprit Saint crie vers Dieu par des cris ineffables, donc qui ne peuvent pas être traduits en mots. Il y a donc toutes sortes de degrés dans la réponse que nous adressons et nous devons prendre celle du moment.

 

            Mais alors, qu’est-ce qu’on constate ? Eh bien, c’est que ces deux formes de prière sont observées de façons inégales. Je l’ai déjà fait remarquer. Il y en a qui doivent s’absenter pour des raisons de service, pour des raisons de travail, pour des raisons de fatigue, peut-être pour des raisons qui n’en sont pas ?

            Voilà, un fait est certain, c’est que c’est assez irrégulier ! Quel jugement porter ? A vue de nez comme ça, on pourrait dire qu’il y a tout de même parfois de la négligence dans ce domaine. Mais les motivations profondes, on ne les connaît tout de même pas. Alors il faut faire confiance à la personne.

 

            Auparavant, à l’époque bénie où on savait ce qu’on devait faire - maintenant on ne le sait plus car il n’y a plus de texte qui nous dit ce que nous devons faire - à cette époque-là, on ne pouvait quitter l’Office, on ne pouvait quitter l’église sans demander chaque fois la permission à l’Abbé.

            L’Abbé pouvait très bien dire non ; alors c’était non, voilà ! Il disait oui ou il disait non. Il y avait tout de même là, disons, un certain garde-fou pour maintenir, disons, chacun dans les limites du permis.

 

            Mais voilà, que s’est-il passé depuis lors ? On a fait une croix sur tous les règlements partout. Et alors, qu’est-ce qui arrive ? On fait confiance à chacun. Car on dit : Mais nous avons affaire à des adultes et non pas à de petits gosses qui doivent toujours demander à papa ou maman s’ils peuvent le faire. Ce sont des adultes, qu’ils prennent leurs responsabilités !

            Oui, c’est vrai, en principe c’est vrai ! Mais peut-on dire qu’on devient de suite adulte au plan spirituel ? Et là est le problème ! On peut être adulte au plan humain mais pas nécessairement au plan spirituel, capable de porter un jugement correct sur la conduite à tenir dans la relation à Dieu et dans la relation au frère.

 

            Eh bien, voilà un sujet de réflexion pour chacun ! Je ne vais pas vous demander ce que vous en pensez parce que il est temps d’aller à l’église pour l’Office de Complies.

            Nous y reviendrons dans les jours à venir car, lorsqu’il s’agit d’oraison, ce n’est pas seulement l’oraison qui est réponse immédiate à la Parole entendue au cours de la psalmodie, mais c’est aussi la prière en-dehors des Offices, la prière privée comme on dit.

            De cela, nous devons en parler et, si vous le voulez bien, ce sera pour demain sauf imprévus.


Homélie : Vigile de Saint Jean-Baptiste. 23.06.94.

      Le Prince des contemplatifs.

 

Frères et sœurs dans le Christ,

 

            La mission, la vocation, la destinée de Jean le Baptiste était toute tracée, nous venons de l’entendre,...........................................................................dès avant sa naissance, dès avant sa conception. Il devait préparer au Seigneur un peuple capable de l’accueillir. Il s’agit bien sûr du Seigneur Jésus, Dieu parmi nous, Dieu qu’il fallait reconnaître, Dieu qu’il fallait accueillir.

 

            Mais n’était-ce pas trop, n’était-ce pas trop beau ? Dieu le pur, Dieu l’innocent sera donc toujours l’éternel naïf ? Il sait pourtant ce qu’il y a dans l’homme : du péché, de la peur, de la méfiance, du refus. Mais voilà, Dieu est Amour et il ne peut pas ne pas espérer jusqu’au bout.

            Et Jean, l’homme le plus grand que la terre ait jamais porté, Jean est par excellence le Prince des contemplatifs. Et il l’est, non pas parce qu’il vivait au désert et qu’il se nourrissait de deux fois rien ? Non, ce n’est pas pour cela.

            Il est le Prince des contemplatifs parce qu’il avait des yeux pas comme les autres. Jean avait des yeux capables de voir Dieu. Il a vu, il a reconnu, il a proclamé : c’est Lui ! Il a été témoin, il a été Apôtre. Sa mission était accomplie, achevée, réussie.

           

            Or nous, nous aurions imaginé quelque chose d’autre. Nous aurions imaginé un succès de foules comme on dit aujourd’hui. Mais non, Dieu a d’autres vues, d’autres chemins que nous et nous devons à la manière de Jean les adopter, les épouser.

            Il devait préparer un peuple capable d’accueillir le Seigneur. Et le peuple qu’il a préparé, c’était une paire de disciples, mais c’était suffisant. Et ce germe insignifiant allait éclater, emplir le monde, le saisir par le dedans, le projeter vers l’inouï d’une recréation, d’une divinisation jamais montée au coeur de l’homme.

 

            Dieu nous a appelés au monastère, il nous a appelés à la vie consacrée, il nous a appelés à la vie chrétienne pour nous donner des yeux semblables à ceux de Jean, des yeux pour contempler la divinisation du cosmos en voie d’accomplissement, pour admirer sans fin la lumière qui irradie partout, qui irradie sur nous, qui irradie sur notre visage ; lumière que nous devons réverbérer par notre conduite, par nos paroles, par nos pensées, par nos jugements qui doivent être tous porteurs de cette lumière ; des yeux pour faire de nous des prophètes.

 

            Frères et sœurs, les successeurs de Jean Baptiste, c’est nous. Alors, laissons l’Esprit Saint nous transfigurer et chanter par nous la beauté de notre Dieu, la beauté de notre Christ.

            Ainsi, prophètes de la beauté, prophètes de la lumière, prophètes de l’amour, nous accomplirons notre mission à la suite de Jean. Il a été, il est toujours, il est pour jamais le plus grand de tous les hommes que la terre ait jamais porté, que la terre ait jamais produit.

            Eh bien, à côté de lui, derrière lui dans son sillage nous serons aussi grands. O, non pas grands aux yeux des hommes - les hommes ont des yeux de taupe qui ne peuvent pas voir - mais aux yeux de Dieu et aux yeux de ceux qui reçoivent la grâce extraordinaire d’un regard comme celui de Jean.

 

            Voilà ce que nous allons demander les uns pour les autres au cours de cette Eucharistie, celle d’aujourd’hui et celle de demain. Et nous savons que Dieu attend notre prière afin de pouvoir l’exaucer.

 

 

 

                                                                                       Amen.


Chapitre :                                    26.06.94.

      L’oraison personnelle.

 

Mes frères,

 

            Nous avons réfléchi aux deux temps de prière personnelle qui, au cours de chaque journée, répondent à notre psalmodie. Il existe encore, Saint Benoît en parlera dans le Chapitre suivant, des temps de prières plus intimes que nous pouvons éparpiller tout au long de nos journées, soit à l’église, soit dans la nature, soit dans notre cellule, jusqu’au jour où l’Esprit Saint, la prière sera devenue notre propre respiration, l’oratio continua, la prière continuelle dont parlaient les anciens.

 

            C’est là une grâce très grande, la plus grande de toutes d’ailleurs. Car à ce moment-là, on est devenu exactement comme le Christ dont la respiration était l’Esprit Saint.

            Mais nous devons nous y préparer, l’accueillir par petits morceaux, par miettes car Dieu ne cesse pas de nous présenter et de nous offrir ce cadeau. Ouvre ta bouche, dit-il, et puis je l’emplirai.

            Ce n’est pas difficile, il suffit d’ouvrir la bouche. Et puis alors, par petites bouchées, il nous donne son Esprit et il nous fait don de la prière.

 

            Il n’est pas possible de porter un jugement sur le degré d’oraison atteint par un frère car il s’agit d’une région dans laquelle on ne peut s’aventurer qu’avec une extrême prudence et un immense respect.

            C’est en effet le lieu où Dieu et le frère se rencontrent. Ce lieu secret ne peut pas être forcé, mais il est tout de même possible............................................................

 

 

 

            Interruption accidentelle de l’enregistrement !


Homélie : Fête de la Dédicace.            03.07.94.

      Nous sommes des pierres vivantes.

 

Frères et sœurs,

 

            L’anniversaire de la consécration de notre église nous ramène à plusieurs évidences, toutes polarisées par le terme d’une vie vers lequel nous nous élevons, à savoir notre translation en Dieu, notre epekthase finale, une joie sans limites.                                                               

 

            Nous comprendrons alors - nous le savons déjà aujourd’hui dans la pénombre de la foi - que le temple par excellence est le corps du Seigneur Jésus ressuscité. A l’intérieur de ce temple est incluse la plénitude de la divinité.

            Lorsque nous le contemplons, lorsque nous le touchons, lorsque nous le recevons en nous, nous accueillons notre futur, nous accueillons notre destinée : devenir pour lui à notre tour un temple et être pour l’éternité le rayonnement de ce qu’est Dieu.

 

            Le temple qu’est le corps du Christ ressuscité est l’Eglise unique dont nos églises de pierre sont la modeste image. C’est vers cette église que nous devons diriger nos coeurs. C’est en elle - comme je viens de le dire - que s’accomplit notre destinée. Elle est le lieu de notre résurrection et notre demeure éternelle.

 

            Nous pouvons aller plus loin et affirmer que chacun de nous est un temple dans la mesure où notre coeur est habité par l’Esprit Saint qui est Amour. Quand nous sommes réunis à l’intérieur de ces murs-ci, tous ensemble nous formons une Eglise dont la tête est le Seigneur ressuscité et dont la respiration est l’Esprit de sainteté.

 

            Il ne peut y avoir de dissensions entre nous. Nous sommes tous unis par un même ciment : la charité ; nous sommes tous élevés par un même aimant : la foi ; nous sommes tous ensevelis dans un même baptême et une même espérance.

            Nous nous recevons les uns des autres et nous nous donnons les uns aux autres. Nous formons un corps animé d’une même vie divine et nous anticipons l’église de demain, la Jérusalem nouvelle resplendissante de lumière et joyaux de pureté.

 

            N’oublions jamais cette parole du Christ, elle est à prendre au sérieux : « A ceci on reconnaîtra que vous êtes mes disciples, que vous êtes les membres de mon corps, que vous êtes des personnes vraies, si vous avez de l’amour les uns pour les autres ».

            Telle est notre carte d’identité : l’amour qui nous habite. S’il n’y a pas d’amour en nous, si cet amour est frelaté, attention ! Nous sommes alors ou nous devenons peu à peu des étrangers à nous-mêmes en devenant étrangers à l’Amour.

 

            Pourvu qu’il n’en soit jamais ainsi mais que toujours lorsque on nous voit, qu’on puisse reconnaître à notre regard, à l’intérieur de notre parole notre véritable identité de chrétien, c’est à dire des hommes qui sont habités par l’Esprit, des temples de l’Esprit Saint qui nous unit les uns aux autres et nous permet de respirer la vie divine.

 

            Notre église de pierre et de bois est donc infiniment plus qu’un lieu de culte. Elle nous accueille et nous dit qui nous sommes. Je le répète, nous sommes les pierres vivantes d’un temple qui n’est pas fait de mains d’hommes, des ressuscités ayant vaincus la mort.

            C’est pourquoi notre église doit être belle et sainte, elle doit être spacieuse et rassurante. Elle doit être solide aussi comme l’éternité à laquelle nous sommes promis. Elle nous emporte plus loin qu’elle au-delà de toute mort jusqu’au coeur de la Trinité.

            L’humanité toute entière - oui, élargissons notre regard - l’humanité toute entière est mystiquement rassemblée entre ces murs-ci. Notre église nous dévoile ainsi toute l’amplitude de son mystère.

 

            Frères et sœurs, permettons à la grâce de Dieu en ce jour de nous intégrer pour jamais à ce mystère et ainsi, notre sacrifice, celui que nous allons offrir, le sacrifice du Seigneur, le nôtre, que nous renouvelons jour après jour, instant par instant, ce grand sacrifice unique permettra à tous les hommes d’accomplir malgré tout leur destin et de se retrouver un jour tous ensemble réunis dans ce temple immense qu’est le coeur de notre Dieu.

 

 

 

 

                                                                                                   Amen.


Chapitre :                                    17.07.94.

      L’enseignement de l’Abbé.

 

Mes frères,

 

            Il est plus agréable de tenir le Chapitre à cette heure-ci dans la fraîcheur du matin que dans l’atmosphère étouffante de nos longues soirées. Ne soyez donc pas étonnés si un peu plus fréquemment que d’habitude nous avons la Lecture de Complies.

            Et, comme je vous l’ai dit la dernière fois, je voudrais vous entretenir de l’enseignement donné par l’Abbé, donc bien précisément par moi, et je serais heureux de recevoir vos critiques.

 

            Saint Benoît demande que l’Abbé soit doctus lege divina, 64,24, qu’il soit instruit dans cette matière très spéciale qu’est la Loi de Dieu. Il n’est pas question qu’il soit un juriste, qu’il soit un casuiste. Non, il doit avant de pouvoir enseigner ses frères avoir lui-même recueilli l’enseignement de la bouche d’un autre. Doctus, c’est cela que ça signifie : celui qui a été instruit, celui qui s’est laissé instruire.

            Nous sommes là dans la plus pure Tradition monastique originelle où un Abba ne pouvait jamais être que le disciple d’un autre Abba. Il ne pouvait donner que ce qu’il avait lui-même reçu, exactement comme le Christ qui répétait tout ce qu’il avait entendu de son Père.

 

            L’enseignement de l’Abbé se trouve donc à l’intérieur d’une Tradition. C’est un reçu qui est transmis. Il n’est donc pas question d’une science livresque qui n’engage pas la personne. Non, l’Abbé ne peut rien dire, il ne peut rien transmettre qu’il n’ait d’abord reçu, assimilé et vécu.

            Cela ne veut pas dire qu’il ne doit pas s’aider pour l’expression de sa pensée de livres de doctrine, de livres de spiritualité. C’est son droit, c’est même son devoir. Mais cela doit toujours finalement venir de son fond, d’un fond qui est sa propre expérience construite elle-même sur l’expérience de ceux qui l’ont précédé. A ces conditions-là, l’enseignement de l’Abbé sera vrai.

 

            Cet enseignement, puisque nous sommes dans l’Ordre de Cîteaux, doit aller dans le sens d’un approfondissement d’une meilleure perception de la dimension contemplative de notre vie. Il y a donc là une nourriture qui doit construire le Corps que constitue la communauté.

            Maintenant, chacun reçoit cette nourriture à la dimension de son estomac et à la dimension de ses besoins personnels.. Il ne s’agit pas de tendre vers une uniformité qui serait étouffement, asphyxie des désirs, des aspirations les plus profondes de chacun.

 

            Il faut que l’enseignement de l’Abbé aide l’Esprit Saint à mieux travailler dans le coeur de chacun des frères. Il y a donc là de la part des frères une question d’attention, et une question de discrétion, et une question de jugement.

            Chacun doit recevoir, chacun doit d’une certaine manière opérer un tri. Il y a des choses qui sont peut-être trop élevées, trop dures aujourd’hui qui paraîtront toutes simples et toutes ordinaires demain.

 

            Le chemin emprunté par chaque frère doit absolument être respecté. L’essentiel est que le cap soit toujours maintenu dans la bonne direction. Et l’Abbé doit faire confiance à l’Esprit Saint qui sait parfois attendre de longues années mais qui finit toujours par réaliser un chef-d’œuvre. La patience de l’Abbé doit être à la mesure de la patience du Christ dont est le lieutenant.

 

            J’ai remarqué fréquemment, car j’ai tout de même vu mourir un grand nombre de frères depuis que je suis Abbé, et j’ai souvent remarqué que c’est dans les dernières, presque les dernières semaines, dans les derniers jours, presque dans les dernières heures que le frère atteint sa vérité.

            Il peut avoir été ça, et ça, et ça quand il était en pleine forme, en bonne condition, mais lorsque il arrive au moment de paraître, au moment de franchir le seuil de la mort, à ce moment-là il est très perceptible de voir l’action de Dieu qui peut être parfois très vite à ce moment-là - il faut savoir patienter longtemps - réalise dans ce frère un chef-d’œuvre, celui dont Dieu rêvait depuis toujours.

            Donc, nous ne devons jamais nous décourager, ni de nous-mêmes, ni des autres ; il faut être extrêmement patient.

 

            Alors il est nécessaire aussi que l’Abbé ne demande rien au frère au-delà de ce qu’il exige de lui-même. Il ne doit pas chercher une sorte de compensations chez les frères de son impuissance à lui, de son incapacité à lui.

            Non, il ne peut rien demander au-delà de ce qu’il demande à lui. Là aussi, c’est une question d’humilité, une question de vérité de la part de chacun.

 

            Mais voilà, mes frères, si vous avez une chose à ajouter ou une remarque à apporter, elle sera la bienvenue. Et si vous n’en avez pas, ce sera tout aussi bien. Nous allons alors, en attendant les grandes chaleurs, souffler un peu et puis, voilà, nous replonger dans la lumière de Dieu si nous l’avons quelque peu négligée.

            Et nous y replonger afin que l’Esprit Saint puisse faire de chacun d’entre nous ce qu’il espère, un temple de sa présence, le rayonnement d’une authentique charité fraternelle.


Chapitre : Le travail manuel.               18.07.94.

      1. Le travail au temps jadis !

 

Mes frères,

 

            La vie monastique, nous le savons, repose sur un trépied : l’Opus Dei, la Lectio Divina et le Travail des mains. Nous nous sommes longuement arrêtés sur l’Office et la Lectio et nous allons maintenant réfléchir quelques jours au sujet du travail des mains.

 

            Les jeunes ne peuvent absolument pas imaginer ce qui se passait ici dans l’immédiat après guerre. L’Abbaye vivait pratiquement en autarcie, c’est à dire que tout ce qui était nécessaire à la subsistance de la communauté était produit sur place.

            Les chaussures, par exemple, n’étaient pas achetées, elles étaient fabriquées sur place. Pendant quelques temps, il a même flotté, un peu comme ça, dans la tête de l’un ou l’autre, une idée qui leur paraissait géniale. Il s’agissait d’élever des moutons pour ainsi avoir la laine qui permettrait de confectionner nos habits.

 

            Le monde à l’extérieur aurait pu disparaître, vous voyez, l’Abbaye aurait continué à vivre sans problèmes. Mais voilà, c’était trop beau pour durer. C’était un peu romantique.

            Voyez un peu ! On cultivait du froment ou du seigle. On le récoltait. On l’entreposait. On le battait. On le moulait et puis alors on en faisait du pain. Il avait sans doute certainement un meilleur goût qu’aujourd’hui car il était assaisonné de nos sueurs. Et maintenant, nous vivons comme des bourgeois, tout nous est servi.

 

            Mais voilà, sous la pression des nécessités internationales et externes, et l’inexorable diminution des effectifs, on est progressivement passé d’une économie agraire d’autosubsistance à un type d’industrie agro-alimentaire adapté aux possibilités réelles de la communauté et au contexte économico-social de l’époque.

            Ce qui rend complexe la question du travail depuis quelques dizaines d’années, c’est la pression exercée sur l’économie monastique par l’extérieur. Maintenant, quelque soit l’Abbaye - ce n’est pas seulement chez nous - on n’a pratiquement pas le choix. On doit s’adapter à ce qui est donné sinon imposé par l’extérieur.

 

            Voilà, je vais vous donner un petit exemple. Auparavant, ici, il y avait des dizaines d’hectares de culture, peut-être bien cinquante à quatre-vingt hectares de cultures. Eh bien aujourd’hui, ce n’est plus permis parce que, disons, le gouvernement Européen a décidé que la région Famennoise était une région herbagère.

            On ne peut plus y cultiver des denrées, vous n’en voyez plus d’ailleurs. Et si un cultivateur produit encore des denrées, eh bien, elles ne lui seront pas achetées ou, alors il devra les liquider à bas prix comme aliment de bétail, et encore !

            Voilà les choses d’aujourd’hui ! Imaginez que nous soyons encore ici dans le même régime économique qu’autrefois, on aurait été étranglé.

 

            C’est cela la réalité d’aujourd’hui, il faut le savoir. Et il est indispensable qu’un Abbé, un cellérier soit au courant de ces choses-là, sinon il aurait vite fait de conduire l’Abbaye dans une impasse.

            En plus, notre Abbaye est située au coeur d’une des régions les plus pauvres du pays, sinon la plus pauvre, plus pauvre que l’Ardenne. Et qu’est-ce qui me fait dire cela ? Eh bien, c’est le service des contributions. Vous savez que les quotas agricoles sont imposés à l’hectare. Eh bien, c’est ici le taux le plus bas, parce que la Famenne, ça ne rapporte pas grand chose.

 

            A la plus belle époque, donc à l’époque où moi-même je travaillais à l’agriculture, les rendements étaient de quinze à vingt-cinq sacs à l’hectare. Je me souviens que quand on arrivait à vingt-cinq sacs, c’était un exploit. Mais en Hesbaye, on en avait cent vingt sacs à l’hectare. Voyez, voilà la différence !

            Mais alors, on s’en contentait. Voilà, c’était comme ça ! Que voulez-vous faire ? Et quand l’année était assez basse, on avait suffisamment pour faire son pain toute une année.

 

            Et puis, une chose que les jeunes ont difficile d’imaginer car il faut y avoir été pour comprendre : les grands travaux, les fameux grands travaux. Ils commençaient au mois de Juin avec les foins et ils duraient jusque après la Toussaint avec les betteraves, sans arrêt ! Donc, l’Office était adapté.

            Et je vous assure que ce n’était pas une sinécure. Est-ce que vous vous rendez compte de ceci. Il a fait chaud ces derniers temps, une bonne petite chaleur. Eh bien, il faisait tout aussi chaud alors. On allait en file indienne sur le terrain retourner le foin. Et puis on faisait des meules, et puis on le chargeait, et de retour on le déchargeait et on l’entrait dans les fenils alors en dessous des toits quand il y avait plus de trente degrés à l’extérieur.

            Je vous assure que c’était un exploit, un exploit. Toutes les petites paillettes de foin vous entraient partout. Les chemises étaient trempées, le corps était rempli de paillettes et il n’y avait pas de douches en communauté. Que fallait-il faire ? Eh bien, au dortoir commun, dans ces petites cages, il fallait réussir à attraper un seau - parce que les seaux n’étaient pas suffisamment nombreux - et à le remplir d’eau, et alors dans sa cellule - les petites cages - essayer de faire tomber tout ça. Et la chemise, il fallait la mettre sur un petit bois en espérant qu’elle soit sèche pour le lendemain.

 

            Et à ce moment-là, il y avait beaucoup de vocation. Aujourd’hui, voyez la différence ! Il y a des frères, ici, qui ont encore connu cela. Frère Julien, par exemple, pourrait raconter des histoires là-dessus à faire frémir les plus sensibles. Pourtant voilà, c’était ainsi, et on trouvait ça tout normal.

            Et puis, quand il fallait dormir la nuit dans ce dortoir commun surchauffé, et dormir tout habillé ? C’était déjà une grande affaire qu’on pouvait enlever son col et ses chaussons. Imaginez la transpiration là-dedans !

            Et au matin, il fallait se lever à 3.H. pour l’Office. Vous vous imaginez dans quel état on était. Et à 3,07 H. le signal était donné : Ave Maria gratia plena. Tout l’Office de la Sainte Vierge, ½ H. d’oraison, tout l’Office canonial des Vigiles et Laudes. Et puis les jours des féries, tout l’Office Vigiles et Laudes des défunts. Et puis après ça, des messes privées et, ensuite, c’était la vie pratique ! Vous voyez un peu ce qu’était la situation alors !

 

            Mais voilà, là-dessus nous allons bien nous reposer chacun dans notre petit appartement, bien aéré, bien rafraîchi, dans un bon lit avec un bon matelas ; et au matin, eau chaude et eau froide pour les amateurs.

            Je ne dis pas ça pour vous faire honte, loin de là ! Mais c’est pour vous dire que ce problème du travail, nous allons un peu voir comment il a évolué ici et, que ce n’est pas un problème facile à résoudre. Il est comme ceci maintenant dans notre communauté, mais nous ne pouvons pas prévoir ce qu’il sera en l’an 2000.

 

            Voilà, confions-nous à la Providence comme nous l’avons fait jusqu’aujourd’hui !


Chapitre : Le travail manuel.               19.07.94.

      2. Limitation de la production.

 

Mes frères,

 

            C’est vers la fin de l’année 1952 que s’est opéré la mutation, le passage d’une économie agraire d’autosubsistance à un type d’industrie agro-alimentaire qui ouvrait davantage la communauté sur l’extérieur. Cette mutation s’est opéré quasi insensiblement. Je rappelle en deux mots comment les choses se sont passées.

 

            La bière de Chimay qui avait été mise au point par le Professeur Declercq de l’Université de Louvain, envahissait et risquait de submerger Rochefort et les environs. La vente de notre bière baissait de semaine en semaine. Si bien que DOM Félicien a pris la décision de se rendre à Scourmont pour demander qu’on ne vende plus de bière de Chimay à Rochefort.

            Il faut dire que notre clientèle se limitait à ça : Rochefort et les environs. On vendait bien quelques bouteilles de bière à Bruxelles et à Charleroi, mais c’étaient des grandes bouteilles qui étaient expédiées dans de grandes caisses, par chemin de fer. Voyez un peu ! Quand on en vendait cinquante, c’était formidable !

 

            Et voilà, Dom Félicien a reçu cette réponse qui était tout à fait logique : « Il nous est impossible d’empêcher les gens de demander la bière la meilleure. Si vous voulez vendre, faites de la bonne bière et vous la vendrez ! ». Oui, et comment ?

            Alors ils ont dit, car c’étaient de braves gens - ils le sont encore maintenant, attention ! - ils ont donc dit « Envoyez quelqu’un, nous allons l’initier à notre façon de travailler. Et voilà que le sort est tombé sur ma personne alors que je savais à peine distinguer un verre de bière d’un verre de limonade.

            C’est ainsi que ça a commencé !

 

            Il faut dire que la communauté a réagi dans sa quasi unanimité de façon très positive. Il y a toujours naturellement l’un ou l’autre qui était farouchement attaché à l’agriculture et, en principe entre parenthèses, disons-le tout simplement, opposé à l’Abbé. Dès l’instant où il disait ça, il fallait le rejeter. Il y en a qui ont ainsi l’esprit de contradiction. Il ne faut pas essayer de comprendre. Maintenant, ils sont au ciel dans la miséricorde de Dieu et la Lumière.

 

            Eh bien, à ce moment-là, la communauté a été consultée. Je m’en souviens bien, elle a donné son avis par écrit. Dom Félicien en a fait la synthèse et il est apparu que la communauté ne désirait pas du tout que Rochefort devienne une brasserie. Il fallait donc limiter la production. Et il a été décidé qu’on ne dépasserait jamais trois brassins par semaine. Donc, il y a de cela plus de quarante ans.

            Mais nous sommes tout de même des êtres faibles et il en viendrait d’autres dans la communauté. Les effectifs allaient évoluer et d’autres entreraient qui ne seraient pas au courant de toutes ces choses, de tous ces mystères communautaires. Il fallait donc se prémunir contre la tentation de croissance illimitée.

 

            Si bien que on a prévu des goulots d’étranglement de manière qu’il soit techniquement impossible, et physiquement, et matériellement de brasser plus de trois fois par semaine. Si on voulait le faire, il faudrait construire une autre brasserie. Et nous sommes encore à ce niveau-là aujourd’hui, 42 ans après !

            C’est tout de même une marque de fidélité, et je pense que ça doit être signalé. Et de plus, c’est que les jeunes qui maintenant travaillent à la brasserie, ils sont entrés là-dedans et en sont heureux.

 

            Alors, pour l’instant, on brasse 15.000 Hectolitres par an, ce qui représente dans l’ancienne terminologie, 450.000 Kgs de versement par an. Attention ! cela fait trente fois plus que ce qui était brassé fin 1952. Cela a tout de même monté.

            Il faut dire qu’alors on brassait de temps en temps. Il fallait vraiment brasser quand il n’y avait plus de drêches pour les vaches. Le directeur de l’exploitation disait : « Il n’y a plus de drêches, il faut brasser ! ». Voyez, toujours en dépendance de l’exploitation agricole !

 

            Maintenant, ces 15.000 Hecto, ce n’est pas grand chose au regard de ce que produisent les autres Abbayes Trappistes. Westmalle qui est la plus forte, c’est sans doute 10 fois plus, Scourmont 8 à 9 fois plus, Orval 3 fois plus. Nous sommes vraiment très très modestes, mais ça nous suffit pour vivre et pour faire du bien autour de nous.

            Car des demandes, c’est tous les jours qu’il en arrive. C’est vraiment parfois à se taper la tête au mur. Aujourd’hui, si j’ai bon souvenir, il y avait bien 7 demandes d’aide venant d’assistants sociaux, sans compter ceux qui téléphonent. Cela fait une moyenne, mettons, de 7 à 8 par jours, des demandes officielles par lettre.

            Et voilà, il faut pouvoir répondre ! Car quand on demande, ce n’est pas cinquante francs, parfois c’est même beaucoup. Vous avez de braves gens, de très braves gens qui sont acculés presque au suicide.

 

            Voilà, nous sommes en période de crise économique. Les deux travaillent. Et voilà que on restructure une entreprise et on licencie un des deux. Le voilà donc au chômage. Mais, on avait emprunté de l’argent pour payer la maison, pour payer la voiture, pour payer la TV ou pour aménager des histoires ; et finalement, on ne sait plus rembourser.

            Ceux qui ont fait le crédit ferment les yeux pendant deux ou trois mois. Mais après, aussitôt ça vous tombe dessus et c’est le huissier qui s’amène. Alors finalement, ça arrive ici. Le jour où nous ne pourrons plus le faire, on nous prendra nous-mêmes en pitié !

            Alors, la situation financière ici, elle est solide et nous sommes en mesure de procéder aux aménagement des restaurations nécessaires des bâtiments et de l’environnement.

 

            Mais il y a tout de même un petit problème sur lequel je veux attirer votre attention. Nous avons une brasserie, nous avons l’entretien, nous avons le ravitaillement, nous avons les lois sociales, nous avons toute une comptabilité. Dans tous ces secteurs, chacun fait son travail parfaitement et chacun connaît son affaire.

            Mais tout ça doit être géré, doit être géré au sommet. Or, il n’y a que moi qui sait le faire, ici. Et je me demande parfois :  »Mais s’il m’arrivait quelque chose ? ». Car je vous assure que pour gérer une affaire comme ceci, il faut être compétent. Il faut être au courant de tout, non seulement au plan technique, mais aussi au plan de l’actualité économico-sociale et politique, et non seulement du pays mais aussi de l’Europe.

 

            Voilà, prenons ce cas-ci : arrivé au 1° janvier 1993, on introduit une législation des accises qui est devenue Européenne. Il a fallu mettre ça au point et encore continuer maintenant. Mais il faut aussi dépouiller tout le courrier qui arrive chaque semaine pour ne pas laisser passer une réglementation nouvelle qui pourrait mettre l’Abbaye en difficulté.

            Pour ce qui est de la gestion des valeurs mobilières, donc du portefeuille, ça on l’a donné à la banque. C’est seulement maintenant que je m’aperçois tout ce que je faisais. Mais il fallait le faire, mais ça prend beaucoup de temps !

            Et bien voilà, espérons que j’atteindrai une longue longévité qui fera concurrence à celle de Dom Félicien, de manière à ce que l’Abbaye ne soit pas mise en difficulté ; à moins que nous ne trouvions d’ici là une solution.

 

            Dans d’autres Abbayes, qu’a-t-on fait par exemple ? Dans des Abbayes, on a engagé vraiment un ingénieur commercial qui gère tout. Il gère absolument tout, tout. Donc vous avez un moine, le gestionnaire - appelons cela ainsi - qui peut rester là en titre car il faut tout de même un paravent, et à côté de lui vous avez un laïc qui fait tout.

            Mais alors, on peut arriver finalement à des situations comme Secourront où la communauté perd les rênes de tout ; et ça devient scabreux ! Et il faut une intervention alors au niveau supérieur pour essayer de redresser la situation. Alors ce sont des tragédies, des souffrances, non seulement dans la communauté, mais aussi dans le chef des laïcs qui ont fait leur possible.

 

            Donc voilà, mes frères, nous n’en sommes pas encore là. Mais demandons tout de même à Dieu de nous protéger et de toujours nous inspirer le meilleur pour sa gloire à lui et pour le progrès spirituel de chacun d’entre nous.


Chapitre : Le travail manuel.               24.07.94.

      3. Le renfort des laïcs.

 

Mes frères,

 

            Nous allons ce matin en terminer avec la question du travail. De notre exploitation agricole autrefois si importante, il ne subsiste qu’une cinquantaine de poules. Cela ne veut pas dire que les vaches aient disparu de notre horizon. Non, nous pouvons encore en admirer des dizaines sur les terrains donnés en location.

            Parfois nous les entendons très proches de nous, elles sont peut-être attirées par les beaux légumes de notre jardin. L’autre jour, elles y étaient et ce fut toute une affaire pour les en extraire. C’est ainsi, l’herbe du voisin est toujours meilleure. Mais non, contentons-nous de ce que nous trouvons sur place.

 

            Mais ce qui est beau, ce qui va le devenir au cours des années qui s’annoncent, c’est notre forêt, appelons là ainsi. Je vous ai déjà peut-être dit que ce reboisement auquel nous avons procédé est le plus important qui ait eu lieu en Belgique. Oui, oui, oui, près d’une centaine d’hectares d’un seul coup. On en voit bien un petit peu ici, un petit peu là, mais un ensemble de prairies comme ici, ça n’existait pas.

            Et ça n’a pas été fait à la légère. Nous avons pris conseil des personnes les plus compétentes et nous sommes restés fidèlement dans la ligne des normes conseillées par les instances nationales et Européennes. C’est ainsi qu’il faut travailler aujourd’hui, en collaboration avec d’autres.

            Si bien que l’ensemble forme vraiment ce qu’il est un peu prétentieux d’appeler forêt aujourd’hui. Mais disons qu’elle est là en gestation, en attente. Elle est remarquable par la variété des essences et le peuplement faunistique, c’est à dire des animaux.

            Il commence en effet à revenir des animaux rares, par exemples des gelinottes, des cigognes, des oies et d’autres choses. Nous devons en être heureux et veiller à ce que ce ne soit pas dispersé.

 

            Il y a malgré tout, pour le travail ici, un petit point noir qui fait le bonheur de certains. C’est la pauvreté de nos effectifs, c’est la petitesse de notre communauté qui se réduit comme une peau de chagrin. Si bien qu’il nous faut faire appel à de la main d’œuvre séculière. Cependant, il est capital et il est indispensable, à mon sens, que les postes de direction et de responsabilité soient toujours tenus par des frères.

            L’ambiance du travail frères & séculiers est conviviale, nous le savons. Il règne un excellent esprit de collaboration entre tous. Les résultats les meilleurs couronnent les efforts de chacun.

 

            Je vois à la brasserie, naturellement ce sont des hommes, ça commence à devenir des hommes. Ils en sont déjà mais ils ont encore toujours l’esprit un peu gamin. Mais ça ne fait rien ! C’est bien, c’est bien ! C’est aux gamins qu’est ouvert le Royaume de Dieu, pas aux grandes personnes !

 

            Ces hommes, ces garçons font leur travail avec une probité et un dévouement qu’on peut difficilement dépasser. Du côté de la brasserie par exemple, s’ils le voulaient, ils pourraient nous rouler sur toutes les longueurs. Mais il se passe exactement le contraire. Les clients, ceux qui viennent en ont peur. Il y a eu des tentatives de corruption, mais ceux qui ont essayé ne sont pas prêts à recommencer.

            C’est ça que j’appelle une ambiance conviviale, de confiance mutuelle. Nous devons l’entretenir. S’il se passe des petites choses, vous savez, de petits accrocs entre eux, eh bien, il faut le leur faire remarquer mais avec beaucoup de coeur. Ils doivent sentir que la remarque qui est faite est d’abord et surtout pour leur bien autant que pour celui de la communauté.

 

            Alors mes frères, revenons-en à nous. Je pense que personne dans la communauté n’est surchargé ni écrasé. la Lectio Divina peut être faite sans aucun problème. Et si la communauté pouvait croître quelque peu, on connaîtrait ici une situation idéale pour l’épanouissement humain et spirituel de chacun. Et ça, c’est certain !

 

            Alors, vous remarquez que durant les vacances, on engage des jeunes sous contrat d’étudiant ne dépassant pas 1 mois, et cela pour divers travaux de manutention et d’entretien. Ces contrats ne peuvent dépasser un mois sinon ils tomberaient sous les exigences de la sécurité sociale. 

            Nous n’y gagnerions rien, au contraire on y perdrait et eux n’y gagneraient rien non plus. Par exemple, il faudrait leur retenir des quantités de choses et le salaire qu’on leur remettrait serait bien inférieur à ce que en fait ils avaient espéré pouvoir gagner. Alors, pourquoi fait-on cela ?

            Voilà, d’une part ça nous aide car en été il y a toujours plus de travail. Et d’autre part, c’est un geste d’assistance à l’endroit de certaines familles démunies, ou bien à l’endroit de garçons qui seraient livrés à eux-mêmes. Voilà, mes frères, je pense que nous pouvons en rester là pour ce qui regarde le travail.

 

            Il y a encore une petite chose. Le frère Marc a fait le relevé de tous les locaux disponibles ici à l’intérieur de la communauté de manière à pouvoir répartir les lieux, les endroits de manière plus logique et plus fonctionnelle.

            Il m’a remis tout un rapport. Il est toujours là, je ne l’oublie pas. Seulement il y a d’autres choses plus urgentes pour l’instant. Car s’il fallait, prenons par exemple l’ancien scriptorium, s’il faut le mettre en état, l’arranger, le modifier, ça demande une étude et un investissement qui serait malgré tout conséquent.

            Alors, attendons encore un peu ! Cela est là, et lorsque la grâce aura fait son effet, nous le ferons connaître...


Chapitre : Le travail manuel.               31.07.94.

      4. Son évolution.

 

Mes frères,

 

            Dans l’analyse que nous faisons de notre situation communautaire, nous nous sommes longuement attardé sur la question du travail. Il s’agit bien sûr du travail manuel, c’est à dire celui qui engage notre corps. On ne peut pas dire que le Prieur ou l’Abbé soit un travail ; c’est un emploi, c’est une mission, c’est une fonction.

            Par contre, la cuisine, la brasserie, la boulangerie, l’entretien des locaux et des bâtiments, çà c’est un véritable travail. C’est dans ce sens-là que nous l’avons entendu.

 

            Nous avons suivi l’évolution du travail dans notre communauté depuis une cinquantaine d’années, pratiquement depuis la fin de la guerre. Et nous avons constaté que sous la pression de contraintes internes et externes, nous sommes arrivés à la situation d’aujourd’hui.

            Il est un principe que nous ne devons jamais perdre de vue. Un enfant, ce n’est pas un adulte en miniature, c’est un enfant. Et une communauté qui est devenue petite en nombre ne doit pas tenter de faire en petit ce qu’elle faisait autrefois en grand. Donc il faut vraiment quelque chose d’autre.

            Il faut pouvoir improviser sous l’inspiration de l’Esprit, cet Esprit se manifestant à nous - comme je le disais il y a un instant - par toutes sortes de pressions internes et externes.

 

            Je rappelle la dernière. J ’en ai parlé à l’époque, mais il est toujours utile de le rappeler. C’est la question du reboisement.

            Nous avions donc une affaire de 150 bêtes en pension sur nos terrains depuis le 1° mai jusqu’à la Toussaint. C’était ce qu’on appelle une vente d’herbe sur pied. Mais voilà que la réforme sur la loi du bail à ferme est venu supprimer, interdire cette pratique. Nous nous sommes trouvés devant un fait accompli.

            Mais comme nous ne désirions pas donner les pâtures en location pour une durée minimale de trente ans, nous avons décidé alors d’aller vers un reboisement, et cela d’abord en conformité avec des directives qui étaient données par les Commissions Européennes. Il y avait trop de terrains exploités en Europe et ces Commissions voulaient qu’on pratique ce qu’on appelle le gel des terres ou la mise en jachère.

 

            Mais pour ne pas mettre dans l’embarras les exploitants qui avaient des bêtes sur nos terrains, nous leur avons donné un préavis de un an sous la forme d’un contrat de Commodat passé devant notaire. Cela veut dire  qu’on leur cédait la jouissance gratuite des pâtures pendant un an. Pendant ce temps-là, nous avions l’occasion de réfléchir et de consulter en vue du reboisement.

            Donc vous voyez, mes frères, ces choses-là s’imposent à nous. Et voilà, il faut alors pouvoir en toute charité vis-à-vis des exploitants, et en toute charité aussi vis-à-vis de notre communauté pour maintenant et pour l’avenir, il faut pouvoir choisir.

 

            Et cette évolution que nous avons suivie depuis des dizaines d’années, je pense qu’elle n’est pas encore terminée. Elle ne se terminera peut-être jamais ? C’est çà la vie ! Et je serais content si vous aviez des suggestions à faire, ou des conseils à donner, ou des idées ?

            Cela ne veut pas dire qu’on pourrait les mettre en pratique tout de suite, mais on pourrait alors les retenir et au moment voulu les mettre à exécution. Il y en a ici qui ne sont jamais à cours d’idées. Eh bien voilà, c’est peut-être l’occasion pour eux de donner leur avis. La parole est aux intervenants.

 

            Père Abbé : Je vois le nez du frère Jacques qui se retrousse !

 

            Frère Jacques : Pour une fois, je ne vois rien. C’est bien !

 

            Père Abbé : Alors ça, c’est bien, cela veut dire que les choses se sont passées comme elles devaient se passer. Je vous assure que quand on voit comment ça s’est présenté, mettons depuis l’Abbatiat de Dom Félicien ce qui fait tout de même 45 ans, on peut voir que quasiment les solutions se sont d’elles-mêmes imposées à nous. On n’avait presque pas le choix. Si, on aurait pu choisir autre chose, mais ce choix eu été imprudent !

 

            Frère Jean :  Je me demande un peu pour ce reboisement, c’est pour ce qu’on a choisi, notamment pour le verger, les vergers qui ont été reconstitués. On a choisi toute une série de fruits qui, concrètement dans la réalité de notre vie quotidienne me semblait un peu...comment dire ?

            J’aurais aimé qu’on puisse faire un effort sur une certaine surface, puisque de toute façon il faut des hommes pour entretenir tout,  si on avait essayé de trouver un coin pour mettre quelques pommiers qui nous auraient donné des pommes normales pour manger.

            J’aime bien les coings, c’est très beau. Mais il faut d’abord en faire une marmelade, ce qui n’est pas toujours évident. Et puis les coings, c’est quand même pas une poire, et les poires sont quand même plus utiles. Mais je conçois bien qu’il y a des terrains, qu’il y a des endroits où il est assez difficile de faire pousser des pommiers.

            Pourtant à l’heure actuelle, on a mis tellement au point les pommiers et les poiriers basses-tiges qu’ils sont très efficaces à condition évidemment encore une fois, et c’est là évidemment le problème, d’avoir une personne qui s’en occupe.

            Je m’étais dit à un certain moment que c’était dommage de mettre ces petits arbres fruitiers qui demandent un travail bête au moment de la récolte pour faire des confitures, surtout qu’on n’a pas toujours quelqu’un disponible pour que ce soit fait convenablement.

            Tandis que si on avait mis quelques pommiers, des poiriers, des pruniers, on aurait de bons fruits si c’est bien entretenu dans le style moderne.

            Père Abbé : Eh bien, on a pensé à cela, mais dans la pratique cela s’est avéré irréalisable, non pas à cause de la somme de travail que cela représenterait, mais bien à cause de la nature des terrains. Ce sont des expériences qui ont été faites avant, avant votre temps, et cela a chaque fois abouti à un fiasco pour toutes sortes de raisons. Je pense que c’est le terrain et le climat.

            Il est impossible de faire pousser des pommiers quelque soit leur nature. Oui, ils pousseront, mais il n’y aura rien du tout ou presque. Le climat ici et le terrain ne s’y prêtent pas. On le sait !

            Mais pourquoi ? On n’en sait rien. C’est pourquoi il a fallu mettre des espèces plus frustres, plus sauvages, plus rudes qui elles, alors, s’adaptent. Car celles-là, elles s’adaptent, mais les espèces plus raffinées, elle ne s’adaptent pas. C’est depuis toujours, ce n’est pas de maintenant. D’ailleurs dans toute la région, regardez partout, vous n’en voyez pas !


Chapitre : Récollection du mois d’août.    07.08.94.

      L’événement de la Transfiguration.

 

Mes frères,

 

            Nous sommes arrivés au dimanche de notre récollection. Nous sommes déjà bien avancé à l’intérieur du mois d’Août. Insensiblement nous glissons vers l’automne et l’hiver, les jours sont déjà beaucoup plus courts. La chaleur semble vouloir diminuer depuis ce matin, mais je pense qu’elle reviendra en force dans le courant de la semaine, mais peut-être tout de même pas aussi puissante qu’elle l’a été.

 

            Si vous le voulez, nous nous arrêterons ce matin sur l’événement de la Transfiguration que nous avons rappelé hier. Nous n’allons pas tenter de scruter la nature de ce phénomène, mais nous admirerons une personne dans son indicible beauté.

            Et cette personne, nous le savons, c’est le verbe de Dieu dans sa nature d’homme. Le Verbe de Dieu ne peut être que beau. Et vous savez que c’est la beauté qui séduit l’homme, qui le porte et qui lui donne la force d’aller jusqu’au bout de son destin.

 

            Entre parenthèses maintenant, il existe des sortes de cancer qui attaquent le visage, qui le dévorent tout à fait. La moitié du visage peut disparaître, si bien que on voit le mouvement. On voit le gosier, on voit le mouvement de la déglutition, on voit les os, on voit tout. Et cela dégage une odeur vraiment quasi insupportable, en premier lieu pour la personne qui, alors, supplie qu’on la tue. C’est ce phénomène de l’euthanasie.

            Et voilà, il y a des médecins ou des infirmières qui ne peuvent résister à tant de malheur et à tant de supplications instantes, et puis qui le font. Il faut comprendre, comprendre. Ou bien alors, la personne à bout, vraiment à bout, finit par se suicider. Ce sont des situations bien réelles.

 

            Alors, puisque nous parlons de la beauté de notre Christ, eh bien, pensons qu’il a eu aussi, et il a encore aujourd’hui, maintenant, un visage entièrement défiguré. Mais c’est tout de même toujours lui, bien présent sous ces apparences, et qui n’en reste pas moins le Sauveur de chacun.

            Et quand nous disons que le Christ est la Lumière du monde - il l’a dit de lui, et nous nous faisons un devoir de le rappeler - ce n’est pas une métaphore. Il a découvert à trois Apôtres le secret le plus intime de son être et, il leur a prescrit de n’en rien dire avant sa résurrection.

           

            Il existe un lien entre résurrection et transfiguration. Athanase le Sinaïte nous l’a rappelé hier au cours de son homélie. Jésus ressuscité est entièrement lumineux, mais il faut des yeux devenus eux-mêmes lumière pour le remarquer. Mais alors, lorsqu’on l’a remarqué, on ne peut plus se détacher de cette lumière. Les Apôtres eux aussi ont vraiment dû en être arrachés.

            Oui, voir cette lumière du Christ transfiguré ou du Christ ressuscité, c’est déjà être passé de l’autre côté de la mort. Heureusement qu’elle ne s’écarte jamais, sinon je pense que ce serait tellement dur de se retrouver dans les conditions, disons ténébreuses, de ce monde-ci.

            Au terme de l’Histoire cosmique, Dieu sera tout en toute chose. La matière elle-même sera devenue transparente de sa présence et de son agir. Et les hommes ressuscités seront de pures lumières dans la lumière qu’il est. Et voici ce qui va se passer : tout coulera et tout refluera de l’homme-Jésus vers l’homme-Jésus, Créateur, Rédempteur et lumière du cosmos.

 

            Et maintenant, dans notre condition actuelle extrêmement bornée, nous imaginons parfois qu’on pourrait faire l’économie du Christ-Jésus. Il y a Dieu le Père. Et alors l’essentiel, mais n’est-ce pas être en relation, en communion avec Dieu le Père qui est la source de tout ?

            C’est une illusion, mes frères, à laquelle nous ne devons jamais céder. C’est personne humaine de Jésus qui est, dans le plan de Dieu, la source de tout. Ce qui est à côté, ce qui passe à côté, ce n’est rien. C’est des constructions purement fantasmagoriques du coeur humain. Cela vient de Jésus-homme et ça reflue à Jésus-homme, toujours.

            On va dire : Et Dieu le Père, là-dedans ? Eh bien, Dieu le Père, il est présent dans Jésus-homme. Qui me voit, dit-il, voit le Père. Il n’y a pas d’autre fenêtre que le Seigneur dans sa nature d’homme.

 

            Eh bien, mes frères, et nous aujourd’hui ? Eh bien, la transfiguration est la fête par excellence des contemplatif. Est-ce un hasard ? Est-ce providentiel ? Tout est providentiel chez Dieu et dans son univers. Mais cette fête va être ponctuée, soulignée et appuyée par l’Assomption de Marie qui est, si je puis m’exprimer ainsi, la transfiguration de la partie féminine de l’humanité.

            Il y a le Seigneur Jésus transfiguré et ressuscité, puis entré définitivement dans ce qu’il est, c’est à dire dans la Lumière. Et puis, il y a alors la femme, Marie, qui est sa mère, et qui à son tour, à son heure, est prise, ressuscitée et transfigurée.

            Et puis, il y aura vers la fin du mois, notre Père Saint Bernard qui a été le chantre de ces réalités, le chantre pour nous d’abord.

 

            Et la transfiguration nous dit ce que nous sommes et ce que nous devons devenir. Les mots sont défaillants car nous sommes au-delà de toute conceptualisation possible. Car la transfiguration, c’est l’univers de Dieu et la Création nouvelle.

            Cet univers, je l’ai dit tout à l’heure, cette création nouvelle, nous pouvons la percevoir, nous pouvons la remarquer, nous pouvons la regarder, nous pouvons la voir lorsque nos yeux sont devenus des yeux transfigurés parce qu’ils sont porteurs de lumière.

 

            Mais nous ne pouvons tout de même pas en parler parce qu’il n’y a pas de mots à l’intérieur de notre univers charnel, il n’y a pas de mots pour exprimer la réalité, pour décrire l’univers spirituel, l’univers de Dieu.

            On peut simplement dire ceci - et alors comprenne qui pourra - que nous devons devenir l’image que nous sommes. Nous sommes image de Dieu et nous devons être transfigurés par palier, par degré en cette même image de Dieu. L’Apôtre Paul nous le dit avec force.     

            Regarder le Christ ressuscité et nous tenir dans sa lumière, voilà ce qui nous permet de devenir lumière à notre tour, et d’aimer à la manière de Dieu sans fin, sans mesure et sans retour.

 

            Nous ne pouvons pas aimer pour un temps. Nous ne pouvons pas aimer aussi longtemps que le frère, ou l’homme quelconque, est digne de notre amour. Non, nous devons aimer sans retour : l’autre peut trahir, l’autre peut se montrer indigne de cet amour, ce n’est pas une raison pour arrêter d’aimer, pour revenir en arrière et pour cesser.

            Non, Dieu est amour dans son être même et nous, en nous exposant à la lumière de cet amour, nous nous laissons insensiblement transfigurer. Nous devons nous-mêmes devenir amour, et ne jamais reculer, ne jamais revenir en arrière. Résurrection, transfiguration, assomption sont un seul et même mouvement. C’est la quintescence de notre vie contemplative dans sa beauté la plus belle.

 

            Pour moi, le mois d’Août est un beau mois. On dit que c’est le mois de Marie, c’est vrai ! C’est avec un peu de sentimentalisme qu’on dit ça. Si ça nous plaît, conservons cette expression. Mais c’est vrai, le mois d’août est un beau mois, le plus beau peut-être parce qu’il est le terme de notre vie qui est quasiment atteint dans ce qu’il nous présente.

 

            Alors, mes frères, permettez-moi de terminer sur une question : Quand le Fils de l’homme reviendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? C’est lui qui a posé la question.

            Donc, il veut dire ceci : Quand il reviendra, et il est toujours en train de revenir, tout ce qu’il nous a dit, tout ce qu’il nous a proposé, est-ce que cela aura été pour nous une belle musique qui pendant quelques instants captive l’oreille, et puis après qui cède la place à une autre musique, et puis qui va être oubliée ?

            Ou bien trouvera-t-il la foi sur la terre ? C’est à dire aurons-nous été saisis par ses paroles ? et aurons-nous engagé tout notre être à sa suite à lui ? Voilà, c’est la question qu’il pose et il la pose à nous aujourd’hui.

 

            Alors, en ce jour de récollection, interrogeons-nous avec sincérité et convertissons-nous en toute vérité parce que nous avons toujours besoin de conversion. Nous avons solennellement promis d’être toujours en état de conversion, en chemin vers cette plénitude de lumière, de beauté et d’amour qui nous est offerte, qui nous est promise et qui nous est déjà mystérieusement donnée.


Homélie : Fête de la Transfiguration.     07.08.94*

      Opposer la muraille de l’amour à la haine.

 

Frères et sœurs,

 

            Le Seigneur nous a rassemblés ce matin pour nous alimenter de sa parole et de sa chair. Cette parole, nous l’avons entendu, elle donne à l’homme une énergie indomptable. Elle lui permet de vivre en harmonie avec les autres et, finalement, elle lui confère le don absolu de la vie impérissable.

            Il ne s’agit pas d’une vie continuée à la manière de celle-ci, mais de la propre vie de Dieu. Et les cœurs purs savent par expérience que cette vie éternelle, ils la possèdent déjà.

 

            Mais soyons francs ! Ces paroles nous paraissent singulièrement en porte à faux par rapport à la réalité à laquelle nous nous heurtons. Nous entendons à longueur de jours, nous voyons aussi les horreurs perpétrées à quelques heures d’avion de chez nous. Je pense particulièrement au drame du Ruanda. Nous ne pouvons les ignorer, elles nous crèvent les oreilles et les yeux.

            Et alors Dieu, là-dedans, que fait-il ?

 

            Eh bien, frères et sœurs, Dieu est mis à mort une nouvelle fois dans les corps et les âmes de tant d’hommes innocents. Et aujourd’hui, il nous lance un appel au secours. Allons-nous lui répondre ? Ou bien resterons-nous les complices muets de ces crimes dont lui et des milliers d’innocents sont victimes ?

            Que faire alors ? Nous ne pouvons tout de même pas courir là-bas ? Il ne nous en demande pas tant. Il nous demande, ici et maintenant, d’opposer la muraille de l’amour aux flots déchaînés de la haine.

 

            Ecoutons-le ! Apprenons de lui ce que nous avons à faire ! Mais rappelons-nous d’abord que nous formons tous ensemble un seul Corps dont Lui est la tête et dont l’âme est l’Esprit Saint. La partie de ce Corps qui est encore ici sur cette terre, elle est rongée par le virus du péché, nous ne le savons que trop.

            Et les effets, nous les connaissons, nous les expérimentons dans notre propre vie. C’est le mensonge, c’est l’ambition, ce sont les manoeuvres, ce sont les jalousies. Et, n’ayons pas peur de le dire, ce sont les vols, et finalement les meurtres, car il y a des façons de mettre à mort qui ne sont pas sanglantes mais qui sont tout aussi cruelles.

 

            Il nous demande, lui Dieu, d’arrêter cette contagion de la méchanceté et de distribuer dans le grand corps une santé nouvelle. Rappelons-nous ce qu’il vient de nous dire : « Faites disparaître de votre vie les éclats de voix, les colères, les dissensions, toutes les espèces de méchanceté ! Cherchez à imiter Dieu puisque vous êtes ses enfants ! Vivez dans l’amour ! »

 

            C’est un programme simple et magnifique ! Mettons-le en pratique sans plus tarder dans nos familles, sur les lieux de travail, dans nos communautés, partout et toujours ! Lorsque on nous voit ou que on nous entend, il faut que l’on puisse dire : « Ceux-là, ce sont des chrétiens. Cela se voit, cela se sent parce que ils s’aiment. »

 

            Nous allons dans quelques instants partager le Corps et le Sang du Christ, le Corps et le Sang de Dieu. Il nous a dit bien haut que si nous croyons en lui et que, si notre foi va tellement loin que nous prenons en nous, à l’intérieur de notre chair, sa propre chair de Dieu, à ce moment-là nous entrons dans une vie autre, une vie absolument nouvelle qui est la sienne.

            Et à ce moment-là, nous ne mourrons pas. Mais nous ne pourrons pas non plus donner la mort, au contraire, nous donnerons la vie par tout ce que nous sommes. Cette vie, elle brillera dans notre regard, elle vibrera sur nos lèvres, elle se communiquera dans chacun de nos gestes.

            C’est autre chose qu’une honnêteté morale. Même si elle influe, c’est autre chose, c’est la propre vie de Dieu, c’est la vie des enfants de Dieu, des enfants que nous sommes. Alors, laissons cette vie de Dieu, cette vie d’amour bouillonner en nous. Laissons-là nous envahir et nous transformer en source de vie pour les autres.

 

            Alors, frères et soeurs, n’oublions pas ceci : si le mal s’éteint en nous, il reculera ailleurs. Tel est notre apport à la pacification, à la réconciliation partout où il y a des conflits, au Ruanda, en Bosnie, au Moyen-Orient, partout.

            Dieu appelle ! Allons-nous y répondre ? Allons-nous boucher nos oreilles ? Allons-nous rester dans l’indifférence, repris par nos petits intérêts, par notre petit égoïsme ?

 

            Frères et soeurs, nous sommes les enfants de Dieu et nous répondrons par l’affirmative à cet appel. Et soyons certains que quelque chose aura changé dans notre monde.

 

 

                                                                                                                                                                                                                                  Amen.


Chapitre : Fête de l’Assomption.           15.08.94.

      Apprendre à aimer vraiment.

 

Mes frères

 

            Nous arrivons au terme de l’évaluation que nous avons faite de notre comportement communautaire. Il nous reste à aborder l’essentiel, à savoir la charité fraternelle. Dans quelle mesure existe-t-elle parmi nous ? Est-elle fervente ? Est-elle médiocre ? Tout cela doit être réfléchi.

            Et en guise d’introduction, je voudrais vous partager une petite expérience que j’ai faite dernièrement.

 

            C’était à l’aéroport de Bruxelles. On avait annoncé un retard de une heure pour l’avion qui devait arriver. Et voilà, frère Nicolas et moi, nous étions assis, attendant patiemment et contemplant le spectacle : une foule bigarrée, des hommes, des femmes, des enfants de toutes les couleurs et dans tous les accoutrements. Et ça allait, ça venait, ça parlait.

            Et je vois à l’horloge qui se trouve en face de moi, je vois 9h05. Et je me dis : « Tiens, voilà qu’à Rochefort, les frères sont en train de chanter l’office de Tierce. Et de suite je vois là notre petit groupe, et puis tout ce mouvement dans cet aéroport, et au-delà de l’aéroport, vous comprenez bien, tout le monde.

            Parce que ces personnes-là ne voyagent pas pour leur plaisir. La plupart étaient des hommes d’affaires, des émigrants avec des magnifiques vêtements, avec des bagages dont vous n’avez pas idée.

 

            J’ai vu comme ça, puisque ça se trouvait devant mes yeux, un petit cadran sur lequel était automatiquement, électroniquement, le poids des bagages d’un couple juif. C’était un Rabbin de la stricte observance, tout de noir habillé - par ces fortes chaleurs, c’est tout de même héroïque - et sa dame. Eh bien, il y avait 748 kg de bagages pour eux deux !

            Et alors, il y avait, ici à Rochefort, un tout petit groupe qui chantait des psaumes. Mais qu’est-ce que ça pouvait bien représenter de chanter quelques psaumes dans cet univers, dans ce magma ?

 

            Et alors, j’ai à nouveau compris très fort que notre raison d’être, c’était d’abord et surtout d’aimer. Oui, aimer, apprendre à aimer, être initié jusqu’au bout à cette science sublime qu’est la caritas, la charité, l’amour : amour fraternel, amour en vérité pour soi, amour de Dieu au-dessus de tout, et amour de tous les hommes.

            C’est ça que j’ai bien réalisé, nous n’avons pas d’autres raisons. Si nous sommes venus ici pour d’autres raisons, nous ne sommes pas à notre place, il faut bien le savoir. Les premiers cisterciens avaient fait de leur monastère une schola caritatis, une école où on apprenait à aimer.

            Il y avait des grandes écoles, il y avait des universités déjà à l’époque. Et là, on y apprenait toutes sortes de sciences, et la plus haute de toute à l’époque qui était la science théologique. Mais non, il y en avait encore une autre au-dessus et, on ne l’apprenait que dans les monastères. Et c’était à aimer vraiment.

 

            Mais voilà que par une coïncidence vraiment providentielle, c’est le même jour au soir ou le lendemain, je lisais dans la première Epître de Saint Jean, 3, 10 : En ceci on reconnaîtra les enfants de Dieu et les enfants du démon  - donc le démon a des enfants comme Dieu a des enfants, ne l’oublions jamais ! -

            Tout qui ne fait pas la justice - donc n’accorde pas sa vie sur ce que Dieu demande - celui-là, il n’est pas de Dieu, de même celui qui n’aime pas son frère. Donc, celui qui n’aime pas son frère est un enfant du démon. Il faut bien le savoir !

            Mais il va plus loin encore, il va plus loin : Celui qui n’aime pas, il est installé dans la mort. Et tout qui a de la haine pour son frère est un meurtrier. Et vous savez que tout meurtrier n’a pas la vie éternelle demeurant en lui, il est installé dans la mort.

 

            Mais alors, mes frères, pourquoi devons-nous aimer ? Eh bien, c’est parce que nous sommes frères, parce que nous sommes des consanguins, des consanguins spirituels parce que nous avons une même mère. Et cette mère, c’est Marie que nous fêtons aujourd’hui dans le mystère de son triomphe. Elle est notre mère et elle nous donne à chacun la même vie.

            Nous sommes tous parents, nous sommes tous consanguins. Et on comprend que celui qui n’aime pas, il se suicide lui-même, il étouffe, vous voyez ! Il se renie lui-même, il renie son origine. Et s’il pousse ceci plus loin, s’il hait son frère - c’est encore pire que de ne pas aimer - eh bien, il s’efforce de le tuer, il est meurtrier. Et en même temps, naturellement, celui qui n’aime pas, il blesse la mère de ce frère.

            Et voilà toutes les réflexions qui me sont venues à partir de ces quelques minutes passées dans un aéroport. Vous voyez, mes frères, qu’il est possible de faire flèche de tout bois et que la Parole de Dieu se révèle dans tous les endroits.

 

            Et puis, car ce n’est pas fini, après avoir bien médité ceci, il m’est venu une autre question : Mais qui prend la Parole de Dieu au sérieux ? Qui prend au sérieux ce que Dieu dit ?

            C’est souvent un sujet d’étude ! On va creuser, et puis on va éventuellement rédiger un article, on va faire une homélie, on va en parler à d’autre. Ce sera une belle musique qu’on va transmettre, qu’on va répercuter.

            Mais qui prend cette Parole de Dieu au sérieux pour soi au point d’en avoir le souffle coupé ?

 

            Eh bien, soyons sincères ! La Parole de Dieu, la plupart du temps, elle n’a aucun impact sur notre vie concrète. C’est ça qui est tragique ! Oui, c’est ça qui est tragique !

            Cela ne veut pas dire qu’elle n’a jamais d’impact, mais la plupart du temps, elle n’en n’a pas. Pourquoi ? Pourquoi ? Je n’en sais rien. Je pense qu’il y a là peut-être une certaine distraction. On vit ce que les anciens moines, et encore les cisterciens, appelaient le divertissement. On s’amuse.

            C’est-à-dire que, voilà, on est tiré dans tous les sens et, la Parole de Dieu, c’est quelque chose parmi le reste. On ne l’écoute pas, on ne l’écoute pas. Il y a d’autres choses plus importante dans la vie que la Parole de Dieu : le divertissement !

 

            Et le divertissement, c’est le grand ennemi de la vie monastique, c’est le grand ennemi. Il faut pouvoir l’écarter, il faut pouvoir quasiment l’annuler, il faut le neutraliser. Et on ne peut le faire que en étant de plus en plus pénétré par le fait que nous sommes dans le monastère non pas chez nous, mais chez Dieu. Et nous avons à gérer un domaine, et nous avons à rendre compte de notre gestion.

 

            Donc, cette présence de Dieu parmi nous, lorsque on en a eu conscience puissante, à ce moment-là il n’y a plus de divertissement, vous voyez, et on peut avoir l’oreille ouverte à la Parole de Dieu.

            Alors, mes frères, celui qui écoute cette Parole et la pratique, qui s’adapte à elle, eh bien, c’est un moine authentique, ça c’est sûr !

 

            Alors, rappelons-nous ceci, retenons ceci : c’est que pour terminer, il y a des enfants de Dieu et des enfants du démon. Celui qui n’aime pas son frère, il est un enfant du démon.

            Mais vous allez dire : c’est terrible, ça ! Mais c’est la Parole de Dieu, il nous lance ça en plein visage. Prenons là au sérieux ! Notre condition bien réelle, c’est que nous sommes partisans du démon et que nous sommes partisans de Dieu.

 

            Eh bien, il faut une bonne fois pour toute nous rappeler que nous sommes d’abord enfants de Dieu. Et puis, tout ce qui nous empêche d’aimer vraiment, de nous aimer vraiment les uns les autres, eh bien, jetons-le dehors, ça n’a pas d’importance, aucune aucune aucune.

            Lorsque nous paraîtrons devant Dieu - et cela arrivera pour chacun d’entre nous - c’est sur ceci que nous serons jugés, sur notre amour. Ce n’est pas sur ce que nous aurons fait, non, ce sera sur notre amour.

 

            Eh bien voilà, mes frères, en cette fête de l’Assomption, rappelons-nous aussi que nous avons une mère et que, si nous sommes frères consanguins spirituels, c’est parce que nous partageons le fait d’avoir une mère unique.

            Confions-nous à elle parce que nous sommes faibles, nous sommes défaillants, nous sommes remplis de toutes sortes de passions et d’instincts, de tout ce que vous voulez.

Eh bien, c’est ça que nous devons lui remettre pour qu‘elle nous transforme notre corps, qu’elle nous donne des oreilles qui entendent et un coeur qui puisse vraiment aimer.


Evaluation de la charité fraternelle.       16.08.94.

1.   Ni clans, ni divisions * Entente jeunes-ainés.

 

Mes frères,

 

            Nous voici revenus à notre sujet - je vous l’ai annoncé hier - nous devrions évaluer le degré de charité fraternelle qui existe dans notre communauté. Ce n’est pas facile ! Nous savons bien que l’Office Divin, l’écoute de la Parole de Dieu dans la Lectio Divina, le travail, donc les grandes observances monastiques n’ont pas de valeur en soi.

            Ces observances doivent toutes et chacune faire grandir en nous la caritas, l’amour, l’amour de Dieu, l’amour des frères, l’amour des hommes jusqu’à ce que, comme dit Saint Benoît, on atteigne un degré de charité parfait qui nous introduit alors dans le Royaume des cieux, dont il a été question aujourd’hui au cours de l’Eucharistie.

 

            Lorsque le Christ a dit qu’il faut abandonner absolument tout, tout ce qui est extérieur à nous, il dit implicitement aussi que nous devons nous renoncer à nous-mêmes. Il le dit ailleurs à une autre occasion.

            Et ce renoncement à nous-mêmes, à notre volonté propre, à nos ambitions, à nos passions, à nos peurs, à nos vices, tout cela nous libère et permet à l’Esprit Saint de travailler notre corps, de l’illuminer et de le transfigurer.

            Eh bien, qu’en est-il pour nous ?

 

            Il faut d’abord savoir que la charité - il s’agit ici surtout de la charité fraternelle - que la charité est toujours en progrès. Il est impossible de dire : « Voilà, à présent j’aime les frères, je ne pourrais pas les aimer davantage ». Non, elle est toujours en progrès, elle est toujours à rechercher. Le moine qui touche aux frontières de cette charité parfaite, Saint Benoît nous le dit : « Cet homme se considère comme le plus grand des pécheurs ».

 

            Donc le péché, le péché par excellence, c’est le défaut de charité. Au fond, il n’y a qu’un seul et unique péché, c’est le défaut d’amour. Le reste, les autres péchés, ce sont des manifestations de ce défaut d’amour.

            Et lorsque, à la manière du publicain, le moine parvenu au sommet de l’échelle d’humilité s’accuse d’être un  pécheur, et cela sans arrêt - pour lui, c’est inscrit au fond de sa conscience ; il a conscience de ça - il dit ainsi qu’il ne possède pas encore la charité. Et à ce moment-là, il y est entré.

            Donc, vous voyez que cette charité qui est la présence de l’Esprit Saint en nous, elle est indéfiniment perfectible.

 

            Maintenant, pour ce qui regarde notre communauté, où en sommes-nous ? Il n’est pas possible, il n’est pas permis d’ailleurs de porter un jugement sur le degré de charité atteint par chacun. Cela, c’est l’affaire de Dieu, les hommes ne peuvent rien y faire. Saint Benoît dit que on peut repérer plus ou moins la qualité d’un frère à ce niveau-là lorsqu’il est fervent dans le domaine de l’obéissance. Mais alors, il faut que ce soit la vraie obéissance. Ce ne doit pas être une soumission infantile. Mais à partir de là, dit-il, tous les frères doivent être mis sur le même pied.

 

            Eh bien voilà, je vais lancer le débat. A mon avis, en tant qu’Abbé, je vois tout de même bien ce qui se passe et, comme vous le savez, je ne suis pas de tempérament naturellement pessimiste ni sur les personnes, ni sur les groupes, à mon avis donc, il me semble que un bon niveau de charité fraternelle soutient notre marche vers Dieu.

            Qu’est-ce qui me fait porter ce jugement ? C’est d’abord le fait qu’il n’y a pas de divisions dans la communauté. Il n’y a pas de clans dans la communauté, de clans qui s’affrontent même sur des questions qui ne sont pas tellement graves.

 

            Pour donner un exemple - il n’est pas d’ici - il y a des communautés qui sont divisées sur les moyens de vivre. J’invente naturellement :

            La moitié de la communauté qui dirait : « Non, pas de brasserie parce que il y a des gens qui boivent, ça provoque des accidents de la circulation, ça nuit à la santé ». Et des tas de choses comme ça. Donc surtout pas de brasserie. Ce qu’il nous faut, c’est une bonne exploitation agricole parce que du lait, et du beurre, et tout ça, c’est la santé.

            Tandis que les autres diront : « Oui, mais attention, ça, c’est pas rentable ! ». Alors, dans la communauté, il y a des groupes qui s’affrontent. Et puis alors on se dispute en public et en privé. Ce sont des situations qui existent. j’en connais mais je reste dans l’anonymat.

 

            Donc, il n’y a pas chez nous de clans, ni de divisions, ce qui est vraiment une bénédiction. Cela ne veut pas dire que tout le monde est toujours d’accord sur tout. Non, ce n’est pas possible, c’est impossible ! On n’est pas une communauté de personnes qui disent amen amen à tout, pour qui tout est toujours bien.

            Non non non non non, il n’est pas requis d’être d’accord sur tout. On peut avoir ses opinions, Saint Benoît le dit d’ailleurs. Il n’est pas requis d’être d’accord mais, dit-il, voilà, il faut suivre l’avis, disons, de la majorité et marcher dans la ligne de la décision qu’aura prise l’Abbé, qui fait pour un mieux et qui agit au nom du Christ. Donc, c’est déjà là quelque chose pour laquelle vous serez tous d’accord : il n’y a pas de divisions et de clans.

 

            Et ce qu’il y a aussi de positif, ici, c’est que les relations entre anciens et jeunes sont excellentes. Il n’y a vraiment aucun problèmes. Les anciens, comme le dit Saint Benoît, aiment les jeunes. Et les jeunes, ils respectent les anciens et à l’occasion ils les aident.

            Voilà, tantôt, le Père Roland avait perdu ses lunettes. Et il y en a un qui les a vu et qui a prévenu le Père Roland. Vous voyez un tout petit geste, une petite prévenance qui montre qu’il y a le respect dans les deux sens, entre les jeunes et les moins jeunes. Et à mon avis, cela doit être relevé et je pense que vous serez tous d’accord avec moi.


Evaluation de la charité fraternelle.       17.08.94.

      2. Une atmosphère de paix.

 

Mes frères,

 

            Si nous portons sur notre communauté un regard teinté de bienveillance et d’humour, un regard semblable à celui même de Dieu, nous remarquons que nous formons une singulière mosaïque d’âges, de caractères, de tempéraments, de talents, de compétences, de qualités, de défauts, de déficiences.

            C’est un tapis très beau et on passerait bien toute sa vie à l’admirer. C’est bien vrai ! Et je pense que le Christ, de l’endroit où il est, doit en être content. Car ce que lui regarde, ce ne sont pas tant les défauts, je dirais, de la tapisserie, mais c’est la variété des éléments qui la composent.

 

            Il est fatal donc, il est inévitable que de temps en temps éclate un orage entre frères ; ou bien que les rapports entre l’un ou l’autre frère connaissent des variations sur le modèle des saisons : des hivers où il fait très froid ; des automnes où il y a du brouillard ; parfois aussi des été où on se trouve très bien ensemble ; des printemps où on n’ose pas trop y croire.

            Tout cela, c’est la vie d’une communauté. Il est salutaire, il est bon qu’il y ait dans un corps, qu’il y ait des tensions parce que ces tensions maintiennent l’équilibre. Elles servent d’exutoire à des trop-pleins d’énergies chez certains. Mais ce qui doit être évité naturellement, ce sont les rancunes, des choses qui ne parviennent pas à s’éteindre, à cesser.

 

            Je me souviens à l’instant, quand j’étais novice ou jeune profès, c’était à l’époque où la retraite annuelle était prêchée ici par des Pères Rédemptoristes. Et je me souviens que l’un d’eux avait dit qu’il existait une marque de cuir qui était tellement bonne, inusable, qu’on l’appelait « rancune de curé ». Je ne l’ai pas oublié. C’est magnifique pour une marque de cuir ! Mais c’était dans le cadre d’une retraite.

 

            Mais voilà, les tensions qui se présentent, les orages, tout ça, ça ne doit pas être dramatisé. Il faut toujours, lorsque on en est témoin, ou lorsque on en est victime, ou bien lorsque on en est coupable, il faut veiller à ne pas jeter de l’huile sur le feu. Saint Benoît le dit : «  L’idéal est qu’on éteigne l’incendie ou l’orage le jour même ».

            Car cela fait tout de même un peu drôle de se présenter à l’Eucharistie quand on aurait une brette contre l’un ou l’autre. Qu’il y ait des blessures, ça, c’est inévitable. La blessure est là, il faut qu’elle se cicatrise et il faut du temps.

 

            Mais le Christ le dit - et c’est ça prendre la Parole du Christ au sérieux et la faire entrer dans notre vie - Si en arrivant à l’autel, voilà que devant l’autel, au moment de déposer ton offrande, tu te souviens de quelque chose contre ton frère, ou de ton frère contre toi, eh bien, laisse-là ton offrande devant l’autel et va vite te réconcilier. Puis tu reviendras et à ce moment-là tu l’offriras.

            Et ça, ce sont des paroles du Christ qui devraient vraiment entrer dans notre coeur de manière à réformer notre comportement à certaines occasions.

 

            Eh bien voilà, mes frères, je voudrais bien maintenant savoir ce que vous en pensez parce que moi, je vous dis en toute sincérité ce que je constate en tant qu’Abbé. Et comme je vous le disais hier, j’ai un tempérament qui me porte plutôt à voir le côté rose que le côté noir.

            Mais vous, vous avez peut-être des yeux qui sont éblouis par un excès de lumière et qui voient alors des obscurités. Je ne sais pas ! Est-ce que vous êtes un peu d’accord avec ce que je viens de dire ? Ou bien n’êtes-vous pas d’accord ? Est-ce qu’il y a des choses qu’il faudrait peut-être mettre en ordre ? Je fais ce que je peux !

 

            Silence total ! Eh bien, silence de mort, personne n’ose se jeter à l’eau ! Ou bien c’est que tout le monde est d’accord ? Je m’efforce de dire les choses telles que je les vois dans leur vérité et, je pense que ça ne doit pas être trop éloigné de celle-ci.

 

            Mais ce qui est certain aussi - on le dit depuis longtemps dans les Cartes de Visite - c’est que ici à Saint Rémy, il règne une atmosphère de paix. Non pas la paix des cimetières, mais la paix d’hommes qui en dépit de toutes leurs différences, et de leurs divergences, et même de leurs oppositions, s ’aiment chacun dans la mesure de ce qu’il est, dans la mesure de ce qu’il peut. Et cela maintient une ambiance de paix.

            Je me souviens au Chapitre Général, quand on lisait encore les Rapports des Visites en public devant tout le Chapitre Général, je me souviens bien que cela avait été lu à deux reprises, à deux Chapitres Général. C’était le fruit du Visiteur qui présentait un résume de ce qu’il avait vu ; et ce fait de la paix revenait.

 

            Et je pense que ça aussi, ce n’est pas faux. Il y a tout de même de la paix. La paix, vous voyez, c’est la tranquillité de l’Ordre. C’est ça la paix ! C’est un ordre qui se recherche toujours. Ce n’est pas un ordre établit à la manière soviétique ou hitlérienne ? Non, mais un ordre qui se cherche à travers des tensions et qui malgré tout est là.

 

            Frère Pierre : Il y a une grosse difficulté. Il faut savoir regarder le positif qu’on a chez nous, bien sûr. Mais il y a le grand danger, comme on dit dans la Parole Evangélique, de mettre la main à la charrue et de regarder toujours en arrière l’acquis. Alors que c’est plutôt le contraire qu’on doit vivre. Il faut être tendu vers l’avant comme dit Saint Paul.

 

            Père Abbé : Tout à fait d’accord, tout à fait d’accord. Le frère Pierre dit de façon scripturaire ou apostolique ce que j’ai dit de façon plus, je dirais presque, plus psychologique. On est en recherche perpétuelle d’équilibre à travers des tensions. Et ça, c’est justement une croissance qui va vers un avenir.

            Donc, on ne peut pas se fixer un objectif. On ne peut dire : nous allons faire ça, puis quand on sera là, nous allons encore faire autre chose. Non, un organisme grandit, il se développe spirituellement, surnaturellement, et on peu le constater de temps en temps. Il ne faut pas trop s’examiner.

            Quand j’étais petit, à la maison ça se faisait comme ça : on grandissait et alors, on se mettait au mur quelque part et, les parents faisaient un trait de crayon. Puis, deux ou trois mois après, on se remettait là et on faisait un autre trait. On avait grandit de deux centimètres. Vous voyez, ça se faisait tout seul.

            Je pense que si on est ouvert à l’Esprit Saint sincèrement, encore une fois, malgré tous les défauts, malgré même aussi les résistances, les reculades, les chutes, les péchés, tout ce qu’on veut, si on devient ouvert dans la confiance, il y a une croissance qui s’opère au plan personnel et au plan communautaire. C’est ça l’essentiel, c’est ça la charité fraternelle en acte !


Chapitre : Fête de Saint Bernard.         21.08.94.

      Comme Bernard, fréquenter la Parole.

 

Mes frères,

 

            Hier, à l’occasion de la fête de notre Père Saint Bernard, je me suis rappelé la remarque que j’avais faite la semaine dernière, à savoir le peu d’impact que la Parole de Dieu a sur notre vie pratique particulièrement dans les situations difficiles que nous rencontrons.   Et je me disais qu’il en allait tout autrement dans le monde protestant.

            Je pense qu’il ne se trouve pratiquement pas de catholique adulte qui lise la Bible. Beaucoup ne savent même pas de quoi il s’agit. Prenons la lecture que nous entendons au réfectoire : il y a une Histoire Sainte dont on se souvient vaguement, et puis c’est tout.

            Je sais qu’il y a un timide regain en faveur en faveur de la Bible chez les jeunes, surtout chez ceux qui font partie de groupes de prières. Mais c’est encore bien discret.

 

            Par contre chez les Protestants, la Bible est vraiment le livre de chevet. Tous les jours, tous les jours elle est lue en privé ou en commun. Et cette Parole de Dieu est transcrite dans la vie familiale, dans la vie sociale et même dans la vie professionnelle.

            Et cela crée un sens très fort de la communauté ecclésiale et de l’entraide. Rappelons-nous que les grandes œuvres internationales de la fin du siècle dernier, de ce siècle-ci, sont d’origine protestante. Pensons à l’armée du Salut par exemple.

 

            Maintenant, si nous regardons le monde cistercien primitif, nous voyons que c’était la même chose. Les moines de l’époque comme leurs prédécesseurs, ils faisaient de la Bible leur nourriture quotidienne.

            Lorsque nous entendons les sermons, lorsque nous lisons les lettres de Saint Bernard, et puis aussi de ses contemporains tels que Guillaume de Saint Thierry, Aelred, Guerric, etc, nous remarquons de suite que leur pensée est véritablement informée par la Parole de Dieu. Ils se réfèrent toujours à elle. C’est sur elle qu’ils construisent leur vie. Et même la vie communautaire est édifiée sur cette Parole qui est constamment lue, écoutée, méditée, ruminée, assimilée.

            Et la rencontre des deux, l’union mystique, l’union spirituelle au Christ, au Verbe de Dieu, elle se fait à travers la Parole de Dieu incarnée le Christ et la Parole de Dieu écoutée dans la Bible. Lorsqu’ils parlent de Lectio Divina, c’est à prendre dans le sens fort du terme, c’est-à-dire la lecture divine, la lecture de Dieu, la lecture de la Parole de Dieu.

 

            Aujourd’hui, nous avons des bibliothèques. La nôtre est encore modeste par rapport à d’autres où il y a peut-être deux cent à trois cent mille volumes. Malgré tout, nous sommes facilement attirés par toutes sortes de lectures et, peut-être négligeons- nous à cause de cela l’écoute de la Parole de Dieu dans l’Ecriture.

            Il n’est pas nécessaire de comprendre parfaitement ce qu’on lit. D’ailleurs ce n’est pas possible car c’est la Parole de Dieu qui a une profondeur infinie. Mais cela n’a pas d’importance, car l’essentiel, c’est de la lire, de l’écouter et puis de s’en nourrir ; et alors, de régler sa vie sur elle parce que c’est à çà qu’il faut en venir.

 

            En face de la Parole de Dieu, nous devons être comme des éponges, nous devons nous laisser imbiber par elle jusqu’à saturation. Et puis, lorsque on presse un peu sur l’éponge, la Parole de Dieu, elle est là. Elle est là et elle humecte tout notre comportement. Nous devons devenir plein de Dieu, cela doit déborder de nous. Et dans un mouvement naturel et spontané, nous devons aller à la Parole de Dieu et revenir à elle tout le temps.

            Comme je le disais hier, Dieu se communique à nous dans sa Parole incarnée et dans sa Parole écrite, et nulle par ailleurs ! Nous devons bien nous le dire. Il ne faut pas penser qu’il va tomber comme ça sur nous directement. Non, non, non, c’est toujours par l’intermédiaire, par le canal du Christ, de la Parole incarnée ou de la Parole écrite, toujours !

            Il l’a dit d’ailleurs : « Je suis le chemin. Celui qui vient par moi ne se perd pas. » Il n’y a pas d’autre chemin, tout le reste est illusion. Et l’obéissance, elle est toujours la vertu du moine avide de la Parole et habitué à calquer sa vie sur elle. Pour moi, cela va de soi.

 

            Et à l’occasion de la fête de Saint Bernard, essayons de nous rappeler ces évidences et surtout d’y conformer notre vie. Si nous sommes désarçonnés par un événement quelconque, par un petit coup que nous recevons d’un frère, ou par une épreuve intérieure - vous savez tout ce qui se passe dans une vie d’homme - allons nous plonger dans la Parole de Dieu d’abord.

            Mais si nous sommes habitués à la fréquenter, si nous sommes amoureux de cette Parole, mais de suite ça ira tout seul. Nous allons découvrir en elle la réponse à l’événement qui nous touche et qui est toujours prévu par Dieu pour nous faire grandir, pour nous conduire toujours plus près de lui en nous dépouillant davantage de nous.

 

            Il y a encore ceci qui m’était venu à propos de la fête de Saint Bernard. Vous savez que son nom est indissolublement lié à celui de Maître Abélard. Il n’y en a peut-être pas beaucoup qui le connaissent, mais il était l’homme le plus remarquable de son temps.

            Il était le professeur le plus couru de tout Paris. Il était adulé par de véritables troupes d’étudiants qui le suivaient partout. Et lorsque il ouvrait la bouche, les auditoires entiers étaient suspendus à ses lèvres.

            Et il y avait à côté de ça : Bernard. C’étaient deux univers qui s’affrontaient. L’ancien , Bernard, qui est vu comme le dernier des Pères, et puis le nouveau : Abélard. C’était vraiment un bouleversement de civilisation, même de Culture religieuse.

 

            Il y avait Bernard qui était un mystique , qui intuitivement allait chez Dieu ; Bernard qui était nourri de la Parole, qui était devenu un seul esprit avec le Christ et qui n’avait pas besoin de raisonnements, ni de rien pour aller au Christ. Il était l’héritier de toute cette longue Tradition spirituelle qui commençait déjà à l ’époque du Christ, déjà avant le Christ, et puis qui arrivait vraiment à son sommet avec lui.

 

            Puis en face, il y avait Maître Abélard, lui qui était l’homme rationnel, lui qui commençait - il a été le premier - à scruter la Parole de Dieu, car c’était toujours elle. Mais il la scrutait de façon rationnelle ; il ne savourait pas la sapientia qui est bien le sapor, la dégustation de la Parole très douce qu’est notre Dieu. Mais Abélard, lui, c’est avec des instruments humains qu’il réfléchissait sur la Parole. Et aux yeux de Saint Bernard, c’était vraiment la profanation par excellence.

           

            Et attention ! Abélard alors qui était super intelligent, il lui arrivait d’aller trop loin. Vous savez, quand on est premier explorateur, on commet des erreurs. Alors ce fut l’affrontement terrible et, comme il fallait s’y attendre, Abélard a été écrasé au Concile. Il a été condamné et Bernard a triomphé.

            Eh bien, le grand malheur, c’est que ces deux hommes-là ne se sont pas entendus. Ils se connaissaient, mais ils ne se sont pas accordés, ils ne se sont pas harmonisés. Mais quand on regarde maintenant les choses à distance, eh bien, c’est Abélard qui a gagné. Oui, Abélard, et après lui ce fut Saint Thomas d’Aquin, et puis toute la scolastique, et puis tout tout tout jusqu’aujourd’hui.

 

            Nous ne devons pas faire, nous, de l’archéologie dans le monastère en essayant de devenir un second Bernard. Nous sommes de notre temps. Nous devons allier la rationalité à la mystique. Les deux sont possibles. Nous devons réaliser dans notre vie la synthèse qu’auraient réalisé Bernard et Abélard s’ils s’étaient rencontrés, s’ils s’étaient entendus.

 

            Et voilà, mes frères, dans tout ça, il y a des approches de la Parole qui sont excellentes, qui sont très bonnes, toutes. Et nous devons les utiliser suivant ce que nous sommes, suivant notre intellect, suivant notre tempérament, enfin suivant ce qui nous constitue.

            Mais l’essentiel, c’est qu’elle devienne comme notre respiration, et qu’elle devienne le moteur de notre vie et que, dans Elle, nous rencontrions vraiment notre Christ, le Christ qu’elle est.


Evaluation de la charité fraternelle.       22.08.94.

      3. L’autre a aussi un emploi !

 

Mes frères,

 

            L’un d’entre vous a attiré mon attention sur un détail concernant l’exercice de la charité fraternelle. Sa remarque est pertinente et je vous en fais part.

 

            Nous exerçons chacun dans notre communauté un emploi. Nous nous en acquittons de notre mieux, c’est certain ! Il ne faudrait pas cependant que nous soyons cloisonnés à l’intérieur de cet emploi. Même si nous nous en acquittons de façon parfaite, nous ne devons pas perdre de vue  que nous ne sommes pas seuls dans le monastère. Nous ne devons pas rouler les uns sur les autres comme des billes dans un roulement, dans un moteur.

            Non, nous sommes tous en communion fraternelle et nous devons être attentifs à l’emploi qu’exercent les autres. Nous ne devons pas alourdir leur travail, nous devons au contraire faire notre possible pour l’alléger. Nous ne sommes pas des individus les uns à côté des autres, nous sommes les membres d’un seul Corps.

            Il y a donc une multitude de façon d’être attentif à ce que font les autres. Cela ne veut pas dire qu’il faut s’immiscer à l’intérieur de leur travail, à leur faire des remarques, à leur donner des conseils, ce serait déplacé ! Non, mais par de petites attentions faire comprendre qu’ils sont là.

 

            Je vais vous donner un petit exemple. Prenons le cas du réfectoire parce que ça m’est arrivé ce soir. Ce n’est pas pour me mettre en évidence, mais c’est un exemple concret qui vient de m’arriver. Je reçois pour le souper une petite gamelle qui sort du frigo. La partie inférieure de la gamelle était toute mouillée, pleine d’eau qui dégoulinait. Elle vient du frigo et la différence de température provoque une condensation qui coule sur la table.

            Qu’est-ce qu’on peut dire ? Mais c’est la charge du réfectorier, il n’a qu’à passer après et essuyer, c’est son affaire à lui ! Oui, c’est son affaire à lui, c’est certain. Mais pourquoi ne pas l’aider puisque je vois la chose ; et pourquoi pas à la fin du repas ramasser l’eau avec la lavette ? Et comme ça c’est fait et lui n’a rien à faire. Je prends ce détail-là parce que c’est souvent de petites choses ainsi. Et on peut passer en revue tous les emplois comme ça. Vraiment, nous vivons en interférence dans une communauté.

 

            Donc, voilà ce que ce frère voulait me dire et je vous le communique. Je pense qu’il a raison. Il faut faire attention comme ça aux problèmes, aux questions, aux difficultés des autres dans l’exercice de leur charge. Il faut essayer de comprendre les autres par l’intérieur de ce qu’ils doivent vivre, par les questions qu’ils doivent parfois se poser dans les petites et les grandes charges.

            C’est ce que Saint Paul dit : « Portez les fardeaux les uns des autres et vous accomplirez la Loi du Christ. » On disait ça auparavant au Capitule de l’Office de Tierce. Et en le disant tous les jours en latin, on finissait par en être imprégné.

 

            Eh bien, il y a encore ceci, à moins que vous ayez encore quelque chose à dire à ce sujet-là. Ah, voilà !

 

            Frère Pierre : C’est vrai qu’on s’acquitte chacun de sa charge comme on peut. Tout ça, c’est très bien. Alors, je sens bien qu’on est assez isolé les uns des autres, ce que je trouve moins bien. Seulement, malheureusement je suis le premier à en souffrir.

            En fait, ceux qui sont vraiment actifs sont forts surchargés. Alors, chaque fois que quelqu’un vient chez eux, ils ressentent ça comme une agression. Moi, de mon côté, je vais éviter d’aller chez tel ou tel car je sais très bien que je vais le surcharger. Pour moi, c’est une difficulté.

 

            Père Abbé : Oui, je comprends bien, c’est une difficulté bien réelle car en fait nous sommes un petit nombre. Mais voilà, il ne faut tout de même pas se laisser emporter par ce mouvement. C’est l’occasion aussi de s’oublier, c’est l’occasion de donner la préférence et la priorité à l’autre dans la mesure du possible. C’est ça la charité fraternelle, c’est de pouvoir s’oublier.

            Mais je vous le dis, ce n’est pas facile. Il ne faut pas oublier que la charité fraternelle, ce n’est pas une vertu humaine même si elle est incarnée. C’est une vertu divine, c’est une vertu théologale, et c’est de celle-là que nous parlons.

            Ce n’est donc pas une question d’être bien avec tout le monde, ni de rendre service à gauche et à droite. Non, c’est de laisser l’Esprit Saint, le Christ agir à travers soi. Donc, la charité n’est pas naturelle, il faut faire un effort pour aimer.

 

            Il y a quelqu’un qui me demandait, il y a peut-être un mois, s’il était possible d’aimer en automate ? Cela veut dire de ne pas avoir en soi le moindre sentiment d’amour. On peut être dans un état d’obscurité et de ténèbres telles qu’on a l’impression vraiment de ne pas aimer, même de ne pas être capable d’aimer. Mais alors, aimer en automate, cela veut dire faire tout quand même dans la charité, s’oublier mais sans être porté par le sentiment.

            Et j’ai répondu : oui, c’est absolument certain. Alors ainsi la charité arrive à un sommet. C’est ce que Saint Jean de la Croix appellera la nuit des sens. On ne sent plus rien du tout, mais on aime. Alors c’est vraiment le Christ qui peut aimer à travers la personne.

            Donc, nous ne devons pas être effrayés si parfois nous ressentons des énervements par ce que on est dérangé ou quoi. C’est une réaction instinctive, disons normale, mais nous ne devons pas nous laisser prendre par elle. Il faut aller plus loin.

 

            Voilà, mes frères, nous en resterons là pour ce soir. Non, il y en a encore un.

 

            Frère Jacques : C’est toujours les mêmes ! Ce que vous venez de dire, c’est tout à fait bien. Mais il ne faut surtout pas que l’autre sente qu’il est aimé automatiquement.

 

            Père Abbé : Cela, ça n’arrivera pas !

 

            Frère Jacques : Si, ça peut arriver !

 

            Père Abbé : Non, parce que alors ce n’est pas de l’amour.

 

            Frère Jacques : On rend un service même avec un sourire et on sent que ce n’est pas du coeur.

 

            Père Abbé : Alors, c’est autre chose, ce n’est absolument pas de la charité. C’est pas de la charité. C’est pas çà l’agapè, c’est pas ça la charité. C’est, je dirais, le fait de vouloir se rendre sympathique et tout et tout et tout même quand dans le coeur on pense le contraire. La charité, c’est autre chose. La charité, elle ne trompe pas.

 

            Frère Jacques : Mais la façon dont on vit, nous, la charité, c’est parfois çà.

 

            Père Abbé : Non, c’est pas la charité, c’est pas çà l’agapè, c’est autre chose.

 

            Frère Jacques : C’est plus naturel, ce n’est plus du tout une vertu au-dessus de nos possibilités.

 

            Père Abbé : C’est de l’affectivité qui s’exprime ainsi.

 

            Frère Jacques :  Et ça fait du bien parfois aussi.

 

            Père Abbé :  C’est incarné, çà, et çà fait du bien, absolument sûr. Mais ce que je veux dire, ce n’est pas çà. Quand on est dans des difficultés spirituelles, ce n’est pas pour çà qu’on n’aimerait pas, non non non. Je pense que l’autre sent quand même. Il sent qu’on s’oublie pour aimer.


Evaluation de la charité fraternelle.       23.08.94.

      4.Des malades et des infirmes * La marginalité.

 

Mes frères,

 

            Un test décisif de la qualité de la charité fraternelle à l’intérieur d’un monastère, c’est le soin des malades et des infirmes. Avant tout et par dessus tout, dit Saint Benoît, 36,2.

 

            Je pense que personne ici ne me contredira si j’affirme que dans notre communauté, les malades sont soignés avec dévouement et compétence. Il suffit de se rendre dans le quartier de l’infirmerie et de constater la propreté qui y règne.

            Allez jeter un petit coup d’œil du côté des toilettes. Là, c’est un endroit vraiment décisif pour comprendre que notre frère infirmier met tout son coeur à créer une ambiance de propreté, même de beauté, dans le quartier de l’infirmerie. Et à partir de là, on peut juger du soin qu’il apporte alors à soigner les frères qui ont recours à son aide.

 

            Ce qui est encore ici, tout le monde peut le constater, indépendamment des soins donnés, c’est le grand respect qui entoure les malades et les infirmes auxquels toute latitude est laissée de suivre leur rythme personnel selon leurs capacités réelles. Ils sont libres, ils le sentent, ils le savent et ils n’en usent pas.

 

            Je me permets de rappeler ce qui s’est passé à l’époque du frère Bernard pour montrer le degré de charité qui régnait alors. Donc, il est resté ici pendant plus de deux ans, malade, atteint d’un cancer au cerveau. Au début, cela allait plus ou moins. Puis la situation s’est aggravée petit à petit et, il arrivait que le frère Bernard appelait jusqu’à cinq fois pendant la nuit.

            Le frère Jean-François s’occupait de lui surtout durant la journée et il ne pouvait pas faire les nuits. Il avait demandé au frère Jean et au frère Gilbert. Et ces deux frères, jusqu’à cinq fois la nuit, devaient se lever et aider le frère Bernard, l’écouter, car il était pris d’angoisses. Il fallait être là. Il appelait pour avoir une présence dans son angoisse. Puis après, ces frères étaient là pour l’Office de nuit. Voyez un peu !

 

            Mais c’est çà ! Il y a vraiment là quelque chose de très beau qui s’est passé et nous ne devons pas l’oublier. On est parfois porté, poussé, entraîné à porter des jugements comme ça sur un frère ou sur un autre. Mais il faut se trouver dans des situations d’exception pour voir alors la qualité de la charité qui habite le coeur d’un frère, aussi dans la vie courante naturellement. Mais si dans la vie courante, il n’y en a pas, il n’y en aura pas dans des circonstances exceptionnelles.

 

            Eh bien voilà ! Est-ce que vous avez peut-être une petite chose ou l’autre à ajouter concernant la charité ?

            Moi-même, dernièrement, au mois de décembre, j’ai eu un accroc et je me suis trouvé comme ça réduit à l’état d’infirme. Et je me suis bien plu, et tellement bien plu que je suis resté là. J’y ai établi mon quartier de nuit. Si je n’avais pas été bien, j’aurais vite pris la fuite. Alors, je souhaite qu’il en soi ainsi pour chacun lorsque le temps arrivera.

 

            Maintenant, mes frères, puisque vous êtes d’accord avec tout ça, il y a encore une question qui se pose dans certains monastères. Il faut le signaler parce qu’elle ne se pose pas ici : et c’est la marginalité. Et grâce à Dieu, il n’y a pas de marginaux parmi nous.

            Qu’est-ce que c’est qu’un marginal, un vrai marginal ? Un vrai marginal, c’est un homme, un frère qui est en bonne santé. Quand j’ai été malade pendant trois mois et que j’ai dû me reposer, j’ai vécu en marginal, en marge de la communauté. On ne me voyait nulle part. Mais je n’étais pas un marginal, j’étais à ce moment-là un convalescent.

 

            Un marginal, c’est un frère en bonne santé qui vit en marge de la communauté, à côté de la communauté parce qu’il est en opposition avec l’Abbé, avec les frères, avec la communauté. Alors, on ne le voit nulle part : on ne le voit pas aux Offices, on ne le voit pas au réfectoire. Il mène sa petite vie comme ça, voilà, à côté de la communauté.

            C’est pénible quand on trouve un homme comme ça dans une communauté. C’est pénible pour tout le monde, mais on finit à la longue par s’en accommoder parce que on ne peut pas faire autrement. mais c’est tout de même triste.

            Eh bien, mes frères, encore une fois, rendons grâce à Dieu de ce que, voilà, il n’y a personne dans ce cas ici !

 

            Voyez, ce sont toutes petites choses, de tous petits détails qui prouvent que malgré tout, malgré toutes les erreurs et les fautes, malgré les défaillances, enfin tout ce qui peut arriver, il y a tout de même de la charité fraternelle entre nous. Je pense que ce n’est pas parfait - cela ne le sera jamais - mais c’est tout de même présent, c’est présent !

            Allons ! Ayons suffisamment de lucidité pour le reconnaître et nous dire que ce ne sera jamais parfait ; ça doit toujours être en croissance à partir de notre coeur, et puis à partir un peu de ce que nous faisons dans notre emploi, dans notre vie de prière, enfin dans tout ça, tout ça.

 

            N’oublions pas que le monastère, dans la perspective cistercienne, c’est une schola caritatis, c’est une école où on apprend à aimer. On est ici uniquement pour ça. Donc, c’est une école où il n’y a pas d’examens de passage. Il y en aura un, ce qu’on appelle le jugement dernier.

            Mais ne nous étonnons pas si quelques fois nous ratons un examen. Une occasion se présente et on devrait pouvoir vraiment aimer. Et puis voilà, on ne le fait pas , c’est raté. Nous avons raté notre examen.

            Mais ça ne fait rien, c’est toujours à reprendre. Dieu ne dit pas : « Il n’y a rien à faire, non, c’est fini ! ». Non non non non, c’est toujours à reprendre. Dieu est infiniment bon, il est l’amour.

            Permettons-lui de prendre possession de notre coeur pour que notre charité fraternelle devienne vraiment ce qui lui fera plaisir et qui nous rendra de plus en plus heureux.


Evaluation de la charité fraternelle.       25.08.94.

      5. Une atmosphère de silence.

 

Mes frères,

 

            Il va de soi qu’une atmosphère de silence entretient la paix et nourrit la charité fraternelle dans une communauté. Par contre le bavardage ou l’usage inconsidéré de la parole est un élément déstabilisateur. L’Ecriture le dit Ps.118,71 et Saint Benoît le rappelle 7,154 « Dans l’abondance des paroles, tu n’éviteras pas le péché ». t le péché dont parle Saint Benoît, c’est le péché par excellence, le péché contre la charité. On égratigne le prochain et puis, voilà, c’est arrivé !

 

            C’est la raison pour laquelle les Constitutions ont prescrit dans leur Statut 24° d’établir dans chaque monastère des normes réglant l’usage de la Parole. Cela a été fait ici en temps opportun et, j’ai transmis ces normes au Père Immédiat comme c’était prescrit. J’ai soin de rappeler ces normes chaque année vers le moment du carême. Je ne l’ai pas fait cette année-ci parce que j’étais empêché. Mais l’année n’est pas encore finie et je compte bien le faire dès que possible.

 

            Je pense que ces normes - qui sont de discipline extérieure naturellement au plan communautaire - sont assez bien respectées. Elles sont bien observées sauf peut-être en certaines occasions ou par quelques frères. Mais - encore une fois - elles regardent l’extérieur.

            Ce qui se passe, ce qui se passe maintenant en coulisses, c’est à dire entre deux frères par exemple qui, dans un coin ou quelque part, échangent leurs impressions sur ce qui se passe ou, comme le dit Saint Benoît, la curiosité du savoir.            Je ne vais pas m’engager plus loin dans ces suppositions. Cela, c’est le secret, Dieu le voit. On ne peut pas mettre des gendarmes à tous les coins des cloîtres pour voir si les choses se passent correctement. La conscience de chacun, ici, entre en jeu.

 

            J’ai soin aussi de rappeler de temps à autre, et même fréquemment, que nous ne sommes pas ici chez nous. Nous sommes chez Dieu. Ce n’est pas Dieu qui est chez nous, c’est nous qui sommes chez Dieu. C’est la maison de Dieu, comme le rappelle Saint Benoît.            Il est donc exigé une certaine tenue, une certaine politesse, un respect lorsque on habite chez quelqu’un d’autre.

            Or, cet autre, ici, c’est Dieu. C’est l’Autre par excellence. C’est donc une raison supplémentaire pour entretenir dans la maison de Dieu une ambiance de silence qui favorise la vie contemplative. S’il est question de bruits de toutes sortes, ça arrive, parfois on peut avoir un mouvement brusque ? Mais tout de même, je pense que en général on y prend garde.

 

            Je le disais, l’amour du silence, la maîtrise de la parole, sont le fait d’un moine qui prend au sérieux sa vie contemplative. Il vit de plus en plus habituellement avec Dieu et alors, il est content de parler à Dieu et non pas de se divertir en parlant avec d’autres.

            Par contre, le besoin quasi irrépressible de parler - il faut toujours trouver un interlocuteur car on a toujours des histoires à raconter - ça montre qu’il y a des problèmes psychologiques qui ne sont pas résolus. Cela, je pense que tout le monde le sait ?

 

            Eh bien voilà, mes frères, est-ce que vous avez de votre part des remarques à faire concernant le silence, ici l’usage de la parole ? Des choses qui pourraient être améliorées ou corrigées ?

 

            Fr. Pierre : Ce n’est pas nécessairement la communauté, mais la communauté y a quand même sa part. L’année dernière, j’avais fait la remarque à l’Eucharistie. A la fin de l’Eucharistie, j’avais dit au public : « Ecoutez, on vous a fait une belle église pour que vous puissiez venir prier, etc. » Mais alors, ce qui m’a fait un peu de peine, c’est de voir plusieurs religieux qui vont parler avec les gens dans le nartex. Donc, si des gens parlent, c’est parce que des religieux vont parler avec eux.

 

            P. Abbé : Attention ! Une petite précision ici : il faut distinguer entre l’église proprement dite et le nartex. Le nartex, c’est en dehors de l’église.

 

            Fr. Pierre : Oui, mais on entend le bruit !

 

            P. Abbé : Il suffirait de fermer la porte. Mais au début, quand la remarque a été faite, on parlait dans l’église. L’Eucharistie était terminée et tout le monde commençait à parler, à se saluer, etc. Alors dans l’église même, ça devenait un brouhaha. Je pense qu’on en a tenu compte.

            Mais le nartex, c’est un peu pour ça. C’est à l’extérieur de l’église. C’est le lieu intermédiaire entre l’extérieur et le sanctuaire proprement dit. Et parler là, c’est pas tellement grave !

 

            Fr. Marc : Pour embrayer là-dessus, c’est logique ce que vous dites. Mais seulement, du fait de la grille entre le nartex et le cloître, alors là, c’est ( parole coupée )

 

            P. Abbé : Oui, mais voilà, c’est du côté du cloître alors. Je n’y pensais pas, je pensais à l’église. Et par là, ça résonne. Mais il a été, je ne sais pas, il a été question de placer aussi quelque chose du côté du cloître. On y a réfléchi, comment protéger le cloître du nartex ? Mais ce n’est pas facile.

 

            Fr. Marc : Dans le fond, il y aurait eu un mur et une porte, c’était beaucoup plus simple pour le côte communauté. Quand on passe par là dans le cloître, on est regardé comme des animaux étranges. On ne se sent plus chez soi.

 

            P. Abbé : Oui, c’est vrai ! Mais d’un autre côté, on peut très bien penser à une cloison en verre. Vous avez du verre qu’on sait voir d’un côté et pas de l’autre. C’est courant aujourd’hui. C’est tout à fait courant. On a ça à Bruxelles, partout. Mais chez vous aussi au bureau ?

 

            Fr. Jacques : Mais c’est dangereux ! Parce que en allant le nez contre la vitre, on voit quand même à l’intérieur. Après la messe, les gens viendront voir !

 

            P. Abbé : Oui, mais le frère Marc a pris ce qu’il y avait de meilleur marché ? (rires). Et puis il faut voir l’épaisseur. Ici, c’est une simple vitre. A Bruxelles, on construit des buildings de bureaux, en verre du haut en bas. Et c’est ça. Ce sont des cloisons en verre qui sont isolantes pour la chaleur et le froid et en même temps pour la visibilité. Mais c’est à retenir, cette chose-là devrait être certainement mise au point. Il y a des solutions à tout aujourd’hui. La technique est tellement inventive que on finit toujours par trouver.

 

            Fr. Marc :  Quand le frère Pierre joue de l’orgue, cela remplit tout le cloître aussi ?

 

            P. Abbé : Oui, mais tout ça, ça peut, ça va s’arranger, ça doit se mettre en ordre. C’est vrai, il faudra trouver une solution à ça.

            Mais par exemple aussi puisqu’on parle de l’orgue, le moteur qui entraîne le ventilateur devrait être mis en dehors aussi car on l’entend dans l’église. On pourrait bien le mettre sur le côté. Il y a de la place à l’extérieur au-dessus du petit escalier, sur la petite plate-forme. En dessous du tableau électrique, il y a encore une encoignure, une ancienne porte.

            Voilà, c’est à l’usage qu’on voit ce qu’il y a à améliorer. Mais on y pense.

 

            Fr. Jacques-Emmanuel : Il y avait un retraitant qui me disait récemment combien cela l’avait aidé - il ne trouvait pas ça ailleurs - que quand il allait à l’église et qu’il rencontrait un moine, qu’on lui souriait sans lui parler.

 

            P. Abbé : Oui, oui, ça je pense que c’est bien, c’est bien !

 

            Fr. Jacques-Emmanuel : A mon avis, ça doit être encouragé. Mais sourire à quelqu’un, ce n’est pas l’inviter à s’arrêter et alors peut-être, à jouer un rôle qu’on ne doit pas jouer.

            Je crois qu’il ne faut pas être des ours avec les retraitants, mais sans appel particulier, je crois qu’il ne faut pas s’en occuper vraiment. Si un retraitant demande un service, on peut l’orienter, mais je cois qu’il faut que un moine qui doit parler avec un retraitant doit attendre qu’il y ait une demande. Et normalement il vaut mieux que cette demande passe par l’hôtelier.

 

            P. Abbé : C’est ce qui se fait habituellement, sauf maintenant s’il y a quelqu’un qui est à l’affût.

 

            Fr. Jacques-Emmanuel : Cela ne se fait pas toujours et ça peut poser parfois des problèmes !

 

            P. Abbé : Une chose encore, mes frères. Vous avez des petits enfants qui viennent parfois. Il y en avait encore un aux Vêpres. Pour eux, c’est long, et puis ils ont autre chose à faire que d’écouter. Alors ils parlent, ils pleurent, que faut-il faire ?

            Eh bien, je connais comme ça un monastère où, quand ça arrive, il y a quelqu’un qui se détache et qui va prier les personnes de quitter les lieux. Cela existe!

            Mais ça, il ne faut pas le faire. Cela troubler un peu, mais il ne faut pas faire une chose pareille. Le petit gosse, il est comme ça. C’est même sympathique, même si ça met un peu de trouble. D’ailleurs souvent, les parents partent d’eux-mêmes, il n’y a pas besoin de leur dire.

 

            Fr. Jacques : Par contre, ce serait peut-être intéressant de demander aux retraitants de ne pas crier comme ils font pour chanter avec nous.

 

            P. Abbé : Oui, ça, on en a déjà parlé.

 

            Fr. Pierre : Justement, je pense que nous devons les aider à chanter. On ne fait pas un enregistrement hypothétique. Au contraire, on invite les gens à participer à notre prière.

 

            P. Abbé : Parfois ils exagèrent un peu. Ce que vous dites, c’est arrivé cette semaine-ci. Avant, c’était très très très rare. Il y avait dernièrement aux Vêpres des religieuses. Elles chantaient juste et bien. Mais aujourd’hui, c’était exagéré.

 

            Fr. Jacques : N’allez pas chanter à Laval avec les religieuses, n’essayez pas !

Suit une discussion tous ensemble incompréhensible.

            On a parlé d’Orval où ils ont dû intervenir car il y a beaucoup plus d’assistants que de frères.

 

            Fr. Jacques-Emmanuel : Ici, ça reste encore à peu près une bonne moyenne. De temps en temps il y en a un qui est un peu plus fort. Je trouve que ça fait plaisir d’entendre des vois de jeunes comme ça.

 

            P. Abbé : Il y a encore une solution, mais c’est une solution audacieuse. Je ne sais pas si on peut l’appliquer ici. C’est la solution qui est pratiquée à Clairefontaine. Dans un cas pareil, ils viennent au chœur dans les stalles. Pas les hommes, mais un groupe de religieuses  qui sont en retraite et qui chantent, eh bien, elles viennent dans les stalles avec les moniales. Et ainsi, elles sont entraînées par le chant et ne chantent pas plus haut qu’il ne faut parce que elles sont dans les stalles. Il y a toutes sortes de solutions possibles. On fait même ça pour des laïcs, pas seulement pour les sœurs.

 

            Fr. Jacques-Emmanuel : Des retraitants m’ont dit : »Quand on entre à l’église, pourquoi est-ce qu’on nous regarde ? ». C’est recta, une porte s’ouvre et des moines regardent.

 

            P. Abbé : Je l’ai déjà dit, il faut éviter ça. Il faut éviter de dévisager les retraitants. Il faut l’éviter à tout prix car ils le voient et ils trouvent ça drôle ! Moi aussi, je trouverais cela drôle si j’étais à leur place.

 

            Fr. xxx : On ne sait pas avancer un peu les bancs pour qu’ils soient plus près des stalles ?

 

            P. Abbé : Même si on les avançait un peu, ce n’est pas ça qui corrigerait. Il y a tout de même l’aigle qui est là, puis il y a le labyrinthe. Tout ça ne va pas. Il faut tout de même que ce soit un peu ..?..

            Mais enfin, franchement, c’est la première fois cette semaine que ça arrive qu’un retraitant chante tellement fort. Mais dans d’autres Abbayes, c’est plus grave.

 

            Fr. Jacques : A Orval, le chœur monastique chante avec quatre jeunes voix de chaque côté. Et le public suit parce que c’est autre chose qu’ici. Nous, nous avons ici à Saint Rémy, nous avons choisi un style. Et notre style, c’est est quelque chose d’intérieur. Eux, ils chantent mais comme à l’extérieur. Ils ne sont pas du tout au même rythme.

 

            Fr. Gilbert : D’un autre côté, il faut dire que ici, on ne s’imagine pas la chance qu’on a d’avoir des jeunes qui viennent aux Offices,, qui viennent à la messe, qui sont serviteurs d’église. Dans n’importe quelle collégiale ou même à la cathédrale de Bruxelles, ils seraient extrêmement heureux d’avoir ne serait-ce que la moitié des jeunes qui viennent ici, pour les lectures, pour tout. Il n’y a rien pour eux.

            Donc, faisons tout de même attention de ne pas faire la trop fine bouche quand même !

 

            Fr. Jacques-Emmanuel : Oui, Orval, c’est Orval et Rochefort, c’est Rochefort !

 

            P. Abbé : Oui, mais ce que j’ai vu à la Trappe, ce que j’ai vu à Maredsous, c’est le chantre qui fait répéter avant. Et tout le monde, deux à trois cent personnes à la messe, ils chantent ensemble. Il y a répétition de chant en grégorien avant la messe.

            Enfin, chaque maison a son style. Soyons content du nôtre, c’est le meilleur pour nous aujourd’hui.

 

            Fr. Jacques-Emmanuel : La semaine prochaine, il y aura encore quinze jeunes qui viennent de France, des novices Dominicains. Il faut s’attendre aussi à ce qu’ils chantent avec nous.


Evaluation de la charité fraternelle.       27.08.94.

      6. Dire du mal des frères au-dehors !

 

Mes frères,

 

            Le thème qui sera débattu au prochain Chapitre Général a été défini officiellement. Il s’agira de la charité fraternelle. Cela signifie pratiquement pour tous les monastères que les Visites Régulières vont enquêter sur l’exercice de cette charité. Et le rapport qui devrait être présenté et lu au prochain Chapitre Général devra révéler la situation de chaque maison dans ce domaine.

 

            Je voudrais ce soir, et pour conclure ce chapitre de la charité fraternelle, rappeler un fait triste et pénible dont je vous ai déjà parlé. C’est celui-ci :

            C’est que l’un ou l’autre frère dit du mal de la communauté, de l’Abbé, des frères et même de l’Ordre à des personnes étrangères. Alors, il y a deux sortes de personnes. Les unes ajoutent foi à ces paroles et puis elles les colportent, elles les répandent en les amplifiant encore.

 

            Voici ce qui est arrivé tout récemment encore, il y a de ça deux à trois semaines. Nous avons appris que une personne qui fréquente notre monastère à l’occasion de l’Eucharistie, racontaient des histoires ici à Rochefort, des histoires pas belles. Comme elle venait à la messe, nous l’avons recueillie à l’issue de celle-ci et nous lui avons posé la question.

            Eh bien, cette personne n’a pas nié. Et non seulement elle n’a pas nié, mais elle a dit ceci : Oui, mais cela, je le tiens de telle personne qui fréquente aussi régulièrement notre Eucharistie dominicale, qui m’a dit l’avoir appris du Père un tel.             Voilà ! Donc la filière était remontée et ce Père un tel n’était pas à son premier coup.      Donc, vous voyez comment les choses se passent. Et ainsi, voilà, l’Abbaye a acquis une réputation qui n’est pas des plus flatteuse, ici à Rochefort et aussi au-delà.

 

            Mais il y a d’autres types de personnes. Il y en a qui connaissent l’Abbaye en profondeur dans sa vérité et qui rejettent avec indignation ces propos, et qui sont littéralement outrés d’entendre de telles paroles dans la bouche d’un homme consacré à Dieu. C’est un véritable scandale qui se produit.

            Voyez un peu où les choses s’en vont : des paroles qui altèrent gravement la vérité et qui ternissent l’image de l’Abbaye ! Or ça, mes frères, ça se poursuit depuis des années, ce n’est pas d’hier !

 

            Et à mon avis, le mal est incurable, sauf intervention de l’Esprit Saint dans le secret du coeur. C’est toujours possible, il peut toujours se convertir, car il faut ici une véritable conversion. Et d’un autre côté, je pense que nous devons confier tout ça à la miséricorde de Dieu qui seul peut juger en parfaite équité. Nous autres, nous portons un jugement de l’extérieur tandis que Dieu, lui, peut porter un jugement à partir de la vérité totale de la personne du frère.     

            Mais voilà, je pensais que je devais vous dire cela et, naturellement, ce sera signalé à l’Abbé Général.


Evaluation de la charité fraternelle.       28.08.94.

      7. Conclusions des échanges.

 

Mes frères,

 

            Il est temps de tirer quelques conclusions de nos échanges qui ont atteint avec celui de ce matin le chiffre respectable de 42(?). J’ai mis quelques réflexions par écrit. Vous pourrez en ajouter d’autres si vous le voulez.

 

            Tout d’abord que la vérité, car c’est la vérité que nous recherchons, est inscrite dans le présent, dans l’aujourd’hui de Dieu et non pas dans un avenir hypothétique. Nous ne devons pas nous évader dans un futur que nous façonnons au gré de nos désirs, ou de nos besoins, ou de nos frustrations.

            La vérité de notre vie personnelle et de notre vie communautaire se construit jour après jour dans une foi vivante, ouverte aux vouloirs de Dieu, les plus simples comme les plus déroutants. Quand on est chez Dieu, on ne doit s’étonner de rien, tout peut arriver ou ne pas arriver. Nous sommes ici chez lui.

 

            Nous sommes chez Dieu et la gérance de sa maison a été confiée à des hommes environnés de faiblesses, exposés à l’erreur et au péché. Il faut bien savoir cela. Le monastère n’est pas un endroit où se rassemblent des saints. C’est un hôpital où Dieu envoie les plus malades de ses enfants.

            Là, il veut les soigner et il veut les conduire à la véritable santé qui est le triomphe de sa propre vie dans les coeurs. Nous devons donc aussi ne pas nous étonner de tout ce qui peut arriver chez nous, personnellement ou entre nous. Voilà, les choses sont telles dans la réalité humaine et, je dirais, dans les visées de Dieu.

 

            L’abbaye, le monastère est un paradisus claustralis, c’est un jardin, un paradis claustral, un jardin clos - et c’est vrai - où Dieu va cultiver toutes sortes de fleurs rares. Mais attention ! Ces fleurs, ce sont d’abord des être tordus, des êtres déracinés, des êtres en recherche de leur véritable identité.

 

 

interruption accidentelle de l’enregistrement !


Chapitre : Récollection de septembre.     04.09.94.

      La charité fraternelle.

 

Mes frères,

 

            En ce matin de récollection, je voudrais revenir sur une remarque qu’à faite notre frère Jacques lors de nos entretiens sur la charité fraternelle. Il a fait remarquer à juste titre que cette charité ne pouvait être automatisée. Elle ne pouvait être vendue comme une marchandise qui, dans le fond, serait une tromperie.

            Rappelons-nous que la charité fraternelle, l’amour que nous devons à Dieu, le véritable amour que nous devons avoir pour nous-mêmes, n’est pas un sentiment naturel. C’est une réalité divine infusée en nous par l’Esprit Saint qui nous a été donné. Cette charité est présence agissante et dynamisante en nous de Dieu qui est amour.     Et cet amour-charité vise à nous transfigurer et à nous diviniser entièrement.    C’est lui qui est la vie éternelle et la promesse de notre résurrection. Je vis réellement dans la mesure où j’aime. Si par hypothèse je n’aimais pas, je serais un mort ambulant et ça apparaîtrait au jour de la résurrection générale. Laissons de côté cet amour qui est Dieu et qui parvient toujours à récupérer le pécheur, mais sachons cela !

 

            Les sentiments naturels que nous pouvons ressentir et qui sont de la sympathie ou qui sont de l’antipathie, qui viennent de la chair, qui viennent du physique en nous, qui sont des attractions ou des répulsions naturelles, tout ce que nous pouvons sentir, ce n’est pas ça l’amour.

            Voilà, c’est du naturel ! Il y a exactement la même chose chez les animaux mais ils n’en ont pas conscience. Tandis que nous, nous en avons conscience et nous pouvons les analyser.

 

            Non, l’amour qui est Dieu et qui est vie éternelle est une réalité qu’il ne nous est pas possible de concevoir, d’imaginer puisqu’il est Dieu. Eh bien, c’est cet amour-là qui est vrai ! Et c’est lui qui ne peut pas être automatisé parce que il n’est pas de notre univers..

            Et la présence en nous de cet amour fait de nos corps des temples, des églises. D’où le respect immense qui est dû à tout corps humain et, en premier lieu, à notre propre corps. La chasteté, c’est la douce luminosité de l’amour qui habite notre corps.

 

            Donc, cela étant bien précisé, ajoutons qu’il existe des contrefaçons de la charité, des parodies, des singeries de la charité. L’Apôtre Paul s’adressant aux Corinthiens parle d’une caritas non fictas, d’une charité qui ne doit pas être feinte, qui ne doit pas être fausse. Dans le texte original de sa lettre, il dit anhypocrintos(?) une charité qui ne soit pas de l’hypocrisie.

            Rappelons-nous que le psalmiste signale une parole plus suave qu’un parfum mais qui est un poignard. Flatteries sur les lèvres, dit-il encore, fausseté dans le coeur. C’est cela une parodie de la charité, un piège, car on peut s’y laisser prendre et se faire étrangler.

 

            Cet amour feint, cet amour joué est une oeuvre diabolique. Il est criminel, il est meurtrier et il produit chez celui qui en est l’auteur ce que l’Ecriture appelle la seconde mort parce que il fortifie l’égoïsme.

            Voilà, c’est donc là le point extrême, c’est le point extrême. Il y a une foule de nuances intermédiaires, notre amour fraternel n’est jamais totalement pur. Il est toujours plus ou moins entaché de recherche de soi, il est toujours plus ou moins intéressé. La gratuité parfaite, elle n’est pas de ce monde-ci.

            Le moine qui est arrivé au 12° degré d’humilité, dans lequel - comme le dit Saint Benoît - la charité a triomphé, il se reconnaît pécheur et tout le temps, parce que il prend de mieux en mieux conscience que son amour est encore toujours souillé. Il est là encore défaillant. Il est encore malgré tout, oui, malgré tout il est encore toujours un peu intéressé.

 

            C’est cela un fait qui est inséparable de notre nature charnelle. Maintenant, ça ne veut pas dire que nous devrions, pour arriver à la charité parfaite et pour l’accueillir en nous en plénitude, que nous devrions nous lancer dans des pratique de yoga, etc, qui nous libéreraient de notre corps.

            Non, le véritable amour n’est pas purement spirituel, il est incarné. Et le type même de cette perfection de l’amour incarné, c’est la personne du Seigneur Jésus. C’est lui qui est là devant nous. Et c’est lui qui peut seul nous ouvrir les yeux pour nous permettre de voir qui il est et d’apprendre que ce qui a été réalisé en lui sera un jour réalisé en nous.

            Nous serons dans cette plénitude de l’amour, dans la gratuité parfaite à l’heure de la résurrection de notre corps.

 

            Donc, ne soyons pas désemparés, ne soyons pas malheureux parce que notre amour n’est pas encore parfait, parce que il est encore tributaire de nos sens, et de notre corps, et de tous les mouvements, disons, biologiques qui circulent en nous.

            Non, lorsque notre corps sera transfiguré après la résurrection, à ce moment-là nous serons arrivés à notre sommet. Maintenant nous marchons, nous montons, nous gravissons une montagne.

 

            Eh bien, sachons encore ceci : que l’amour qui est Dieu, que cet amour occupe de suite la place abandonnée par l’égoïsme. Il n’y a pas un intervalle entre l’égoïsme et l’amour, intervalle qui serait un vide, un creux où il n’y aurait rien. Quand l’égoïsme recule, aussitôt l’amour avance.

            Et il naît donc cet amour - non, naître est encore un mot mal choisi - il est libre, cet amour, chaque fois que nous mourons à nous-mêmes. Et chaque mort à nous-mêmes est donc un salut. Et l’humilité, c’est de savoir que cette mort à nous-mêmes n’est pas encore achevée.

 

            Mes frères, exerçons-nous donc de faire ce que nous recommande encore l’Apôtre : « Aimons non en paroles mais en actes et en vérité ». Et c’est cela que les hommes attendent de nous. Nous devons être les témoins fidèles de l’amour.

            Mais encore une fois, ne perdons pas courage si nous avons l’impression de rester enfoncé dans ce qui n’est pas l’amour. Ne perdons pas courage parce que cette impression peut être le signe positif que l’amour grandit en nous.

            Nous prenons conscience, encore une fois, qu’il n’est pas encore pur, qu’il ne le sera jamais. Et ainsi, nous entrons dans l’humilité, nous montons sur cette échelle et notre capacité actuelle d’amour sera un jour parfaitement comblée


Règle : Prologue 48-77.                    05.09.94.

      1. Glorifier Dieu qui opère dans le moine.

 

Mes frères,

 

            Si vous le permettez, nous allons faire un petit saut en arrière et revenir à ce que Saint Benoît nous a dit hier. Une de ses expressions m’a frappé : « Ils glorifient le Seigneur qui opère en eux ».Pr.78. Quand on regarde le texte latin, le mot utilisé par Saint Benoît est magnificat. Il y a là certainement une réminiscence du cantique chanté par la Vierge Marie qui exalte Dieu, qui glorifie Dieu pour les merveilles qu’il opère en elle et qu’il opère encore.

            Donc, le moine doit porter dans son coeur les dispositions qui habitaient le coeur de Marie. Il ne doit rien se rapporter à lui mais il doit tout rapporter à ce Dieu qui l’a appelé, à ce Dieu qui est l’amour et qui veut faire du moine une flamme de son amour.

 

            La bénédiction que j’ai dite à l’Office de Nuit aujourd’hui - c’est une simple coïncidence, je ne l’ai pas voulu - était celle-ci : « Que Dieu allume en nos coeurs la flamme de son amour ! ».Et puis qu’il l’entretienne, naturellement. Il ne suffit pas de l’allumer le temps d’un éclair, mais l’allumer pour qu’elle brûle et qu’elle nous consume. Et cette flamme, c’est la personne même de l’Esprit Saint, ne l’oublions pas! Chez Dieu, quand il agit, il n’y a rien qui lui soit étranger.

            Or ici, il faut glorifier Dieu pour les merveilles qu’il opère en nous. C’est à dire qu’il faut lui laisser les mains libres, lui laisser toute liberté, donc lui faire confiance et s’ouvrir à lui de plus en plus largement.

 

            Et alors, quelles sont ces merveilles ? Eh bien, ce sont les multiples manifestations de la sainteté. Ce ne veut pas dire que nous devons être des saints avant de commencer. Saint Benoît nous met en garde contre cette tentation : « Ne pas vouloir être appelé saint avant de l’être ». 4,76.

            Mais tout ce qui transparaît en nous et qui est œuvre de Dieu est une manifestation de sainteté parce que c’est une révélation de ce que Dieu est. Il n’est pas encore requis pour ça d’être un saint. Non, on peut encore être un brigand, mais ça peut être ainsi.

            Et à ce propos, en parlant de brigands, on m’avait prêté un livre qui est sans doute le livre le plus horrible et le plus terrible que j’aie jamais lu, mais aussi le plus beau. Je vais vous dire simplement ceci, c’est que il y a dans ce livre des figures - cela raconte des histoires vraies, ce n’est pas un roman - il y a de véritables figures de sainteté à partir de brigands et de brigandes.

 

            Il y a donc là des manifestations de sainteté qu’on trouve partout, dans tous les milieux, chez toutes les personnes. Lorsque nous voyons un frère, quel qu’il soit, qui pose un acte qui manifestement est un acte de bonté, qui est un acte de gratuité, d’oubli de soi, eh bien, essayons d’avoir ce réflexe de rendre grâce à Dieu pour ce qu’il opère à travers ce frère.

            Et puis le reste, ça n’a pas d’importance. Le reste, disons, c’est un décor, le décor de ce frère. C’est - comme disait Zundell, c’est son moi préfabriqué dont il est le serviteur et l’esclave. Et voilà, de temps en temps, l’Esprit de Dieu libère l’homme de ce moi préfabriqué lors d’une manifestation.

            Et plus tard, au moment de la dissolution de notre corps, notre moi préfabriqué va s’évanouir. Mais ce qui restera, ce sont ces étincelles de sainteté qui, à ce moment-là, formeront le corps nouveau, le corps spirituel parfaitement libre. Nous devons avoir ce réflexe. Mais, encore une fois, il faut s’y exercer car ce n’est pas inné chez nous.

 

            Et encore une fois, ces manifestations n’ont rien de sensationnel ni d’extraordinaire. C’est toujours dans des situations toutes simples. Mais voilà, la source, l’origine, le ressort qui permet de poser ces actes tous simples, il est l’Esprit de Dieu, il est Dieu lui-même qui opère dans le moine. Et ces choses toutes ordinaires deviennent, voilà, deviennent des éléments, disons des pierres pour la transfiguration du moine pour sa petite résurrection.

 

            Dieu est patient. Un bâtiment ne se construit pas en un jour comme le ricin de Jonas qui est venu en un jour et qui est mort en un jour. Non non non non, Dieu est patient, une pierre après l’autre.

            Il y avait à Bruxelles - les bruxellois doivent s’en souvenir - sur le boulevard de la petite ceinture, il y a déjà de cela un petit temps, on construisait un building de trente étages. Et on construisait un étage par jour. En trente jours, c’était fini et il est encore là. C’est pour dire que même avec les techniques d’aujourd’hui, il faut tout de même une trentaine de jours pour arriver au-dessus.

            Eh bien, chez Dieu, c’est la même chose, des petites pierres et puis alors après, vous verrez. Prenez patience et vous verrez comme c’est beau, l’homme sera transfiguré.

 

            Et le moine, grâce à ça, entre dans le monde nouveau. Voilà, c’est le monde de Dieu où les choses sont vues telles qu’elles sont dans leur réalité profonde. L’écorce est percée, les apparences sont dépassées. Mais alors il y a un petit inconvénient, c’est que le moine commence à se sentir dépaysé à côté des autres qui continuent à s’arrêter à l’écorce et à la superficie. Cela fait un peu drôle !

            L’Apôtre Paul qui était dans cette situation-là à 150%, il le dit à plusieurs reprises. Il utilise une métaphore. Il dira : « Il faut être fou dans ce monde face à la sagesse du monde ». Voilà, moi, je suis considéré comme un fou pour cette sagesse, mais en réalité ce qui m’attire, c’est la Sagesse de Dieu qui est folie pour les hommes. Voyez ce dépaysement !

 

            Eh bien, mes frères, nous en resterons là pour ce soir. La question alors que nous devons nous poser est celle ci : Mais comment alors Dieu peut-il opérer dans un homme ? Et ça, c’est important pour nous. Donc, glorifier Dieu qui opère dans le moine, mais, comment Dieu peut-il opérer en nous ?


Règle : Prologue 48-77.                    06.09.94.

      2. Laisser Dieu opérer en nous !

 

Mes frères,

 

            Comment, comment pouvons-nous faire pour laisser Dieu opérer en nous ? Donc, Saint Benoît demande que le moine glorifie le Seigneur qui œuvre en lui comme l’a fait la Vierge Marie. C’est le même terme magnificat.

 

            Eh bien, pour laisser Dieu opérer en nous, il faut et il suffit de lui permettre d’être Dieu pour nous et d’être Dieu en nous. Dieu est tellement amour qu’il se met en quelque sorte à notre service. Lorsque il s’est fait homme, ce n’est pas pour nous dominer, ce n’est pas pour nous écraser, mais c’est pour être notre esclave, pour être notre serviteur. Et c’est encore toujours comme ça maintenant !

            Dieu, dans la personne du Christ, puis aussi dans la personne de son Esprit qu’il nous a donné gratuitement, il entend être notre serviteur. Mais cela veut dire que nous devons l’accepter tel qu’il est et lui permettre d’opérer en nous le service pour lequel il s’est fait homme, c’est-à-dire qu’il veut nous prendre et nous élever à sa propre vie, à sa propre nature. Il veut faire de nous des dieux. Mais voyez, on peut toujours reculer la question.

 

            Permettre à Dieu d’être Dieu pour nous, le Christ nous a expliqué ce que cela signifiait bien concrètement. Et nous devons l’écouter et prendre ses paroles au sérieux. Je l’ai dit il n’y a pas tellement longtemps : « Est-ce que nous prenons les Paroles de Dieu au sérieux ? ».

            Ou bien, est-ce une belle musique que nous écoutons avec plus ou moins d’attention et puis que nous oublions encore aussi vite, mais qui ne change absolument rien à l’intérieur de notre vie, de notre comportement concret ?

            Ou bien, est-ce que vraiment nous avons entendu quelque chose et puis que notre vie va changer ? Voilà, ça, c’est toujours le hic !

 

            Il y a un mot de Jean dans sa première Epître qui est très beau. Il dit : Dieu est amour. Nous, nous traduisons Dieu mais, dans le texte, c’est Le Dieu est amour. L’article s’y trouve. C’est dans dire que dans son subconscient, il y a la profession de foi par excellence, profession de foi qui a été reprise par l’Islam. Il n’y a pas d’autres dieux que Le Dieu, pas n’importe lequel, il n’y a que Le Dieu.

            Donc nous avons, nous, des petites divinités. C’est une profession de foi, ici, contre les idoles. Et les idoles, nous nous en créons. Et la toute première de nos idoles, c’est nous sur notre piédestal. Et nous nous offrons des sacrifices aux dépens des autres naturellement et aux dépens de Dieu. Et finalement, nous nous blessons.

 

            Donc, Dieu est amour. Et Jean dit : « Qui demeure dans l’amour, demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Il y a trois fois le verbe demeurer. Et demeurer signifie rester dans l’amour sans jamais en sortir.

            Donc, il faut demeurer dans l’amour, y fixer sa demeure. Il faut s’y établir pour jamais à l’intérieur de l’amour. Et l’amour, c’est Dieu. Donc, notre véritable habitat, c’est Dieu, c’est à dire c’est l’amour. Encore une fois, ce n’est pas le petit amour sentimental. Non, c’est cet amour qui est Dieu lui-même, et qui nous saisit à la gorge et qui nous retourne.

 

            Voilà une expérience que vous n’avez peut-être jamais faite mais que j’ai fait une quantité de fois quand j’étais gamin. Dans les campagnes, au moins alors on vivait, on faisait des expériences. Quand vous avez un lapin que vous avez attrapé ou tué, il est surtout très important de récupérer la peau, parce que avec la peau, on va faire des gants en hiver. C’est de très très bons gants, on a chaud là-dedans.

            Eh bien, pour enlever la peau, il faut vraiment la retourner. La peau vient à l’extérieur et les poils à l’intérieur. Ce n’est pas difficile, il suffit de tirer et ça vient tout seul, et on a toute la peau. Il suffit alors de la mettre sur un bois, tendue un peu, pour la faire sécher.

 

            Eh bien, c’est ça que Dieu veut faire avec nous. Il veut vraiment nous retourner. Notre peau, il veut la mettre à l’envers, que nous ne soyons plus des êtres vivant selon les réflexes de la convoitise, de la chair, mais vivant ses réflexes à Lui. Et pour ça, il nous retourne tout à fait.

            C’est ça, vous voyez, demeurer chez Dieu sans jamais en sortir. On est retourné de fond en comble et on n’a plus d’autre solution que de rester chez Dieu. Et alors tout oublier, tout est oublié, tout tout tout tout tout. La seule chose importante est de demeurer dans l’amour.

 

            Et maintenant voilà plus précisément ce que cela veut dire, et c’est maintenant les paroles de Jésus lui-même. Avant de quitter ses disciples, il leur parle une dernière fois lors du dernier repas pascal. C’est très important ! Il dit : « Comme mon Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Alors, demeurez dans mon amour à moi ! ». Cela ne veut pas dire : demeurez dans un amour que vous auriez pour moi, mais demeurez dans l’amour que moi j’ai pour vous. Ne le quittez jamais.

            Voilà ce que c’est bien concrètement demeurer dans l’amour. C’est vivre dans la communion du Christ ressuscité et nous laisser aimer par lui ; c’est vivre à l’intérieur de l’amour qu’il est et qu’il nous porte. Je pense qu’il n’y a pas de plus grande sécurité ici-bas, ni pour l’éternité.

 

            Maintenant, il faudrait bien savoir ce que signifie bien concrètement de demeurer dans l’amour dont Jésus nous aime. Mais nous le verrons à une autre occasion.


Chapitre : Nativité de la Vierge Marie.   08.09.94.

      L’âge de Marie ?

 

Mes frères,

 

            Nous avons aujourd’hui célébré solennellement l’anniversaire de Marie de Nazareth. Et quel âge a-t-elle ? Eh bien, elle a l’âge de son amour. Elle est donc merveilleusement jeune, elle qui est l’expression, la manifestation, la révélation la plus vraie de l’amour qu’est notre Dieu.

            Elle est jeune d’une jeunesse inflétrissable car elle était la plus belle des créatures sorties des rêves de Dieu. Elle est l’éternelle petite fille spontanée, innocente, candide, pure, confiante, audacieuse, ouverte, souriante.

            Pour moi personnellement, je suis persuadé que c’est en pensant à elle que Jésus promettait le Royaume des cieux aux petits, et à eux seulement.

 

            Nous aussi, nous avons l’âge de notre amour. Et est vraiment enfant de Marie, donc frère du Christ, celui qui n’a au coeur qu’une seule ambition : redevenir et rester un enfant sur le visage duquel apparaît la beauté de sa mère, la beauté de Dieu et de son amour toujours jeune et neuf.

            Vous allez peut-être penser que tout ça, c’est du sentiment ? Mais non, c’est de la profonde et haute théologie mais traduite en des termes plus accessible à notre pratique monastique.

 

            Vous savez que les protestants - du moins presque tous - ne peuvent pas entendre parler de la Vierge Marie. Pour eux, c’est exclu. Ils savent qu’elle existe, c’est certain, mais elle est en dehors de leur piété. Pourquoi ? Parce que ils la soupçonnent de prendre la place du Christ dans le coeur des catholiques et des orthodoxes.

            Tout cela, c’est parce que ils n’ont jamais vu Marie que sous des caricatures que leur présentait la théologie catholique au moment où les réformateurs sont entrés en lice. Mais si on leur parle comme je viens de le faire, alors leur attention s’éveille et ils disent : « Mais c’est tout de même vrai ! ».

            Il suffit de replacer Marie exactement à sa place , à sa place de femme, à sa place de mère pour comprendre qui elle est et savoir qu’il n’y a pas le moindre risque qu’elle prenne, qu’elle usurpe la place de Dieu dans notre coeur. Au contraire !

 

            Donc voilà, si nous voulons réussir notre vocation divine, nous devons comme Marie avoir l’âge de notre amour. Oui, c’est-à-dire laisser l’Esprit Saint triompher tellement en nous que notre âge réel devienne l’âge même de Dieu. C’est ça la vie éternelle, c’est rien d’autre que ça !

            Alors, il n’y a rien de plus ridicule qu’un moine qui joue à la grande personne. Il s’est composé un personnage et il ne se rend pas compte qu’il est tout à fait à côté de la plaque. Et au lieu de faire entendre une musique agréable et apaisante, il ne produit que des sons aigres et grinçants qui mettent en fuite.

            Vous allez peut-être vous demander : mais qui a-t-il en vue ? Je n’ai en vue personne ici, mais, mais j’en connais tout de même. J’ai tout de même assez - pas de relations - mais dans les divers aréopages que j’ai fréquenté, dans les ménageries - j’allais presque dire - que j’ai eu l’occasion de visiter, j’ai tout de même eu l’occasion de faire cette expérience. C’est pour ça que je me permets d’en parler pour que nous soyons en garde.

            Un tel moine, c’est Monsieur Ho Mais travesti en moine. Vous connaissez Monsieur Ho Mais ? Vous ne connaissez pas Monsieur Ho Mais, c’est un des personnages clef du roman de Gustave Flaubert : Madame Bovary. C’est Ho Mais, c’est traduit ainsi. Ce sont des expressions que moi j’ai entendu, le Ho Mais.

            Et je pense que si Gustave Flaubert voyait un de ces spécimens, il en serait le premier étonné. Car un tel moine, eh bien, il pontifie sur tout et à tout propos. Mais attention, il peut faire beaucoup de tort par sa science qui peut être valable ma foi, ou bien qui est une pseudo-science. Alors, mes frères, puissions-nous ne jamais tomber dans ce travers, jamais jamais !

 

            C’est celui qui se tait qui a toujours, disons, le dernier mot. Je ne sais plus d’où vient cette citation : Le sot qui se tait dans une assemblée, il passe pour un sage. Tandis que le sage qui laisse trop parler la langue, finalement on le prend pour un sot. Attention, attachons-nous au silence !

            Dans les assemblées de grandes personnes, les petits enfants, on les invite à se taire. Eh bien, c’est là notre place, nous nous taisons. Sauf si on veut se distraire, car alors on leur fait déclamer une poésie ou une petite chanson. Alors ils sont vraiment à leur place de petit enfant. Et ce doit être la nôtre, ne l’oublions pas.

 

            Et alors, comme Marie, soyons heureux d’être des petits et de le rester pour une éternité de bonheur. Nous sommes exposés à bien des pièges dans ce domaine. Alors tenons-nous sur nos gardes et, encore une fois, inscrivons cela quelque part dans notre chair. On devrait la graver, le tatouer : Nous avons l’âge de notre amour. Ne l’oublions jamais !


Règle : Prologue 48-77.                    09.09.94.

      3. Demeurer dans l’amour qu’il nous porte.

 

Mes frères,

 

            Nous avons vu que Saint Benoît attend de son disciple qu’il glorifie Dieu opérant dans son coeur. Dieu a un projet sur le monde. Ce projet, il le réalise. Le moine en est conscient et il rend gloire à Dieu pour ce qu’il opère en lui.

           

            Il faut préciser que le moine agissant ainsi permet à Dieu d’être Dieu, c’est-à-dire il lui permet d’être l’amour. Il s’agit donc comme le recommande l’Apôtre Jean dans sa première Epître, en écho à ce que Jésus avait expliqué à ses disciples lors du partage de la dernière Pâque, il s’agit de rester à l’intérieur de l’amour de Dieu, donc de l’amour que Dieu nous porte ; rester à l’intérieur de cet amour, ne jamais le quitter, s’en nourrir et permettre ainsi à cet amour de nous métamorphoser. Nous étions arrivés là.

 

            Donc, il faut et il suffit de demeurer dans l’amour dont Jésus nous aime. Demeurez dans mon amour, disait-il, l’amour dont son Père - qui est aussi notre Père - l’aime ; l’amour comme son Père nous aime. Ce n’est pas facile d’imaginer cela, il faut user de toute une comparaison. Il nous suffit de rester !

            Allons, comparons cet amour de Dieu à une chaleur qui rayonne comme le soleil en plein été. Et nous sommes touristes, nous n’avons rien à faire, nous sommes en vacances. Et nous nous installons quelque part dans le soleil, à l’abri de l’ombre d’un arbre. Et là, nous nous laissons réchauffer. Et nous sentons tout un bien-être en nous. Nous revivons. C’est le soleil qui nous fait vivre.

            Vous voyez, c’est ça ! C’est ainsi que nous devons rester à l’intérieur de l’amour qu’est notre Dieu !

 

            Et notre métamorphose en un être divin s’opère toute seule. Nous n’avons absolument rien à faire qu’à rester là, exposé, à l’intérieur de l’amour. Ce n’est pas plus difficile que ça. Tout le reste, ça vient de nous et ça ne fait que gêner.

            Si, voilà, étant au soleil, je commence à me remuer, à m’agiter, je vais transpirer et puis ça n’ira pas. Non, il faut rester à rien. Les auteurs spirituels, surtout les auteurs du Carmel, Jean de la Croix et tout ça, ils ont bien expliqué en quoi ça pouvait consister.

 

            Il y a eu des hérésies, aussi des erreurs dans le monde monastique, une passivité telle qu’on était alors à l’état végétatif. Non, il y a tout de même là un choix, Dieu ne s’impose pas à nous. Il y a un choix, il y a une option, il y a un oui à dire. Et ce oui, alors, doit se traduire à l’intérieur de notre comportement. Et c’est là que se laisser aimer - c’était, c’est le secret de la vie monastique - consiste bien concrètement à garder les commandements de Dieu.

            Si vous demeurez dans mon amour signifie donc garder ses commandements : faites ce que je vous demande ! Il y a donc là une réponse de notre part, une réponse active mais qui ne doit pas aller au-delà de ce que Dieu attend de nous. C’est, je vous assure, c’est un équilibre qui n’est pas tellement facile à trouver et à maintenir.

            Il faut que notre volonté soit bien accordée à celle de Dieu car ainsi, nous sommes à l’intérieur de l’amour qu’il nous porte. Mais il ne faut pas que comme nous faisons la volonté de Dieu, que nous nous imaginions que c’est notre volonté qui opère la métamorphose.

            C’est donc là tout le processus de l’humilité dans lequel nous devons grandir. Il glorifie Dieu qui opère en lui. Et Saint Benoît précise : il ne rapporte pas à lui-même ce qui se passe, mais il le rapporte à Dieu, 4,45. Et il dit bien : non pas à nous, Seigneur, mais à ton nom rapporte la gloire !

 

            Alors, le commandement du Christ, c’est aussi de rayonner sur les autres l’amour dont nous sommes aimés. Ainsi, dit-il, on reconnaîtra que vous êtes mes disciples si vous vous aimez les uns les autres. Si vous ne vous aimez pas les uns les autres, donc vous n’êtes pas mes disciples. Vous êtes les disciples de je ne sais pas qui, mais certainement pas de moi.

            C’est grave cette chose-là ! Et c’est ce que je dis, nous devons prendre la Parole de Dieu au sérieux et ne pas penser que ce sont des affaires en l’air. C’est très très sérieux parce que un jour, quand on lui dira : « Mais j’ai fait ceci, ou encore cela » il dira : « Quoi ? Mais je ne vous connais pas, je ne vous ai jamais vus ! » Et nous lui répondrons : « Mais si, nous avons fait cela en ta présence ». « Je ne sais pas ; je ne vous ai pas vus ; allez-vous en ! »

            C’est ça ! Pourquoi ? Parce que vous ne vous êtes pas aimés les uns les autres. Vous n’étiez pas des miens, vous étiez des étrangers. Vous serviez un autre dieu que moi.

 

            Alors, mes frères, pour rayonner ainsi sur les autres l’amour dont nous sommes aimés et à l’intérieur du quel nous nous sommes établis, eh bien, nous ne devons pas être des glaçons les uns pour les autres, des glaçons qui frigorifient et paralysent. Mais nous devons être vraiment des soleils qui donnent la vie.

            Il y a des personnes ainsi, j’en connais l’une ou l’autre, et j’en ai des témoignages, il suffit d’être à côté d’elles pour respirer et pour vivre. Mais ce n’est pas des qualités naturelles chez ces personnes, ce sont des qualités purement surnaturelles, et ça se sent. C’est-à-dire que le meilleur de nous, ça se sent !

            Mais attention ! Chez certaines autres personnes, ça entraîne une répulsion parce que ces personnes ne sont pas ouvertes à la lumière. Et à ce moment-là, quand elles se trouvent en présence de la lumière, elles ont envie d’agresser cette lumière. Il est dit aussi : « Ils ont préféré les ténèbres à la lumière ». C’est ça ! Ce phénomène existe encore aujourd’hui et nous devons bien faire attention.

 

            Alors voilà, le Seigneur opère en nous quand nous nous laissons aimer de lui sans jamais quitter cet amour. Et alors, notre vie monastique devient une réussite à l’exemple de celle de Marie dont j’ai parlé hier, Marie qui a été toute sa vie une petite fille qui a joué comme ça dans la lumière qui était Dieu et qui n’a pas surtout voulu devenir une grande personne.

            Car l’hymne qu’elle a chanté, elle l’a chanté jusque la fin de ses jours. Elle ne l’a pas seulement chanté quand elle était jeune, mais elle l’a chanté toujours ; peut-être pas ainsi, mais dans son coeur parce que - comme je le disais hier, on a l’âge de son amour. Et c’est encore bien vrai ici.


Homélie : Anniversaire de la dédicace.    10.09.94.

[2]

 

 

Frères et sœurs dans le Christ,

 

            Nous sommes réunis dans notre église, une église qui est l’œuvre de nos mains et de notre coeur, nous sommes réunis pour rendre grâce à Dieu et resserrer les liens de notre amitié.

            Nous avons réalisé dans une harmonie parfaite, et chacun à notre place, une œuvre grandiose. Elle ne cesse de nous étonner. C'est une œuvre qui a mobilisé toutes nos énergies. Nous avons construit une église !

            Nous avons voulu qu'elle fût belle, vraie dans ses proportions, accueillante à toute prière. Elle a été solennellement consacrée. Nous étions presque tous présents, nous qui sommes ici.

 

            Et aujourd'hui, cette même église nous dit qui nous sommes et ce que nous devons sans cesse devenir. L'Apôtre y a fait allusion, le Seigneur Jésus également. Nous sommes, en effet, les pierres d'un temple spirituel qui abrite en son coeur Dieu lui-même, Dieu qui est amour.

            Tous ensemble nous formons un seul édifice, un corps qui vit, un corps qui croit, qui espère, qui agit, qui souffre et qui grandit. Nous existons les uns par les autres et les uns pour les autres. Et le ciment qui nous unit, c'est la charité, c'est l'amour fraternel, c'est l'Esprit Saint, c'est Dieu lui-même.

 

            La coupe d'action de grâce que nous bénissons, n'est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons, n'est-il pas communion au corps du Christ ? Puisqu'il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps. Voilà la vérité !

            Nous nous reconnaissons vraiment frères quand nous renonçons à nos égoïsmes pour nous accueillir mutuellement tels que nous sommes et nous servir humblement. C'est cela, la foi vivante, la foi agissante à laquelle fait discrètement allusion l'Apôtre, cette foi dont parle le Christ.

 

            Nous sommes construits sur des fondations solides, sur la personne du Seigneur Jésus. Les épreuves, les tentations, tout peut se précipiter sur nous ; nous pouvons trembler, nous pouvons avoir peur, c'est normal. Mais nous ne nous écroulons pas parce que nous sommes greffés sur une racine qui est Dieu lui-même ; et la propre vie de Dieu qui frappe dans nos cœurs ne peut jamais défaillir. Là est notre présent, là est notre avenir.

 

            0ui, nous reconnaître frères et nous aimer sincèrement, c'est cela suivre le Christ et entrer dans la vie véritable. Notre présence ici, en ce jour, proclame notre foi en Dieu, notre foi les uns dans les autres et notre foi aussi en nous-mêmes.

            Ensemble, nous avons construit une église ; ensemble, nous voulons poursuivre la construction de l'église spirituelle que nous sommes ; ensemble, nous voulons être enfants de Dieu et frères les uns des autres. Tel est notre désir, notre ambition, notre programme. Avec la grâce de Dieu et le secours de Marie, Reine de ce lieu béni, nous irons jusqu'au bout de notre projet.

 

            Nous devons nous aider les uns les autres. Jamais ne doit sortir de notre bouche des propos malveillants envers les autres. Pourquoi ? Mais parce que le Christ nous a dit : « L'arbre se reconnaît à son fruit ».

            Si nous produisons des fruits de réconciliation, des fruits de bienveillance, des fruits de charité, à ce moment-là nous sommes un arbre bon. Mais s'il devait sortir de nous des fruits de perversion, des fruits de malhonnêteté, des fruits de méchanceté, à ce moment-là nous serions un arbre mauvais qui serait juste bon à être coupé et jeté au feu.

 

            Eh bien, cela n'arrivera jamais ! Chacun pour notre part, nous sommes un arbre bon. Pourquoi ? encore une fois. Mais parce que nous sommes les branches de ce grand arbre qu'est l'Eglise, qu'est notre Christ vivant en chacun de nous.

            Nous sommes les pierres d'une Eglise, nous sommes les branches d'un arbre, nous sommes les membres d'un Corps ; mais tous ensemble nous ne formons qu'un. C'est cela que nous voulons rappeler aujourd'hui.

            Nous goûterons ainsi une saveur d'éternité. Car, vivre dans la charité fraternelle, c'est déjà inaugurer notre résurrection d'entre les morts.

 

            C'est sur cette espérance que je veux terminer en vous remerciant encore une fois de tout ce que vous avez accompli, de tout ce que vous avez réalisé et de votre présence ici qui est vraiment le témoignage de votre foi, le témoignage de votre charité et déjà - comme je le disais - un avant-goût de ce paradis dans lequel nous serons un jour tous réunis.

            Et nous nous souviendrons de ces journées que nous avons passées lorsque dans le labeur, et dans le danger aussi, nous avons pour notre Dieu construit un temple où il serait aimé, où il serait prié et où tous nous nous reconnaîtrions toujours frères.

 

 

 

 

 

                                                                                               Amen.


Homélie : 25°Dimanche – Année B.        25.09.94.

      Choisir la vraie vie !

            Nb 11, 25-29 * Jc 5, 1-6 * Mc 9, 38-43.45.47-48

 

 

Frères et sœurs,

 

            Le Seigneur Jésus utilise aujourd’hui des paradoxes percutants pour enflammer l’imagination et éveiller nos consciences : couper sa main, couper son pied, arracher son œil, jeter à la mer avec une meule au cou l’homme qui fait tomber les autres.

            Il s’agit de sauver sa vie et celle des autres, surtout la vie des petits qui croient, qui font confiance, qui suivent celui qui est le chemin, la vérité et la vie. Il s’agit d’écarter toute occasion de chute. Le péché, ne serait-il pas une parole, un geste, une corvée parfois qui précipite hors de la vie et qui fait tomber là où jamais on n’aurait voulu aller ?

 

            Nous l’avons entendu, le Christ est formel. On peut amonceler les richesses matérielles, on peut multiplier les assurances de toute nature, on peut connaître toutes les jouissances possibles, on finira un jour par se trouver face à la mort et à la remise des comptes.

            Le Christ nous secoue et nous dit, mieux encore, il nous crie : « Choisissez la vraie vie, celle qui n’a pas de fin. Choisissez la vie que Moi je suis ! ». Car, il y a-t-il une vie en dehors de l’amour ? Il y a-t-il une vie en dehors de Dieu ?

 

            Nous sommes tous d’accord. Nous ne demandons pas mieux de recevoir en nous cette vie. Mais ce n’est pas facile, reconnaissons-le ! Les séductions sont tellement nombreuses et puissantes, et le courage nous fait si souvent défaut. Ce n’est pas rien de se séparer de son oeil, de sa main, de son pied ; ce n’est pas rien de se séparer de soi et de donner la préférence aux autres.

            C’est pourtant ce que Jésus a fait et, c’est pourquoi il a le droit de parler. Il s’est vidé de sa condition divine et il s’est fait l’esclave du monde entier. Il n’a pas reculé devant la mort, et quelle mort, la mort sur une croix .O, il ne nous en demandera jamais autant !

            Mais lorsque nous renonçons à nous-mêmes, est-ce que nous ne vivons pas une petite mort qui pour nous est grande? Le péché, c’est se choisir soi, c’est se refermer sur soi, mais alors c’est finalement attirer sur soi la malédiction et le malheur. L’Apôtre vient de nous le dire. Prenons tout de même bien garde !

 

            Ne laissons pas nos vêtements là quelque part, oubliés dans un placard ou une garde-robes alors qu’il est des hommes, des femmes, des enfants qui n’ont rien pour se mettre, ou presque rien à porter, lorsque l’hiver approche !

            Ne laissons pas dormir nos capitaux bien placés quelque part alors qu’il y a tant et tant de besoins criants partout. Il ne faut pas courir bien loin, c’est à notre porte ici au monastère. Nous ne le savons que trop, chaque jour au moins une dizaine d’appels arrivent par la poste, par appel téléphonique et parfois pour des besoins extrêmement criant, urgents. Et il faut répondre, le devoir est là !

 

 

            Oui, il y a pour nous, si nous voulons vraiment vivre, il n’y a qu’une seule issue : c’est parier sur l’amour, risquer tout sur l’amour. Car l’amour, ce n’est pas quelque chose, ce n’est pas un beau sentiment. L’amour, c’est la personne même de Dieu. Et parier sur l’amour, c’est construire sa vie sur Dieu.

            Il s’agit donc de se séparer de notre égoïsme et de partager dans la gratuité. Les chrétiens devraient tous être des prophètes comme Moïse le souhaitait déjà pour le peuple d’Israël.

 

            Etre prophète, c’est avoir toujours sur les lèvres des paroles de bienveillance, des paroles de conciliation, des paroles de compassion, des mots qui pansent les blessures, des mots qui jettent de l’eau sur les petits incendies qui s’allument.

            Etre prophète, c’est avoir un regard de lumière, un regard qui laisse filtrer Dieu lui-même, l’Esprit qui veut s’emparer de chacun pour le métamorphoser.

 

            Voilà, frères et sœurs, ce qui nous est proposé en ce jour ! Et le Christ nous dit que ce que vous partagez vous introduit au coeur de cette beauté. Veillons à ne jamais en sortir ! Et alors, tous et chacun nous entrerons en possession de la vie éternelle, nous ne serons pour personne l’occasion de chute.

            Au contraire, nous serons des guides. Il suffira de regarder vers nous pour savoir comment il faut faire, pour connaître la sécurité et ainsi construire dès maintenant ce Royaume de joie et de lumière qui nous est promis et dans lequel nous sommes déjà établis par cette Eucharistie qui nous unit, qui nous rassemble en un seul Corps.

 

 

                                                                                                   Amen.


Règle : Chapitre 7, 159-164. 11°degré. 09.10.94.

      Le rire selon Dieu.

 

Mes frères,

 

            J’ai été frappé en entendant ce que Saint Benoît nous dit. Il nous parle du rire. Il ne le défend pas, le rire, non ! Car je suppose que Saint Benoît, malgré sa gravitas, sa noblesse, son sérieux, était un homme qui certainement dans son coeur devait pratiquer ce que les anciens appelaient l’hilaritas, l’hilarité, qui est une qualité de l’homme., qui est le propre de l’homme. Les animaux ne rient pas. Non, ils ne peuvent pas rire parce qu’ils ne font pas les connexions des choses.

 

            Saint Benoît voit dans le dixième degré d’humilité le stade où le moine a maîtrisé son rire. Le rire chez lui est devenu ce que Dieu veut qu’il soit : un rire de bonheur, un rire d’adoration même devant les merveilles que Dieu accomplit, un rire de pacification, un rire de décrispation.

            Il y a des rires qui tuent les gens. Il y a des rires qui expriment, comme le dit Saint Benoît ici, la sottise qui habite le coeur d’un homme. Si quelqu’un rit comme ça à tout propos, on ne sait pas très bien pourquoi, mais c’est bien le signe que à l’intérieur, il y a quelque chose qui ne va pas.

            Il doit y avoir un défaut de sécurité, un défaut de confiance en soi ; et puis, je ne dirais pas de la méchanceté, non, je n’irais pas jusque là, mais il y a quelque chose qui doit être remis en ordre.

 

            Et c’est Dieu, puisque nous sommes dans un monastère, c’est l’Esprit Saint qui insensiblement peut élever l’homme jusqu’à une pureté qui fait que le rire devient chez lui quelque chose de sain, signe de bonne santé spirituelle. Mais ce n’est pas un rire bruyant, exaltat, 7,158. Il ne faut pas élever la voix et emplir toute l’Abbaye de rires. Non non non non, c’est un rire discret !

            Et c’est un rire, encore une fois, qui apporte la paix et qui la communique aux autres. C’est le signe de quelqu’un qui est profondément heureux. Il y a des situations qui parfois provoquent le rire comme ça, ou le sourire, parce que ce sont des connexions, des rapprochements qui paraissent bizarres.

 

            Maintenant, le moine qui est plongé dans la lumière de Dieu et qui se nourrit de cette lumière, qui la respire, qui la laisse pénétrer en lui, et qui sent bien réellement qu’il y a quelque chose, ou plutôt quelqu’un qui anime tout son corps et même sa chair, eh bien, un tel moine, est-ce qu’il est encore capable de rire ?

            Et je pense que oui, mais ce rire sera plutôt alors un sourire. Et ça se dessine sur le visage, ça se dessine dans les yeux, ça se dessine dans toute la figure. Et ce sourire, c’est disons comme une qualité évangélique.

 

            Hier, j’ai lu l’Evangile de l’Annonciation. Et moi, je suis certain que l’ange Gabriel ne s’est pas présenté là comme un agent de police. Non non non non ! Mais vraiment quand même - il s’agit d’une bonne nouvelle - il s’est présenté avec un beau sourire, un sourire qui rassure.

            Marie, elle, a été surprise : mais qu’est-ce qui se passe ? Elle a senti un frémissement en elle. Alors l’ange lui a dit avec un bon sourire : « N’aie pas peur, ne crains pas, c’est moi ! Et tu vois sur mon visage que je t’apporte une bonne nouvelle ».

 

            Eh bien voilà, mes frères, essayons d’entrer dans ce projet de Dieu sur notre nature d’homme et demandons-lui avec instance qu’il purifie notre coeur, et qu’il purifie aussi notre chair afin que nous soyons les uns pour les autres un sourire doux et un sourire prometteur d’un avenir qui nous réunira tous sous le grand et magnifique sourire de notre Christ ressuscité.


Règle : Chapitre 7, 165-fin. 12° degré.  10.10.94.

      Portrait d’un moine accompli.

 

Mes frères,

 

            Saint Benoît vient de dessiner sous nos yeux le portrait d’un moine parvenu à une pleine maturité spirituelle et humaine. Il s’est produit dans cet homme une sorte de mutation ...?... Autrefois, il vivait sous la domination des instincts charnels. Et quand je dis charnel, c’est dans le sens paulinien du terme : l’intelligence, la mémoire, la volonté et puis tous les instincts d’ordre biologique.

            Autrefois, il était à la traîne de toutes sortes de convoitises, d’ambitions et, au plus profond de lui-même, il connaissait l’inquiétude. En effet, les peurs ancestrales, les peurs de toujours le talonnaient. Et c’est pour se prémunir contre elles qu’il lui arrivait d’être agressif pour se défendre, se protéger. Tel était l’homme ancien !

 

            Et aujourd’hui, notre moine peut aller et venir sous la motion de l’Esprit Saint comme nous dit Saint Benoît. Il a connu une naissance nouvelle qui est plus spectaculaire que la première car, un homme nouveau est apparu à la place laissée libre par l’homme ancien disparu, oublié.

            Attention ! Rien n’est changé à l’extérieur sauf le comportement. Ce sont toujours les mêmes traits physique, c’est la même identité corporelle mais, en réalité une nouveauté absolue a surgi dans notre monde. Un tel moine est habité par une force incoercible qui a pour nom la caritas, la charité.

            Saint Benoît est comme heureux de pouvoir dire que ce moine arrives aux portes de la charité. Il franchit ces portes et il se trouve alors dans un espace qui est celui-là même de Dieu. Personne ne peut y entrer sauf celui auquel Dieu ouvre l’accès.

 

            Et quoi qu’il arrive, quoi qu’on lui fasse, ce moine ne peut pas ne pas aimer. C’est ça qui est peut-être le plus remarquable ? Même s’il voulait ne pas aimer dans telle ou telle circonstance, cela lui est devenu impossible. Il se rend compte que l’amour qui est dans son coeur, que l’amour qui l’habite ne peut être qu’une personne. Cet amour n’est pas un sentiment car il va parfois et même souvent contre le sentiment.

 

            Oui, cet homme qui était auparavant soumis à toutes sortes de tendances et de tensions étrangères à Dieu et à son univers, voilà que cet homme a été saisi par l’intérieur de lui-même et emporté dans des régions où les habitudes de vie sont autres. Elles sont tellement différentes, tellement autres qu’il n’est pas possible d’en parler. Il n’y a pas de mots pour exprimer cette réalité.

            On peut simplement dire que ces habitudes nouvelles sont tout à la fois et sagesse et folie. Elles sont folie pour la raison raisonnante, mais elles sont sagesse aux yeux d’une conviction intime.

 

            Attention ici ! Il ne faut pas penser à une sorte de fanatisme comme si le moine parvenu là où Saint Benoît a voulu le conduire, comme si ce moine était tellement sûr de lui qu’il devait imposer sa folie à tout le monde. Non, il s’agit d’autre chose. Cette conviction intime est au plus secret de son coeur et, ce moine se gardera bien de la traduire à l’extérieur. C’est un secret entre son Créateur et lui.

 

            Les Anciens Pères de la vie monastique avaient l’habitude de reprendre cette parole de je ne sais plus quel prophète : « secretum mihi, secretum mihi ». C’est mon secret à moi, c’est mon secret à moi, c’est un secret pour moi. Ce n’est pas quelque chose qu’il retient jalousement, mais c’est un dépôt sacré qui lui a été confié et, il n’a pas le droit de le donner aux autres. C’est d’ailleurs impossible de le donner, c’est impossible !

 

            Essayez un peu d’écouter les paroles de l’Apôtre Paul dans l’esprit que j’essaie ici d’évoquer bien maladroitement et vous comprendrez ce que ça veut dire :

            Donc cet Apôtre Paul qui était devenu vraiment un feu de tout son être, lorsque il écrit à ses disciples, il a des expressions, des paroles qui peuvent paraître paradoxales, étranges. Et dans le fond, c’est ça !

            Il est habité par cette Personne qu’est l’Amour et, il est dans un univers où les habitudes ou les façons de voir, de juger, de penser, sont autres. C’est une altérité. Ce n’est pas une différence, c’est une altérité.

 

            Eh bien, on peut dire ce que Saint Benoît nous dit ici encore. Ce moine, eh bien, c’est un homme guéri. Saint Benoît dit mundus a vitiis et peccatis, 7,187. Il est pur de tout vice et de tout péché. Cela ne veut pas dire qu’il ne commet plus de péchés. Attention, quel est l’homme juste qui ne tombe pas encore sept fois par jour ?

            Mais attention ! C’est le péché dans le sens très large du terme, celui qui va maintenir le moine dans une attitude de justesse en face de Dieu. D’ailleurs Saint Benoît vient d’en donner le tableau.

 

            Mais cette guérison qui est d’ordre spirituel, elle retentit au niveau psychologique et physique. L’entièreté du composé corps-âme et esprit s’est rééquilibré. Un tel homme ne peut pas devenir malade car, il faut bien le savoir, toute maladie, sauf naturellement celles qui viennent par exemple d’une épidémie de grippe ou d’hépatite B - on en parle maintenant à nouveau -  ça c’est autre chose !

            Mais disons des maladies comme on en rencontre aujourd’hui un peu partout dans le monde et qui font la fortune des médecins, des pharmaciens et des usines à médicaments, eh bien, cet homme-là est délivré de tout ça. Il ne reste que l’usure, l’usure de l’organisme qui va s’en aller insensiblement et fatalement vers la mort biologique.

 

            Mais le moi - je dis le moi parce que c’est le centre même de la personnalité, là où je peux dire je, où je peux dire moi  en toute humilité et en toute vérité - eh bien, le moi, lui, il est préressuscité dans la conscience de la vie éternelle pleinement possédée.

            Le cri de l’amour, Gabriel Marcel a dit ça et c’est juste, c’est toi, tu ne mourras pas ! Le moine entend le Christ qui lui dit tout le temps : «Toi, tu ne mourras pas parce que je t’aime, parce que moi qui suis l’amour, j’ai pris possession de toi, tu ne peux plus mourir ». C’est ça le moine arrivé au douzième degré d’humilité !

 

            Eh bien, mes frères, je pense que ça vaut tout de même la peine de courir l’aventure pour arriver jusque là. Et encore une fois, c’est extrêmement simple, c’est d’une facilité déconcertante. Il suffit de se tenir devant Dieu qui lumière, qui est amour, et qui est chaleur, et qui est bienveillance, et qui est douceur, et qui est patience.

            Oui, il suffit de se tenir devant lui comme une plante qui est dans son pot et qui grandit. Elle reçoit tout ce qu’il faut et ne se demande pas si ça va vite ou lentement ? Cela se fait tout seul. Voyez, c’est ça !

 

            Encore une fois, la vie divine à laquelle nous sommes appelés, elle est hors de notre portée de façon totale, absolue. Nous ne pouvons que nous ouvrir à elle. Or Dieu, lui, il est atteint d’une seule maladie - puisque nous parlions de maladies - c’est cette maladie dont il est question dans le Cantique des cantiques : Je suis malade d’amour !

            Voilà Dieu ! Donnons-lui l’occasion de se guérir en lui permettant de répandre tout son amour en nos cœurs.


Règle : Chapitre 8……20.                    16.10.94.

      Comprendre notre Office Divin.

 

Mes frères,

 

            Nous l’avons entendu, Saint Benoît nous plonge à nouveau dans l’océan de l’Office Divin. N’ayons pas peur de nous y noyer, il est source de Vie éternelle. Il m’est venu quelques petites intuitions à ce sujet. Si vous le permettez, je vais vous en faire part ce matin.

 

            Il faut, pour comprendre notre Office, partir de celui qui en est l’auteur, à savoir Dieu. Il est un Opus Dei, un travail, un chef-d’œuvre réalisé par Dieu lui-même. Or notre Dieu, notre Dieu est ordre, équilibre, harmonie, beauté ; il est parole, il est musique, il est mélodie, il est chant. Chez Dieu comme dans son univers, tout est chanté.

            Et notre Dieu n’est pas un Dieu muet : il parle, il ne cesse de parler. Et lorsque il se tait, son silence est encore parole. Et quand il parle, c’est à dire quand il chante et qu’il danse, alors il crée, il façonne. Puis il admire et il partage. Dieu étant amour ne peut rien garder pour lui.

 

            Et ce qu’il partage sans mesure, sans restriction, c’est sa propre vie, c’est son être dans ce qu’il a de plus secret. Il crée pour sa joie et pour celle d’un partenaire qu’il veut semblable à lui en tout, qu’il veut voir créer, chanter et danser comme lui.

            Si bien que la création finalement, c’est l’homme et surtout l’homme accompli, l’homme qui est tout à la fois parfaitement homme et parfaitement Dieu. La création, c’est le Christ Jésus et, en lui, nous comme ses membres et, en nous, le cosmos entier illuminé, transfiguré, divinisé. La création, c’est ultimement Dieu en toute chose, Dieu devenu tout en toute chose.

 

            Il nous est difficile d’imaginer ce que cela veut dire. mais nous pouvons peut-être le pressentir à l’intérieur de notre vie lorsque perdus à l’intérieur de sa volonté, nous sentons que peu à peu il s’empare de nous, qu’il nous transforme et qu’il devient tout, non seulement pour nous, mais tout en nous.

            Le moine doit donc devenir la création achevée, une création qui est tout entière lumière et amour. Le moine est donc un être cosmique. Il est un être eschatologique, en lui tout doit s’accomplir.

 

            Telle est, mes frères, notre vocation dans ce qu’elle a de plus beau et dans ce qu’elle a de plus exaltant. C’est bien autre chose que de réussir sa vie au plan humain. Non, quand on vient dans le monastère, on a tout laissé derrière soi et on se lance dans l’inconnu, l’inconnu qui est ce projet de Dieu, l’inconnu qui est pourtant bien connu car il est pressenti.

            Lorsque on est vraiment appelé par Dieu, le projet que je viens d’évoquer bien maladroitement devant vous, ce projet est déjà inscrit en nous et, il suffit de suivre ce dessein de Dieu pour savoir qui nous sommes et savoir qui il est, LUI.

            Eh bien, mes frères, pour connaître par l’intérieur le sens spirituel profond de l’Office Divin, nous devons toujours garder sous les yeux le tableau que je viens d’esquisser à grands traits.

 

            Dans ces moments privilégiés que sont les Heures de l’Office, nous accédons au sommet de notre vocation qui, je le répète, est cosmique et eschatologique. cela signifie que l’univers entier est ramassé dans notre coeur, notre coeur qui est déjà d’une certaine manière la création achevée.

            Le moine devrait être témoin de la fin du monde. Et c’est une des raisons encore  pour lesquelles il abandonne tout. C’est fini, tout est derrière lui, la fin du monde est arrivée. Dieu est tout en toutes choses. Et c’est cela que par son être et par sa vie, il doit dire de façon silencieuse.

 

            Attention ! ça ne peut pas se jouer, ça ne peut pas être une comédie ! Non, ce doit être quelque chose que Dieu réalise et qui, à un moment donné, est là présent. Je suis certain que dans notre monde, il y a des hommes et des femmes qui sont ainsi. Sinon, ma foi, le projet de Dieu serait tombé dans le trou d’un échec.

 

            Alors, mes frères, essayons donc dans la mesure de nos petites forces - elles  qui sont toutes petites, qui sont insignifiantes, mais qui sont le nid de la puissance même de notre Dieu - efforçons-nous donc d’être l’écho, la parole, le chant, la danse du Créateur ; et aussi la promesse d’un avenir de gloire et de bonheur pour tous les hommes sans aucune exception.

            Il s’agit donc pour nous de croire et d’aimer, d’accueillir dans notre coeur l’amour qu’est Dieu lui-même et de le réverbérer dans tous les espaces.

 

            Voilà, mes frères, une vision de notre vie que vous allez peut-être juger idéaliste. Mais non, il ne faut pas avoir peur de viser haut, de viser au-delà de tout, de viser jusqu’au coeur de Dieu, car là est la vérité.

            Et un jour, si nous sommes fidèles, nous comprendrons et nous verrons qu’il en est bien ainsi.


Règle : Chapitre 13, 23-fin.               23.10.94.

      La voie royale du pardon.

 

Mes frères,

 

            Saint Benoît dans sa sollicitude paternelle a caché des perles infiniment précieuses sous la lettre de sa Règle. A nous de les découvrir et de nous en parer. Il y en a encore une aujourd’hui, et parmi les plus belles. peut-être demeure-t-elle dissimulée à nos yeux ?

            Il n’y a rien de plus pernicieux en effet que l’accoutumance. Le voile de l’habitude, de la lassitude - car on entend toujours répéter la même chose - finissent par engendrer l’indifférence. On n’entend plus, ne voit plus, la tête et le coeur divague au loin.

            Il en est de même durant la célébration de l’Opus Dei. Au lieu d’écouter la Parole de Dieu et de nous laisser imprégner, fertiliser et féconder par elle, bien souvent notre coeur est ailleurs.

 

            C’est une des faiblesses de notre condition charnelle. Nous ne devons pas nous en étonner, ni nous en scandaliser. Le Christ lui-même a fait l’expérience de cette fragilité, de cette vulnérabilité, si bien qu’il nous comprend par le dedans. Mais enfin, soyons tout de même attentifs et prudents et ne laissons pas les choses aller trop loin.

            Un adage de la philosophie antique est Fais ce que tu fais ! Sois bien à ce que tu fais et non pas à autre chose car la vérité, le lieu de rencontre avec Dieu est ici et maintenant. Il n’est pas dans le passé, il n’est pas dans un avenir incertain, il est ici et maintenant.

 

            Rappelons-nous cette petite parabole que le Christ nous a encore répété il y a quelques jours : Cette nuit même, on te réclamera ton âme ! Et alors, tout ce que tu as amassé, pour qui sera-ce ? Voyez ! ‘est pour ça, soyons à ce que nous faisons !

            Car, ce ne sont pas les soucis du lendemain, pour soi ou pour les autres, ce ne sont pas les divertissements imaginaires parce que la vie serait trop dure, qui vont nous conduire à la vérité toute entière. C’est uniquement le Christ auquel nous nous attachons de toutes nos forces qui est la Vérité, et la Vie, et le Chemin.

 

            Mes frères, je répète là des choses que nous connaissons, des choses qui sont des évidences. Mais il est bon de nous les remémorer de temps à autre parce que elles sont fondamentales dans toute vie chrétienne humaine et surtout monastique.

 

            Eh bien, aujourd’hui, Saint Benoît nous présente un joyau très très précieux. Il nous ouvre en effet la voie royale du pardon. Pardonnez-nous, dit-il, comme nous pardonnons, 13,29. Est-ce que nous nous rendons compte de ce que nous disons ? Vraiment, nous nous mettons nous-mêmes le couteau sur la gorge, oui ! Et alors, pensez-vous que le pardon soit facile ?

            Eh bien, à mon avis, un des actes les plus onéreux et les plus difficile qui soit, c’est de pardonner. Nous pardonner à nous-mêmes d’abord, car comment pouvons-nous pardonner aux autres si nous ne nous pardonnons pas à nous-mêmes ? Cela ne veut pas dire que nous devons être indulgents vis-à-vis de nous-mêmes, non, mais nous pardonner à nous-mêmes !

            Et pardonner à nous-mêmes, c’est pardonner à ceux qui nous ont faits tels que nous sommes ; c’est à dire nos parents, nos grands-parents, nos ancêtres en remontant indéfiniment jusqu’à Adam. Et puis, pardonner aussi à tous ceux que nous avons rencontrés, toutes les circonstances dans lesquelles nous avons été enfoncés malgré nous. Il faut pardonner à tout ce monde pour nous pardonner à nous-mêmes.

            Et alors, nous nous acceptons tels que nous sommes dans notre état actuel. Et nous acceptant tels que nous sommes, nous acceptons aussi les autres tels qu’ils sont et, nous leur pardonnons à l’avance, pas seulement après, mais aussi à l’avance.

 

            Eh bien, mes frères, un pardon d’une telle qualité, c’est à proprement parler un acte divin. Il n’est pas possible à l’homme, aussi parfait qu’il soit, de poser un acte de cette nature. Il dépasse les capacités de l’homme.

            Dieu nous a pardonné à nous dans le Christ. Cela veut dire que le Christ est le pardon incarné de Dieu. Et il ne faut pas oublier ce que ça représente : ça représente pour le Christ Jésus la mort sur une croix. Il a fallu que Dieu aille jusque là pour nous pardonner dans le Christ.

 

            Car pardonner, c’est prendre sur soi la faute que l’autre a commise à notre endroit. C’est ça la difficulté ! C’est pas seulement dire : « C’est bon comme ça ! Allez, on efface, on oublie et puis on continue ». Non, c’est prendre sur soi l’offense reçue. C’est ce que Dieu a fait. Mais alors on en meurt !

            Le Christ est mort physiquement. On en meurt psychologiquement parce que on devient autre, c’est à dire que notre égoïsme reçoit le coup de la mort. Et ce n’est pas simple parce que notre égoïsme, notre ego, c’est nous, c’est notre sécurité. Eh bien, on n’a plus de sécurité, alors c’est une espèce de mort. C’est tout cela que Dieu nous dit dans la personne du Christ mourant sur une croix.

            Mais ça ne s’arrête pas là. Il y a après cela la résurrection du Christ. Le Christ Jésus ne se ressuscite pas tout seul, c’est Dieu qui le ressuscite, Dieu son Père. Et la résurrection, c’est le signe du pardon accordé. C’est complet, c’est achevé et Dieu s’affirme comme Dieu, c’est à dire comme celui qui peut pardonner.           

 

            Nous allons en rester là pour ce matin, mes frères. Il faudrait creuser un peu ce mystère : en quoi consiste le pardon ? C’est déjà aujourd’hui quelques petites touches, mais je pense que nous pouvons encore aller plus loin. Et notre joyau que nous avons découvert, c’est un diamant bien taillé, avec beaucoup de facettes.

            Et chaque facette reflète la lumière avec des nuances différentes, des nuances de plus en plus riches. C’est cela que nous essayerons de contempler dans les jours qui viennent et dans la mesure où Dieu nous ouvrira les yeux.


Chapitre : Fête de la Toussaint.           01.11.94.

      Devenir amour !

 

Ma sœur, mes frères,

 

            La proclamation des Béatitudes est traditionnellement liée à la fête de la Toussaint. Mais n’oublions pas ceci : ces Béatitudes, c’est le Christ Jésus lui-même qui les a prononcées et, c’est lui qui dans quelques heures va à nouveau les clamer à nos oreilles. Elles sont la Sagesse de Dieu mise à notre portée.

            Les Béatitudes sont aux antipodes de la sagesse humaine, de la sagesse des hommes, eux qui veulent saisir, s’emparer, réussir, s’enrichir. Le Père Léon nous a rappelé voici quelques jours que la compétition pour l’avoir et le pouvoir conduisait dans une impasse mortelle.

 

            Et le monde a précisément besoin d’hommes nouveaux, d’hommes de communion, d’hommes de gratuité et d’amour. Et si le monde ne les trouve pas dans les monastères, où ira-t-il les chercher ?

            Il y a des personnes de cette valeur qui vivent aussi dans le monde. On ne les aperçoit pas. Elles sont inconnues comme nous autres nous sommes inconnus. Mais dans les profondeurs secrètes du Royaume, nous sommes en union avec elles. Il existe un immense monastère invisible et, lorsque nous serons à l’intérieur du Royaume, nous reconnaîtrons nos frères et nos sœurs jusqu’aujourd’hui inconnus.

            C’est une grâce lorsque nous pouvons en trouver un ou une sur notre route. Alors, on prend conscience qu’on n’est pas seul mais qu’on constitue déjà une armée, une armée qui n’est peut-être pas tellement nombreuse, mais qui est invincible.

 

            Notre vocation en tant que personne et en tant que communauté est capitale aujourd’hui. Il s’agit bien entendu de notre vocation comprise correctement. On ne vient pas dans le monastère pour acquérir ce qui serait hors de notre portée si nous étions restés dans le monde. Non, on vient dans le monastère pour tout autre chose.

            Le moine est un homme arraché à lui-même, arraché à ses ambitions, arraché à son égocentrisme. Et quand je dis arraché, il y a là une sorte de violence parce que nous ne saurions pas nous en détacher nous-mêmes. Nous ne saurions pas nous en décoller nous-mêmes.

 

            Lorsqu’on lance un satellite artificiel, il est attaché à une fusée. Et cette fusée, elle est munie de réacteurs d’une puissance extraordinaire. Et au moment de la mise à feu de ces réacteurs, il y a un véritable arrachement à l’attraction terrestre. Nous avons déjà vu ces photos : c’est une flamme, ce sont des nuages. Et voilà, le satellite peut, porté par cette fusée, partir vers la mission qui lui est confiée.

            Il y a quelque chose comme ça aussi à l’intérieur d’une vraie vie monastique. C’est un arrachement et ça peut faire mal ! Mais n’ayons pas peur, ça ne dure que quelques instants. Car que représentent les années de notre métamorphose au regard de la gloire éternelle qui est déjà notre au départ, mais qui est encore dissimulée à nos yeux, mais que Dieu déjà contemple avec ravissement.

           

            Le moine est un homme qui est tourné vers l’Autre par excellence, et puis vers les autres, et qui se reçoit d’eux. Il devient donc pur amour à la ressemblance de son Créateur. Aussi longtemps que nous ne sommes pas devenus Amour, nous ne sommes pas arrivés au but, au terme de notre course.

            Il y a un thermomètre qui mesure la qualité de notre vie. C’est, pas notre capacité, mais c’est notre degré d’amour. Et l’Amour, eh bien, je l’ai déjà dit tant de fois, ce n’est pas un sentiment, c’est une personne. Dans la mesure où le vide qui se crée en nous est rempli par la personne de l’Esprit Saint, alors nous devenons de véritables hommes ; et puis, en devenant des fils de Dieu, des fils de l’Esprit.

            Une communauté monastique composée d’hommes habités par un tel idéal et une telle foi, une telle communauté, fut-elle minuscule, est le contrepoids obligé de toutes les horreurs qui déchirent notre monde. Elle est le Salut déjà présent.

 

            Pourquoi ne rencontre-t-on pas plus de véritables contemplatifs dans nos communauté ? Eh bien, parce que ça, on ne le croit pas. On ne croit pas. Et c’est terrible, savez-vous, de ne pas le croire ! On peut nous dire ce qu’on veut, ça n’entre pas dans le  coeur. Oui, ça frappe les oreilles, ça distrait un petit peu, et puis, combien ?, trois minutes après, c’est oublié. On est déjà parti ailleurs.

            Les Béatitudes, elles sont un contresens et une folie, une aberration et un scandale. Or, elles sont tombées de la bouche et du coeur d’un Dieu, supplicié sur une croix, d’un Dieu anéanti dans l’échec humain le plus total. Eh bien, c’est ça la Sagesse de Dieu ! Ecoutons ce que nous dit l’Apôtre Paul : Le logos de la croix est folie pour ceux qui se perdent ; mais pour ceux qui sont sauvés, pour nous, elle est la propre puissance de Dieu.

 

            Remarquons une chose : c’est que dans nos homélies, dans nos sermons, lorsque nous nous adressons aux fidèles, nous ne mettons jamais en relief la croix, le fait même de la croix. Et la croix, c’est à dire un Dieu qui est crucifié.

            Non, on mettra plutôt entre guillemets un Dieu qui assure le succès. Et une vie réussie, c’est une vie à succès quand en réalité une vie réussie, c’est une vie qui a échoué au plan humain. Une communauté qui réussit est une communauté qui échoue au plan humain ; ça, c’est le mystère ! Au début du christianisme, au tout début, c’était comme ça !

 

            Il faudrait relire avec attention - c’est ce que je fais depuis quelques jours, et c’est pour ça que je l’ai mis en relation avec la fête de la Toussaint - ces paroles de l’Apôtre Paul aux Corinthiens, dans cette Grèce qui était le sommet de la sagesse humaine et qui l’est encore aujourd’hui. Et l’Apôtre disait : Moi, je n’ai rien voulu connaître parmi vous que Jésus, et Jésus crucifié, Dieu crucifié.

            Ah ! mes frères, que nous en sommes loin, que nous en sommes loin ! Mais c’est peut-être à cause que la déchristianisation de notre société semble s ’amplifier. Voilà, perdre le sens de la vérité d’un Dieu mort sur une croix ! Que voulez-vous, ça passera, ça passera !

            Lorsque l’Apôtre Paul, comme je viens de dire, parle du logos de la croix - le logos, il faut bien savoir ce que c’est - alors les grecs comprenaient ce qu’il voulait dire. Le logos, c’est ce qui crée, c’est ce qui donne vie, c’est ce qui ouvre un avenir. Eh bien, le logos n’est pas autre chose que la croix. Oui, si nous pouvions comme l’Apôtre ne rien connaître d’autre que cette croix.

            Eh bien, le petit troupeau que nous sommes, il doit être et rester le porteur de cette folie scandaleuse de la croix. C’est une exigence terrible et absolue. A chacun de la faire sienne dans une foi à renouveler chaque matin.

 

            Regardez, frères, votre élection ! Il n’y a pas beaucoup de sages selon la chair parmi vous, pas beaucoup plus de puissants. Mais c’est ce qu’il y a de fou dans le monde que Dieu a choisi pour couvrir de confusion les sages. Ce qui est faible dans le monde, c’est ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion les forts.

 

            Voilà ce que nous pourrions méditer aujourd’hui en ce jour où nous fêtons les saints. Parmi ces saints, il y avait des gens puissants, il y avait des rois, c’est certain ! Pensons à notre roi Baudouin. Il n’est pas encore canonisé, mais enfin nous savons tous que c’était un homme vraiment extraordinaire, exceptionnel.

            Oui, il était roi, mais dans son coeur il se considérait comme un pauvre. Chaque jour, chaque jour au matin, il se replaçait longtemps, longtemps devant le Christ crucifié pour espérer, espérer qu’il serait conformé à lui dans son coeur. Et c’est ce qui est arrivé.

 

            Mes frères, nous avons là un bel exemple. Eh bien, essayons de lui faire honneur. C’était un homme du monde placé au sommet de tout. Nous, nous sommes ici dans le monastère. Essayons dans la mesure du possible de rester en communion avec l’idéal qui a été le sien, avec l’idéal qui a été celui de tous ceux qui nous ont précédés et qui sont arrivés dans le Royaume de Lumière.


Homélie : 32° Dimanche - Année B.       06.11.94.

      Dieu ne nous abandonne jamais !

            1R 17, 10-16  *  He 9,24-28  *  Mc 12,38-44

 

 

Frères et sœurs,

 

            Nous l’avons entendu ! Avons-nous compris ? Une grande existence, nous n’en sommes pas encore là et, ce n’est pas demain que nous donnerons nos deux derniers francs ? Et qu’est-il advenu de cette veuve après ? Elle qui avait donné tout ce qu’elle avait pour vivre.

            Une chose est certaine, il ne restait rien que les oiseaux de proie qu’étaient certains scribes pour les saisir de leurs griffes et les dévorer. l’Histoire ne dit pas ce qui est arrivé par après pour cette veuve.

 

            Mais ne nous faisons pas de soucis. Dieu qui a créé les fleurs des champs, Dieu qui nourrit les oiseaux du ciel, Dieu qui a vu sa générosité, il aura pris soin d’elle avant de lui donner une place de choix auprès de lui, tout près de lui dans son Royaume.

            Dieu n’abandonne jamais personne. Il a confié la veuve de Sarepta au prophète Elie et, elle n’a manqué de rien, ni elle, ni son fils. Sa propre mère, Dieu, dans la personne du Christ Jésus, l’a confiée à son disciple préféré qui l’a prise chez lui, qui a veillé sur elle avec la tendresse qu’on imagine.

            Non, Dieu est amour et jamais il n’abandonne qui que ce soit, quelques soient les apparences.

 

            Et puis, Dieu ne nous demande pas de donner nos deux derniers francs. Son exigence est d’une autre nature et va beaucoup plus loin. Il attend, non pas tout ce que nous avons, mais tout ce que nous sommes. Il attend que nous nous donnions nous-mêmes. Nous devons à son exemple nous vider de nous-mêmes, de toutes formes d’égocentrisme et, céder en nous dans notre coeur toute la place et à Dieu, et aux autres.

            Ne l’oublions jamais, le Seigneur Jésus, lui qui était Dieu, il n’a pas jalousement retenu pour lui sa nature de Dieu, mais il s’est vidé de lui-même, de tout ce qu’il était et est devenu homme semblable à tous les autres hommes. Et il a peiné, il s’est anéanti, il s’est fait obéissant jusqu’à mourir sur une croix. Là, frères et sœurs, est la Sagesse de Dieu.

 

            Et nous, nous devons devenir ce que lui est. Ne sommes-nous pas ses enfants ? Sa propre vie ne circule-t-elle pas à l’intérieur de nos veines ? Est-ce que il n’est pas en train de construire en nous notre coeur de ressuscité ?

            Nous devons devenir ce qu’il est : pur accueil des autres, pur don de nous-mêmes, gratuité, transparence, limpidité, lumière. Et pourquoi ne pas espérer que cette merveille s’accomplisse pour chacun d’entre nous ? Pourquoi ne pas prendre le risque d’aimer jusqu’au bout ?

 

            Certes, pour aimer, il faut entrer dans le mystère de la croix, il faut oser se perdre pour se trouver en vérité. Je rappelle cette parole de l’Apôtre Paul a ses disciples de Corinthe : « Rappelez-vous quand j’étais parmi vous, je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus, et Jésus crucifié. J’ai renoncé aux arguties de la sagesse humaine et j’ai présenté sous vos yeux un Dieu sur une croix ».

 

            Telle est, frères et sœurs, la vérité, la sagesse, l’avenir, et pour nous et pour le monde. C’est quelque chose de paradoxal, c’est ...?... Mais le prophète Elie l’a dit à cette veuve qui elle aussi craignait de mourir : « N’aie pas peur ! »

            Et c’est la première parole que notre Pape Jean-Paul II a prononcé lors de sa toute première allocution : « Frères et sœurs, n’ayez pas peur ! » Mais Dieu comprend nos hésitations. Il est patient, il est l’amour et il attend.

 

            Et puis, regardons les choses en face, le mois de novembre nous y invite. L’heure viendra où nous devrons tout abandonner. Je pense à l’heure de notre mort où d’autres partagerons notre avoir et où notre unique richesse sera notre tunique d’amour. Cela n’a rien d’effrayant pour le chrétien. Le Seigneur Jésus aujourd’hui encore nous montre le chemin.

            Dans cette Eucharistie, nous évoquons de manière concrète - dans un réalisme que rien au monde ne peut réaliser - nous évoquons sa mort sur la croix. mais aussi, au-delà de cette mort, la résurrection ; au-delà de notre mort, notre résurrection. Et notre tenue de ressuscité, nous l’édifions nous-mêmes chaque fois que renonçant à nous, nous posons un acte de véritable amour.

 

            Frères et sœurs, soyons donc logique dans notre foi ; prenons le risque d’aimer et tout nous sera finalement donné.

 

 

 

                                                                                              Amen.


Chapitre : La Toussaint de l’Ordre.       13.11.94.

      Quel type de sainteté pour aujourd’hui ?

 

Mes frères,

 

            La Toussaint de l'0rdre est occultée, cette année, par l'avant dernier dimanche du cycle liturgique. Je vais ce matin la sortir de l’ombre car je pense qu'elle peut nous enseigner quelques vérités pour aujourd'hui. Je dis bien : pour aujourd'hui.

 

            La question qui me trotte dans la tête depuis longtemps, depuis quelques mois, est celle-ci : quelle forme de sainteté s'impose à nous aujourd'hui ? Nous vivons dans un contexte social, économique, culturel ; quelle coloration mondiale ! Nous n'avons pas le droit de nous en séparer même si nous sommes protégés par nos cloîtres et nos murs de clôture.

            Renier ce contexte, ce serait, à mon sens, perpétrer un crime, ce serait une trahison car c'est ce contexte qui nous porte. Il nous porte et c'est grâce à lui que nous vivons. Mais, il attend de nous aussi en retour un apport spécifique. Cet apport doit l’enrichir en l’interpellant, en lui dévoilant un sens et puis en lui ouvrant un chemin d'avenir.

            Car aujourd'hui, ce qui fait peut-être le plus défaut à nos contemporains, c'est de trouver un sens à ce qu'ils vivent, un sens à ce qu'ils subissent . Le monde actuel vit sous la coupe d'idéologies qui exaltent l'homme et sa puissance et qui, en même temps, l'asservissent et l'annulent. Je vais dégager deux de ces idéologies.

 

            Il y a d'abord le mythe de la croissance indéfinie par l'union du capital et du travail. Ceux parmi vous - probablement les Abbés - qui suivent quotidiennement la chronique économique du journal, savent que tout se définit en terme de croissance, tout ! Si vous ouvrez le mensuel de la Fédération des Industries de Belgique, vous verrez toujours au même endroit des graphiques qui vous donnent l'évolution de cette croissance.

 

            Il y a aussi une autre idéologie : le fanatisme, le fanatisme religieux fondamentaliste. Ne pensons pas uniquement à l'Islam, il y a bien d'autres formes pseudo-religieuses de fanatisme. Il y a le Front National, il y a le Vlaams Block, enfin toutes des choses qui veulent une radicalisation de la vie publique, qui veulent une purification de la société en éjectant les éléments étrangers.

            Vous connaissez ou vous ne connaissez pas, mais quand j'étais plus jeune, on chantait ça. C'est très beau comme mélodie. Je ne vais pas le chanter ici, mais ça commence ainsi : Et que périsse l'étranger ! C'est ça aujourd'hui, c'est ça les idéologies qui sont pseudo-religieuses mais qui sommeillent au coeur de chaque homme car, on a toujours peur de l'autre, de l'autre qui est différent.

 

            Alors, mes frères, dans un tel contexte, au stade actuel de l'évolution du cosmos, quel type de sainteté dans nos monastères, ici, pouvons-nous proposer ? 0n peut d'abord rappeler un type qui remonte aux origines et au Christ lui-même. Dans ce type de sainteté, le moine est vu comme un être épiphanique. Il doit être par sa vie personnelle et communautaire une manifestation de la création nouvelle.

            Dans les récits primitifs concernant des moines qui ont réellement vécu, c'est certain. Mais vous savez, tout ça a été enjolivé. Mais il y a là en dessous de ces légendes, il y a un symbole.

 

            Voyez ces moines qu'on découvre dans le désert. Si nous avions célébré la Toussaint de l'Ordre, nous aurions chanté la magnifique hymne :Avete, so1itudinis claustrique mites incolae. Il nous dit que vous aviez de ces hommes parvenus à l'état angélique qui vivent tout nu dans le désert et qui n'ont besoin de rien. Ils vivent avec les animaux, ils ont retrouvé l'état adamique. Ce sont des êtres épiphaniques.

            Naturellement pour nous, nous ne devons pas en arriver à ces sommets. Mais quand même, nous devons être une manifestation de la création nouvelle, là où ne règne plus , où on ne respire plus que 1'agapè, que la charité, que l'amour.

 

            Imaginez un monastère où ce serait ainsi , je me demande alors si ce ne serait pas la fin du monde ? Vous voyez, ce serait arrivé ! Toute l'évolution du monde - le travail de l'Esprit - qui lentement s'élève jusque arriver au but. Il aurait produit, il aurait produit une création nouvelle, limitée à un lieu, mais tout de même qui serait là. Un peu comme lentement l'humanité est montée jusqu'à l'apparition de cet homme Jésus qui était en même temps Dieu.

 

            Voyez, mes frères, c'est là que doit conduire une Visite Régulière ! Cela doit nous aider à aller plus loin, nous soulever vers ces, vers cette légèreté parce que on devient léger alors. Ce n'est pas qu'on devient éthéré, non, mais la chair se spiritualise parce qu'elle est vraiment devenue le temple de 1'Esprit Saint.

            Et alors ce moine épiphanique, il est devenu, il doit être - car c'est le terme vers lequel nous tendons - il doit être gratuité, transparence, innocence, douceur, amour. Voilà tout ce qu'il doit être. A ce moment-là - encore une fois - il est arrivé quelque chose d'unique.

            Et un tel homme, disons, même imaginons une telle communauté, eh bien, elle remet toute chose à sa place car elle va à contre courant du monde, au lieu d'avoir cette croissance indéfinie qui se construit sur des ruines et des malheurs, sur des monstruosités.

 

            Rappelez-vous ce que le Père Léon de la communauté de la Poudrière à Bruxelles nous en a dit, lui qui est plongé là dedans. Je rappelle ceci : il a participé à un débat télévisé avec Monsieur Gandois, le PDG de Cockerill-Sambre et en même temps du Groupe Pechiney, avec la fille de Monsieur Delors qui est le Secrétaire de la Commission Européenne, et puis le Ministre des finances belge Mesdag.

            Et lui, le Père Léon, il leur a dit, il a osé dire : voilà en réalité ce qui se passe aujourd'hui, moi qui arrive du quartier du diable à Bruxelles. Vous voyez ! Il montre alors silencieusement lorsqu'il est ainsi, il montre silencieusement où est la vérité, la vérité pour aujourd'hui, pour aujourd'hui

            Et c'est ainsi qu'était le Christ Jésus, et les apôtres, et les premiers chrétiens, et les premiers moines : c'était ce qu'ils faisaient. Et le monde d'aujourd'hui a besoin d'hommes et de femmes de cette trempe, et il les attend, il les attend.

 

            Maintenant, ce type classique de sainteté monastique va de pair avec un second qui est plus original et qui, à mon sens, est redoutable. C'est sur celui-là que mon regard se porte depuis tout un temps, le regard de mon coeur.

            Je pense à ces frères - laissons de côté les sœurs, nous sommes entre hommes ici. Et puis, j'ai plus facile de parler au masculin, mais c'est aussi dans les monastères de moniales - je pense à ces frères marqués de traumatismes irréversibles et dont le moi préfabriqué - Zundell - est trop lourd à porter.

            Et ces frères, ils se traînent, ils trébuchent, ils tombent, ils chutent, ils rechutent sans jamais s'en sortir. Ils sont une épine dans le pied de leur Abbé, et dans la main de leur Abbé, et des frères, et de la communauté ; et parfois, on voudrait les voir à cent mille lieux.

 

            Eh bien, mes frères, il faut aller chercher dans le secret le plus intime de leur conscience, là où Dieu habite et voit. Et je pense que de tels frères - et je me demande si je ne dois pas me ranger parmi eux, prendre place dans leur rang ? - je pense que ces frères sont dans le monastère l'écho, l'écho fidèle, l'écho lointain de la misère invraisemblable parfois de ces jeunes innombrables, jeunes et moins jeunes, plongés dans des misères sans fond aujourd'hui dans le monde. J'en connais.

            Je vais vous en citer un. C'est un garçon de 29 ans, petit trafiquant de drogue - et drogué aussi naturellement - qui va faire de petits séjours régulièrement de deux, trois mois en prison. Chaque fois qu'il est pris, le voilà en prison, puis il en sort ; puis il recommence car il ne peut rien faire d'autre.

            Or, ce garçon a été trouvé pendu dans sa cellule le 14 Août de cette année, le jour même où ses parents - dont il est le fils unique, l'enfant unique - rentraient des Etats-Unis où ils avaient rendu visite à un membre de leur famille.

 

            Eh bien, j'ai reçu dernièrement une lettre de la maman de ce garçon. Elle me dit qu'elle a retrouvé et fouillé les papiers du garçon. Car, quand il était en prison, que faisait-il ? Eh bien, il écrivait, il écrivait des poèmes, il écrivait aussi à ses parents.

            Et la maman a trié tout ça et à décidé de le mettre au net en le tapant à la machine. Et elle me dit qu'elle a l'intention de le publier. Elle m'a envoyé deux échantillons de ces lettres. Eh bien, je vous assure que c'est magnifique !

            Voilà donc le garçon dans son âme, là où personne n'a jamais eu accès ; il est là. Eh bien, c'est ça que voit Dieu ! Et ça, ce sont, je dirais presque, des saints pour aujourd'hui, méprisés de tous mais portant leur misère. Car ce garçon était schizophrène. Donc, voyez !

 

            J'en connais encore d'autres. Une femme, elle, elle a eu une vie quelque chose d'absolument invraisemblable et épouvantable. Elle est morte du sida qu'elle a voulu contracter volontairement. Et elle le transmettait aux autres volontairement. Elle prenait de son sang contaminé et le mettait dans une seringue de drogue qu'elle donnait à un autre. L’autre prenait la seringue, se droguait et attrapait le sida. Voyez un peu !

            Eh bien, quand on connaît maintenant l’Histoire de cette femme dès le début, mais malgré tout ça elle a réalisé des choses, oui malgré tout ça ; et comment elle est morte ! Eh bien, il faut s'incliner devant, ce sont des saints d'aujourd'hui.

 

            Eh bien, il y en a comme ça dans les monastères. Ils font partie des cellules d'un corps. Le Corps monastique leur donne la santé qui est la vie éternelle. Puis alors comme ils sont mystiquement, mystérieusement reliés à d'autres dans le monde, eh bien, ils sont pour aujourd'hui, pour aujourd'hui, des sauveteurs mystérieux et irremplaçables dont la mission nous sera révélée un jour.

 

            Mais voilà, mes frères, je pense que maintenant nous avons découvert de nouveaux saints dans notre Ordre. Et c'est leur fête aujourd'hui, la fête de tous ceux qui sont morts dans des conditions pareilles ; et puis encore de tous ceux qui sont en vie et qui continuent maintenant. Comme je le disais, nous sommes peut-être de ces quelconques ?

            Car si nous voulons voir la sainteté qui nous est proposée, à laquelle je faisais allusion tout à l'heure, de ces premiers moines, et même il s'en trouve encore aujourd'hui dans nos monastères, mais qu'est-ce que nous sommes à côté ? Nous sommes des quelconques.

 

            Eh bien, nous pourrions peut-être réfléchir à tout ça. Et je pense que ça tombe bien pendant la Visite Régulière. Cela incitera les Visiteurs à l'indulgence et puis, ça versera dans notre coeur le baume de la confiance.


Chapitre : Solennité du Christ-Roi.        21.11.94.

      1. Le fait du Christ Roi de l’univers.

 

Mes frères,

 

            Nous avons fêté hier la Solennité du Christ-Roi. Je n’en ai rien dit et nous avons entendu une belle homélie. Mais je pense que nous pouvons encore réfléchir à ce que signifie non seulement cette solennité, mais aussi le fait, le fait du Christ Roi de l’univers. Car cela fait aussi des perspectives inouïes sur notre destinée d’homme.

 

            Le Christ est Roi de l’univers. Quand on dit Christ - pour nous, c’est devenu un attribut - on ne sait plus très bien ce que cela signifie. Cela signifie exactement ceci : que l’Homme-Jésus, cet homme dont le nom est Jésus, il était appelé fils de Joseph au plan, je dirais, de l’état civil. Même s’il était le fils de Dieu, eh bien ce Jésus, il a été immergé, baigné dans l’Esprit Saint. Il y a eu une onction, une onction qui l’a consacré Roi.

            Donc, Christ signifie Roi. Dire le Christ-Roi, c’est presque une tautologie. L’Homme-Jésus a été sacré Roi du cosmos par qui ? mais par Dieu, pas par les hommes ! Ce ne sont pas les hommes qui l’ont choisi. Les hommes n’ont pas voulu de lui comme roi.

 

            Et nous avons là un phénomène assez bien typique de notre nature pécheresse. Ce qui vient de Dieu, à priori nous n’en voulons pas parce que ce n’est pas de notre univers, ce n’est pas de notre bord, ça ne correspond pas à ce que notre chair attend.

            Eh bien voilà, nous préférons le rejeter et choisir ce qui vient de nous, même si ce sont des choses difficiles, même à la limite si ce sont des choses répugnantes. Voilà, mes frères, une première chose. Et cette solennité, encore une fois, jette une lumière sur ce que nous sommes en vérité.

 

            Maintenant, quand on dit Roi de l’univers, Roi du cosmos, il est toujours bon de revenir aux mots originaux. Quand on dit Roi, c’est le basileus. Et le basileus, c’est le monarque, c’est à dire que c’est celui qui est le seul à pouvoir commander. Ce n’est donc pas un régime démocratique ? Non, il est le monarque.

            Et attention ! Ce n’est pas un despote, c’est un monarque qui est l’incarnation même de l’Amour. Donc, se donner à lui, entrer dans ce qu’il propose, c’est vraiment se livrer, s’abandonner tout entier à l’Amour.

 

            Mais vous voyez, on pourrait encore remonter et dire : Mais qu’est-ce que c’est que l’Amour ? Eh bien, une toute petite note : l’Amour, l’agapè, l’Amour vrai, il est absolument impossible d’en avoir une connaissance notionnelle. Nous ne pouvons le connaître que dans la mesure où nous sommes possédés par lui. Mais alors, nous n’avons pas de mots pour en parler.

            Quand on dit Dieu est Amour, il n’y a pas de vocabulaire dans notre univers matériel pour définir le fait, ce que est existentiellement l’Amour. C’est une personne. Et c’est dans la mesure où on est totalement en communion avec elle que on peut alors très bien savoir ce qu’est l’Amour. Mais alors, c’est absolument impossible de l’expliquer.

 

            Nous sommes dans le monastère entre autre pour faire cette expérience-là, pour faire cette expérience d’être possédé par l’Amour, ou par l’Esprit Saint si vous voulez, pour devenir des hommes spirituels pour alors vraiment savoir ce qu’est l’Amour, mais sans jamais pouvoir en parler.

 

            Maintenant, mes frères, il est déjà temps d’aller à l’Office et j’ai à peine commencer à caresser ce que je voulais vous dire. Mais ça ne fait rien, ce n’est pas encore la fin du monde cette nuit !


Chapitre : Solennité du Christ-Roi.        27.11.94.

      2. Dieu en toutes choses.

 

Mes frères,

 

            Saint Cyril de Jérusalem, que nous avons écouté au cours des Vigiles, m’encourage à poursuivre ce que j’ai osé entreprendre la semaine dernière. Il nous a rappelé avec ses paroles à lui que l’avènement du Christ est un événement qui a valeur d’éternité.

            Le premier avènement est encore en train de s’actualiser aujourd’hui et le second avènement est déjà présent au coeur de chacune de nos vies, car l’Homme-Jésus est le sommet de la création de Dieu. Il est Dieu entré dans la chair, entré dans la matière pour, de l’intérieur et de l’extérieur, lui donner son sens véritable.

            Et nous-mêmes, nous sommes des cellules de son corps de chair. Il est notre frère en même temps que notre Dieu ; il est notre moteur en même temps que notre aimant, aimant dans le sens qu’il nous attire comme l’aimant attire irrésistiblement la limaille.

 

            Et le Seigneur Jésus a reçu pour mission de Dieu son Père, de conduire à son terme un projet grandiose, un projet qui ne pouvait germer que dans le coeur de Dieu, à savoir : pousser le créé jusqu’au moment où Dieu sera tout en toutes choses.

            A ce moment, il y aura une telle convivialité, une telle union sponsale entre Dieu et le cosmos matériel que celui-ci sera devenu une Parole que tout être intelligent pourra comprendre, une Parole qui nous dira qui est Dieu.

            Cet univers totalement transfiguré sera lumineux de la lumière qu’est le Christ. Et cela, encore une fois, à partir de cet homme de chair qu’est Jésus de Nazareth.

 

            C’est presque trop beau pour être vrai ! Et pourtant, c’est la raison pour laquelle nous sommes ici dans ce monastère, car Dieu et le Christ ont besoin de collaborateurs. Ils ont voulu s’adjoindre des collaborateurs intelligents qui accepteraient d’entrer dans ce projet, qui y seraient dévoués, qui y seraient acquis.

            C’est là le sens cosmique, le sens eschatologique de la vocation monastique, de toute vocation chrétienne, de toute vocation d’homme finalement. Mais le moine est spécialement appelé à cette mission.

 

            Autrefois - j’ai encore connu cette époque - on enseignait qu’on entrait dans le monastère pour sauver son âme, et puis le reste, ça pouvait aller à vau-l’eau. L’essentiel était de sauver son âme, donc aller dans le paradis et, tout le reste pouvait être précipité dans l’étang de feu. On avait sauvé son âme.

            Et pendant des dizaines et des dizaines d’années, des générations d’hommes et de femmes ont construit leur vie monastique là-dessus. Et c’était bien parce que à l’époque les choses étaient vues ainsi.

            Mais nous avons tout de même évolué depuis lors. Et maintenant, nous savons que si nous sommes dans le monastère, c’est pour travailler à une oeuvre commune dont l’inspirateur est Dieu dans la personne du Christ aujourd’hui, et dont nous sommes les artisans avec lui, et comme lui.

            Il suffit donc de nous ouvrir bien simplement avec confiance à sa présence et à son action en nous. Car, lorsque un moine arrive à ce terme ultime qui est l’heure où ce n’est plus lui qui vit mais que c’est le Christ qui vit en lui, où c’est Dieu qui vit en lui, où il est devenu lumière de la lumière de Dieu, à ce moment-là le projet de Dieu s’est accompli dans cet homme et le point omega est atteint à cet endroit précis.

            Alors si c’est toute une communauté, je l’ai rappelé l’autre jour, si c’est toute une communauté, alors c’est quelque chose d’absolument extraordinaire. C’est vraiment, vraiment le sommet de toute beauté.

 

            Donc, l’Esprit Saint, que veut-il faire ? Eh bien, il veut que chaque homme dans une communauté tende vers ce sommet ; et puis alors, que la communauté comme telle l’atteigne.

            Il faut reconnaître bien sincèrement que l’Esprit Saint est un grand naïf. Il pense que ça va se réaliser ainsi. Et en fait, il se heurte à des foules d’obstacles qui sont les blocages des hommes et les blocages des communautés.

            Mais malgré tout, comme il est l’Amour, il est certain qu’il y arrivera. Il le sait qu’il arrivera parce que l’amour est toujours, toujours vainqueur.

 

            Ceux d’entre vous qui ont vu mourir des frères ici, qui les ont vu dans leurs dernières heures, leurs dernières minutes, ils savent bien qu’à ce moment-là il y a quelque chose qui se passe, qui n’a jamais été avant dans le cours de la vie de ces hommes ; ils savent que par la fine pointe de leur être, ils ont atteint ce but et que, finalement, l’Esprit Saint, Dieu, le Christ ont été vainqueurs.

 

            Eh bien voilà, mes frères, à quoi nous pourrions penser pendant ce temps de l’Avent qui est le temps d’un avènement, qui est le temps d’une venue, d’une arrivé, une arrivée qui est de tous les jours. Lorsque Dieu nous propose sa volonté, il nous propose d’accepter sa venue, il nous propose de fêter son avènement et son triomphe en nos coeurs.

 

            Mais voilà, mes frères, encore une fois un petit programme pour le temps de l’Avent. Ce n’est pas fini, je vais encore poursuivre. Mais enfin, on sait toujours bien quand on commence à parler, mais on ne sait pas toujours ce qu’on va dire. Nous laisserons les choses pour un autre dimanche, pour une autre occasion.


Chapitre : Récollection de Décembre.     04.12.94.

      1. Un climat communautaire chaleureux.

 

Mes frères,

 

            Notre jour de récollection est l’occasion idéale pour amorcer une réflexion au sujet d’un point de la Visite Régulière. Je vais vous le rappeler :

 

                        L’absence de recrutement depuis une dizaine d’années déjà est ressentie comme une épreuve. D’une part, elle vous indique un esprit de foi en Dieu qui seul est maître en la matière ; d’autre part, elle nous interpelle quant à la responsabilité de chacun dans la création d’un climat communautaire plus chaleureux et plus attirant pour les jeunes.

 

            C’est ce dernier point, mes frères, qui devra retenir notre attention. Il est question de la création d’un climat communautaire plus chaleureux. que faut-il entendre par là ? Je pense que tout est en nuance et en contraste.

            Si je suis un extraverti, un homme de contact, un homme de relation curieux de ce qui se passe à l’intérieur, à l’extérieur, si j’aime faire du vent autour de moi, je vais trouver que le climat, ici, est étouffant. J’étouffe qui ne se passe rien, qui n’arrive rien. J’étouffe !

            Par contre, si je suis de tempérament introverti, réservé, discret, silencieux, méditatif, je vais trouver que le climat communautaire correspond à ce que je cherche et je l’estimerai suffisamment chaleureux.

 

            Vous voyez, mes frères, il y a là des extrêmes entre lesquels nous devons essayer d’établir une vérité objective, c’est à dire une vérité au regard de Dieu. Il nous appelle ici dans un but bien précis.

            Il est nécessaire, comme vous l’avez compris, de transcender les clivages. Ce n’est pas ci ou ça. Le climat communautaire sera chaleureux si la chaleur règne dans les cœurs ; dans la pratique, si les cœurs sont ouverts à l’Esprit Saint.

            L’Esprit Saint est feu, l’Esprit Saint est volcan, l’Esprit Saint est chaleur, l’Esprit Saint donne croissance, l’Esprit Saint est un printemps et un été perpétuel, l’Esprit Saint ne connaît pas d’hiver.

 

            Il ne s’agit donc pas, mes frères, de créer un climat artificiel, de forcer les choses. Il s’agit tout simplement d’aimer, de s’aimer soi-même et d’aimer les autres. N’oublions pas que la référence, c’est l’amour qu’on a pour soi. Il nous est demandé d’aimer notre prochain comme nous-mêmes. Si je ne m’aime pas, comment serait-il possible que j’aime les autres ? C’est pas possible !

            Cet amour pour soi, ce n’est pas de l’égocentrisme, ce n’est pas de l’égoïsme, ce n’est pas de l’autolâtrie ? Non, c’est un saint et véritable amour de soi. Cela veut dire que je désire tout, que le dessein de Dieu sur moi s’accomplisse et, s’accomplissant sur moi, il s’accomplit aussi chez les autres. Je vais donc tout mettre en oeuvre pour que cet objectif humain se réalise.

            Il faut donc pour créer un climat communautaire chaleureux un regard de foi. Non pas un regard charnel qui juge et qui classe. Il existe des classifications, je le répète. Il y a des extravertis et des introvertis, il y a des retentissements primaires et des retentissements secondaires, même des retentissements tertiaires. Cela, c’est sans fin. On peut toujours classer et définir.

 

            Il faut donc regarder la situation, nous regarder nous-mêmes, regarder les autres avec des yeux qui ne sont pas des yeux d’animaux, et des animaux qui ont peur, qui se méfient, qui pour être certains attaquent. Le plus facile pour se défendre, c’est d’attaquer le premier !

            Vous voyez, c’est ça l’animalité qui est en nous. Il faut avoir suffisamment de lucidité pour le reconnaître. Elle est en chacun d’entre nous et, nous devons le savoir et y prendre garde. Nous devons laisser notre regard s’illuminer par le regard d’un autre, par le propre regard de Dieu.

 

            Eh bien, on est ici chez Dieu, dans sa maison, dans son palais. Donc si on est ici chez Dieu, on obéit à la loi de cette maison-ci. Et la loi de Dieu, nous la connaissons, c’est l’Amour.

            Alors on a des pensées, on a des paroles, on a des gestes, on a des attitudes qui sont inspirées par l’amour ; non pas par l’ambition, non pas par la peur, non pas par la convoitise, non pas par la jalousie, mais par l’Amour. Cela, c’est l’ambiance qui permet au climat communautaire de devenir chaleureux et de le rester.

            Mais nous ne devons pas maintenant aller regarder ce qui se passe ailleurs. Ce qui se passe ailleurs, nous n’avons pas à en juger. Si on va dans d’autres communautés pour quelques jours, on remarque des petites choses, mais il est impossible d’entrer dans l’âme de cette communauté. On peut en être édifié ou mal édifié, c’est bien, mais on a toujours quelque chose à en retirer.

 

            Alors comment ? La question est celle-ci : comment concrétiser ce regard de foi dans la vie courante, dans la vie bien concrète de tous les jours ? Nous ne sommes pas encore totalement métamorphosés en enfants de Dieu. Ce n’est pas la vie du Christ qui a totalement triomphé en nous. Nous ne sommes pas encore devenus Amour.

            Nous sommes encore en état d’apprentissage. Le monastère, la maison de Dieu est une école où nous apprenons à penser, à réagir, à vivre à la manière de Dieu, je le rappelle, non pas à la manière, à la manière d’animaux raisonnables. Mais voilà, l’apprentissage est à poursuivre.

 

            Et puis, il y a toute une croissance à l’intérieur de l’amour qui est à favoriser. Nous ne devons pas être les uns pour les autres des obstacles durant cette croissance. Alors comment donc aider cette croissance ? Comment faire ? Comment exprimer au-dehors l’amour qui est dans le coeur ? Comment faire ? Et de la réponse à ces questions-là dépendra la chaleur du climat communautaire.

 

            Alors, mes frères, puisque nous sommes le jour de notre récollection, je vous demande de réfléchir chacun pour votre part à cette question. Donc je résume : un climat communautaire chaleureux dépend du degré de chaleur, du degré d’amour qui se trouve dans le coeur.

            Attention ! Il s’y trouve déjà, l’Amour. Il ne faut pas penser que c’est quelque chose que nous devons recevoir et que nous devons apprendre en commençant à rien ! Non, nous sommes habités par l’Esprit de Dieu. C’est l’Amour qui est le moteur de notre agir, sinon nous ne serions pas ici dans le monastère.

            Mais comment faire pour que cet amour se manifeste discrètement mais bien réellement au-dehors et que ainsi, nous soyons encouragés les uns les autres à mieux aimer ; et que nous grandissions dans l’amour, et que l’Abbaye, notre communauté devienne vraiment alors un endroit où fermente, ou fermente la vie divine qui est amour ?

 

            Mais voilà, réfléchissez un peu à cela ! Moi, pour ma part, j’ai déjà réfléchi. Regardez un peu, nous sommes ici tout de même quelques-uns. Il y a certainement beaucoup d’idées. Eh bien, dimanche prochain, nous mettrons en commun le fruit de nos réflexions. S’il y a des suggestions qui sont utiles, eh bien nous prendrons les mesures nécessaires pour les mettre en pratique.

            Je pense que ce sera bien. Et cette petite phrase de la Carte de Visite n’aura pas été inutile. Elle nous interpelle quant à la responsabilité de chacun : ...la responsabilité de chacun dans la création d’un climat communautaire plus chaleureux et plus attirant pour les jeunes.

 

            Cette petite incise plus attirant pour les jeunes, c’est bien ! Il fallait la mettre puisque il était question de l’absence de recrutement. Mais cela ne voudrait pas dire maintenant qu’il faudrait mettre de la publicité dans les journaux : Venez voir à l’Abbaye de Rochefort des jeunes et un climat chaleureux qui va vous séduire !

            Non, cela doit s’opérer dans la gratuité, cela ne doit pas être dans l’intention de, non, ce doit être gratuit. Et quand ce sera gratuit, ce sera vrai. Et pour le reste, comme il a été dit, Dieu est le seul maître en la matière. Nous sommes ici chez lui.


Chapitre : Climat communautaire chaleureux.

      2. Quel est le rôle du moine ?

 

Mes frères,

 

            Nous remarquons, du moins ceux qui prennent part à l’Office des Vigiles, que le Pères de l’Eglise ne séparent jamais le second avènement du Christ du premier. Ils ont même soin de placer l’accent sur le second avènement. A ce moment-là, le Christ aura entièrement accompli sa mission et, comme dit l’Apôtre, il remettra sa Royauté à son Père. Lui ayant soumis tout, il remettra alors le produit de son travail à celui qui l’a investi de cette mission. Et alors, Dieu sera tout en toute chose.

 

            Mais alors, quel est le rôle du moine ? Hier, nous avons abordé la question du climat chaleureux qui doit régner dans les communautés monastiques. A mon sens, ce climat ne peut être créé et entretenu que si le moine a une haute idée de sa vocation, s’il ne la situe pas à ras de terre, mais si en entrant dans une sorte d’extase - dans le sens étymologique du mot - sortant de lui-même, il se laisse totalement assumer par le Christ comme collaborateur de ce fameux projet divin.

 

            A ce moment-là, son coeur se dilate parce que il a enfin sous ses yeux et quasiment dans ses mains quelque chose de valable. Il n’y a rien dans la création qui puisse combler le coeur de l’homme, seul le Créateur peut l’emplir. Et le Créateur, ne l’oublions pas, est Amour.

            A ce moment-là, le moine est véritablement un homme. Ce n’est pas un avorton, c’est un homme. Et il lui sera possible à ce moment-là d’exercer une véritable charité. Il sera devenu charité. Il lui sera possible de nourrir une amitié véritable avec tous ses frères et de travailler - cela se fait tout seul - à la chaleur qui doit régner dans un Corps en bonne santé.

 

            Eh bien, c’est vraiment possible cela parce que le moine est un membre privilégié de ce grand Corps dont le Christ est la tête. Il est une cellule. Et dans un Corps, il y a une multitude de membres, comme dit l’Apôtre, et tous ont leur fonction. Et quelle pourrait être la fonction du moine à l’intérieur de ce Corps ?

            On pourrait dire : il sera l’œil parce que il pourra bientôt - mox dit Saint Benoît car ça peut aller très vite - il peut bientôt, son coeur étant devenu pur, voir la lumière de Dieu et reconnaître le Christ ; vraiment le voir.

 

            Oui, mais vous voyez qu’il est l’oreille parce que il est un écoutant. Il écoute ce que Dieu dit. Il écoute au cours de la psalmodie qui, je le rappelle car on ne le dira jamais assez, est une écoute. Il écoute aussi de manière plus poétique, il écoutera le chant des sphères comme disaient les anciens, donc il écoutera toute l’harmonie de la création. Oui, on peut dire qu’il est une oreille, on peut dire beaucoup de choses.

 

            Oui, mais il mène aussi une vie cachée. Personne ne sait ce qui se passe en lui. Il s’est retiré de la société des hommes pour entrer dans une autre société qui est celle de Dieu, celle des anges et celle des saints.

            On pourrait alors dire qu’à l’intérieur du Corps, il est là une petite glande, mais une glande qui régule absolument tout. Il est une glande comme une hypophyse, toute petite mais qui est le régulateur de tout le Corps.

            Voilà, on peut dire que là il est un peu une partie de tout cela. La petite Thérèse cherchait elle aussi ce qu’elle pouvait être vraiment. Mais je serais l’Amour, a-t-elle dit. Eh bien, à l’intérieur du Corps, le moine a donc cette place.

 

            Et si maintenant il se laisse investir, s’il se laisse grandir et transformer par la vie de ce Corps dont le Christ est la tête, dont l’âme est l’Esprit Saint, à ce moment-là il reçoit en partage tous les privilèges du Corps. C’est à dire que il recevra la vision en vérité des personnes et des choses. Il verra les personnes, il verra les choses exactement comme le Christ les voit. Il recevra l’intellection des mystères.

            Cela ne veut pas dire qu’il va devenir un grand théologien, non ! Mais c’est une intellection qui lui fait pénétrer dans l’intime de Dieu là où tout se décide, là où tout s’organise. Il le saura, il y pénétrera. Il y est déjà puisque il est une cellule vivante de ce Corps.

            Et puis, il aura la liberté et la domination du monde. Et là aussi, il le saura. Le Christ a dit : « Ayez confiance, moi, j’ai vaincu le monde ! ».Eh bien, le moine qui est devenu une cellule vivante du Christ, il peut dire exactement comme le Christ : « Moi, j’ai vaincu le monde ! ».

 

            Il participe donc à la Royauté du Christ. Comme le dit l’Apôtre Paul aux Ephésiens : « Il nous a ressuscités avec - c’est un mot grec, il nous a coressuscités - Il nous a ressuscités avec et il nous a faits asseoir avec - encore une fois - au plus haut des cieux - dans les cieux des cieux - à l’intérieur du Christ Jésus ». C’est tout à fait ça !

            Donc, dans le Christ dont il est devenu une cellule bien vivante, parfaitement assimilée, à ce moment-là il est ressuscité déjà avec le Christ qui lui est là-bas dans le plus haut des cieux. Et il a été installé, assis avec le Christ.

            Les mots grecs sont d’une vivacité incroyable. Une fois que c’est traduit en français, c’est dévalué, nous devons faire des efforts. Tandis que le texte grec, il est vraiment parlant, il est éloquent par lui-même.

 

            Eh bien voilà, je dirais, allons-y, mettons-nous à l’étude du grec. Il n’est jamais trop tard pour commencer. Auparavant on chantait dans un psaume, en latin, je ne sais plus lequel exactement. Mais dans la littérature monastique ça donnait, les anciens s’en souviennent peut-être : « Maintenant, je commence ! ». 

 

            Eh bien voilà, mes frères, là donc au plus haut des cieux, nous régnons avec le Christ et comme lui exactement. C’est là qu’il faut situer la vocation monastique ! Là, c’est à ces hauteurs là.

            Et alors, ce qu’on peut faire dans le monastère, ça n’a absolument aucune espèce d’importance. C’est tout à fait facultatif, c’est accessoire. C’est un moyen, disons, de l’instant, du moment, pour être davantage assimilé à la personne du Christ. Parce que c’est lui qui, seul, peut disposer les choses pour nous emboîter vraiment à l’endroit où nous devons être.

 

            Mais voilà, mes frères, restons-en là pour ce soir. Nous allons nous rendre à l’Office de Complies et nous penserons, voilà, les uns aux autres. Et nous demanderons les uns pour les autres dans cette période de l’Avent, la grâce de comprendre ce à quoi nous sommes appelés. Et nous demanderons aussi la grâce d’y répondre le mieux possible selon nos capacités.


Un climat communautaire chaleureux.      11.12.94.

      3. Suggestions pratiques.

 

Chapitre non enregistré !

 

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Un climat communautaire chaleureux.      18.12.94.

      4. Suggestions pratiques. (suite)

 

Mes frères,

 

            Nous allons poursuivre nos échanges afin de découvrir ce qui pourrait améliorer et entretenir un climat communautaire chaleureux. Il est probable que notre frère Jacques-Emmanuel a quelque chose à dire à ce sujet.

 

Frère Jacques-Emmanuel :

            Il y a une pratique qui est peut-être personnelle mais que je ne trouve pas inutile. C’est de prier régulièrement pour mieux voir les qualités des frères, pour les aimer davantage. Je pense qu’on peut voir ça humainement, mais il me semble aussi qu’il faut demander dans la prière de voir les frères comme Dieu les voit. Je pense que de cette façon-là, on est plus stable dans l’affection que l’on a pour eux, qu’avec des sympathies humaines. Donc, il s’agit quand même de quelque chose qu’il faut prendre pour finir. Ce n’est pas une activité, mais disons que c’est personnel

            Pour le reste, pour d’autres moyens humains que l’on peut utiliser, je suis d’accord avec tout ce qu’on a dit jusqu’ici, avec ce que le frère Pierre a dit, avec ce que le frère Paul-Michel a dit, avec le frère Julien. Une chose dont je me réjouis, c’est de la reprise de l’épluchement des pommes de terre. Pourvu que ça dure ! Cela me donne vraiment de la joie. Cela m’a rappelé le début de mon arrivée ici car c’était une occupation un peu extraordinaire par rapport à ce que j’avais vécu avant. Je trouvais ça bien.

 

            Il me semble que aussi le service de la vaisselle pourrait être pris mais d’une façon praticable selon les possibilités. Disons, moi en tant qu’hôtelier, je suis dispensé de ça depuis des années, du moins pour faire partie d’une équipe. Mais si je pouvais y venir librement, il y a bien souvent des jours où je pourrais y venir quand je sais qu’on n’a pas besoin de moi à l’hôtellerie. Cela arrive tout de même assez fréquemment que je ne suis pas pris tout de suite à 13H, que je peux y aller à 13H15. Il y a certains jours, comme le dimanche par exemple, où on pourrait avoir une équipe volontaire de sorte qu’il serait très rare qu’il n’y ait personne.

 

            Ceci n’a peut-être rien à voir, mais malgré tout c’est quelque chose de communautaire puisque l’accueil est communautaire. On a commencé en 1993 à préparer un local pour les pauvres. Et je voudrais exprimer le souhait que dans la mesure du possible cela puisse avancer un peu plus vite. Parce que vraiment, c’est, ce n’est pas convenable ! Je crois que pour l’accueil des pauvres on peut y mettre de la joie, mais souvent on doit accueillir des gens qui ne sont pas très faciles.

 

Frère Antoine :

            Moi, j’ai toujours peur de cet accueil des pauvres à la porte. On ne sais jamais qui on ramasse. On a souvent discuté avec les gendarmes et les policiers. Eux nous reprochent quand on a des affaires que nous faisons entrer ces gens nous-mêmes. Je préfère ne pas les voir loger ici. Qu’on les accueille, qu’on donne, ça c’est autre chose, mais pas les accueillir ici à l’intérieur.

 

Père Abbé :

            Je sais que c’est un risque. On a déjà eu des déboires. Et alors les gendarmes disent : « C’est vous qui le voulez ! Il ne faut plus nous appeler parce que voilà, c’est vous autres qui voyez les choses comme ça. Vous en portez les conséquences ».

 

Frère Jacques-Emmanuel :

            Oui, c’est vrai ! Mais disons, si on fait tout de même de l’accueil, que ce soit dans un local propre.

 

Frère Gilbert :

            J’ai préparé un papier. J’aurais cinq points à dire.

            Et d’abord, il y a une chose qu’il faut rappeler, c’est un premier point. C’est que à l’époque de Dom Guy, il y a de ça près de vingt ans, on se plaignait déjà d’une atmosphère peu chaleureuse à la Visite. cela impressionnait d’ailleurs très fort Dom Guy. Et cependant le contexte de l’Abbaye était tout différent de celui d’aujourd’hui.

            Il faut remarquer aussi qu’à l’époque il y avait plus ou moins dix novices et, cela relativise la relation que certains voudraient établir entre atmosphère peu chaleureuse et pas de recrutement.

            Et cet aspect m’amène à poser deux questions. La première serait celle-ci : ne dit-on pas partout et toujours dans les monastères qu’il y a une atmosphère peu chaleureuse ? Et une seconde question : en dessous de ce désir très légitime et évangélique d’une atmosphère chaleureuse, n’y a-t-il pas parfois un problème d’identité monastique ? Voilà, c’est les deux questions que je pose.

 

            Mon second point, c’est une constatation. C’est qu’il existe en Belgique des communautés qui sont connues pour leur atmosphère peu chaleureuse ; et il peut arriver que l’une ou l’autre de ces communautés soient composées presque exclusivement de jeunes. Cela infirme à nouveau la relation qu’on veut établir ici : atmosphère peu chaleureuse et manque de recrutement.

 

            Mon troisième point serait une anecdote. En 91-92, nous avons accueilli ici l’Abbé Dupont pendant 18 mois. Et, entre parenthèses, je dis ceci, c’est que depuis lors, Orval a accueilli deux prêtres qui étaient dans la même situation. Et pas plus tard que hier matin, j’ai appris que Orval allait accueillir un troisième prêtre qui était dans la même situation.

            Ici, et ce ne fut pas le cas ailleurs, l’Abbé Dupont ne s’est pas trouvé isolé. le frère Luc, le Frère Marc, le frère Jacques-Emmanuel et moi-même, chacun à leur place, nous avons suivi je pense avec beaucoup de chaleur humaine cet hommes dans les angoisses et les affres de quelqu’un qui doit comparaître devant une Cours d’assises.

 

            Mon quatrième point serait les solutions pratiques. Et comme première solution pratique, je proposerais ceci : que ceux qui se plaignent d’une atmosphère peu chaleureuse, atmosphère étouffante a-t-il été dit au chapitre inventaire du samedi 12 novembre, je propose que ces frères s’interrogent d’abord loyalement pour savoir si eux-mêmes ne sont pas les principales causes d’une atmosphère peu chaleureuse ?

            Et une seconde proposition serait ceci : c’est que il y a vie chaleureuse s’il y a vie communautaire, s’il y a table commune. Je rappelle que le terme cénobite désigne d’abord des gens qui mangent ensemble. Et non seulement il faut manger ensemble, mais il faut manger la même chose avec les accommodements nécessaires à chacun.

 

            Il faut aussi que la nourriture soit bien préparée. Et je souligne que dans une famille par exemple, pour que l’atmosphère soit chaleureuse, il est nécessaire que la nourriture soit bien préparée. Ce qui m’amène à dire ceci : c’est que je pense qu’il est nécessaire ici à l’Abbaye de racheter une friteuse. Et je crois rencontrer le souhait d’un grand nombre de frères.

            La présence d’une friteuse, à mon avis, fait partie de la discretio bénédictine dans un monastère belge. Le charnel est aussi spirituel disait Péguy. Et c’est la raison pour laquelle je ne m’excuse pas d’avoir des considérations aussi prosaïques.

 

            Maintenant une conclusion : quand on entend certaines réflexions, quand on voit certaines attitudes, quand on sait lire la Carte de Visite entre les lignes, on peut se demander si certains confrères se rendent compte de la chance qu’ils ont de vivre ici, au niveau spirituel, au niveau humain et au niveau matériel.

            Je pense qu’il faut faire très attention de ne pas avoir des réflexes de gosses de riches qui ne sont jamais satisfaits de ce qu’on leur donne et qui trouvent que c’est toujours mieux chez le voisin.

            Je voudrais rappeler, mais ceci à titre d’anecdote que au moment de la nomination de l’Evêque de Namur, un certain Recteur d’université disait : c’est une crapule qu’il leur faudrait comme Evêque ! Et il ne faudrait pas qu’on dise à Saint Rémy: c’est une crapule qu’il leur faudrait comme Abbé ! Cela, c’est ma conclusion !

            Maintenant j’ajoute une chose : pourquoi certains frères sont-ils absents du Chapitre conventuel du dimanche matin ?

 

Père Abbé :

            Mes frères, il est déjà presque 8 h. et je pensais en finir aujourd’hui ! Mais ma foi nous avons bien le temps. Nous avons, je ne dis pas l’éternité devant nous, mais enfin encore des dimanches et des dimanches. Mais je veux me faire l’interprète de Dom Félicien qui a encore eu un petit handicap, mais qui va reprendre demain tout tôt matin.

            Et lui, comme il dit, un moyen d’entretenir un climat chaleureux, c’est le sourire. Voilà, le sourire ! Quand on se rencontre, quand on se parle, sourire, ne pas avoir une tête de revenant, ou déprimée, non, mais sourire. On se salue et un petit sourire. Voilà, je pense que Dom Félicien a raison. Et il le pratique toujours !

 

            Eh bien, mes frères, il est 8 H; Nous allons en rester là pour aujourd’hui. Je pense que vous voyez que ça s’enrichit petit à petit et c’est une bénédiction !

 

            Pour ce qui est des frites, eh bien, je pense que vraiment ça fait partie du folklore monastique belge. Nous sommes la seule Abbaye pour l’instant où il n’y a pas de frites. Je pense que ce serait tout de même bien de remettre en route une petite friteuse sans attendre la fin de tout ceci. Que le frère Marc, peut-être le frère Gilbert, s’informe pour voir ce qu’il est possible de mettre en place.

 

Frère Jacques-Emmanuel :

            Une petite anecdote à propos de frites justement. L’autre jour, j’avais dit que j’aimais les frites et il y a un retraitant qui est allé m’en chercher un sachet !

 

Père Abbé :

            Mais écoutez, ça arrive aussi à d’autres ici...C’est pourquoi, mes frères, il faut vraiment, vraiment remettre, disons, l’horloge à l’heure. Je vois que sur ce point-là tout le monde est d’accord.


Homélie : 4° Dimanche de l’Avent.        18.12.94.

      La discrétion de Dieu.

 

Frères et sœurs dans le Christ,

 

            Nous devons partager le réalisme de notre Dieu, la simplicité et la beauté de son agir. Deux femmes enceintes se rencontrent. Elles se saluent, elles se congratulent. L’une d’entre elles, la plus jeune, porte dans ses entrailles Dieu réduit à la mesure d’un minuscule embryon.

            Car c’est bien de Dieu qu’il s’agit, Dieu qui a choisi de devenir homme parmi les hommes. La création entière a déjà basculé sur l’autre pente de son Histoire. Et pourtant, rien d’extérieur n’a changé, tout continue comme avant. Pourtant désormais, rien ne sera jamais plus comme avant.

 

            Dieu est entré dans la loi de la terre. Il est devenu chair, il est devenu matière. La matière est ainsi marquée d’un destin nouveau. Elle est sacralisée et, dans l’homme, elle est déjà divinisée. Elle a accueilli Dieu et elle est absorbée en Dieu.

            Mais que elle est grande et terrible la discrétion de notre Dieu. L’événement le plus inouï qui soit s’opère dans un silence parfait. Marie sait, Elisabeth pressent, mais ni l’une ni l’autre ne soupçonnent jusque où ira ce qui vient de s’amorcer.

            Il y avait les Prophètes et leurs paroles de feu. Mais que d’énigmes qui ne s’élucideront que peu à peu. Ce n’est jamais qu’après que nous découvrons le sens de ce qui était arrivé avant. Nous devons arriver au terme même de notre histoire personnelle pour décrypter le sens des événements qui l’ont peu à peu construite.

 

            On ne pouvait imaginer que l’énorme puissance du Créateur était toute entière incluse dans l’amour. On ne pouvait imaginer que Dieu est amour. Il a fallu que lui-même le dise, il a fallu qu’il le prouve. Mais s’il est amour, sa puissance n’apparaîtra jamais ..?..  ..?..  ..?..  ..?.. .

            Dieu devenu homme serait plus faible que l’homme. Il ne serait pas rentable, il ne serait pas productif, il ne serait pas compétitif. Dieu ne serait pas tout le vocabulaire que nous trouvons chaque jour étalé sous nos yeux ou qui frappe nos oreilles. Dieu n’est que faiblesse parce qu’il est amour.

            Et finalement, comme il ne sert à rien, on le mettrait au rebut. Et ce serait cette mort terrible sur une croix. C’est cela, Dieu ! C’est cela notre Dieu qui est amour !

 

            Dieu est entré dans la matière pour délivrer notre coeur du poids que fait peser sur lui cette matière. Et cette matière finissante débarrassée de la croûte qui l’alourdit, deviendrait translucide, légère, transparente.

            Pour comprendre, il nous suffit de regarder le corps du Christ ressuscité, un corps qui nous dit ce que sera notre propre corps lorsque il ressuscitera à son tour, qui nous dit ce que notre corps est déjà maintenant en espérance.

 

            A l’intérieur de notre corps charnel naît, et se développe, et grandit insensiblement notre corps spirituel, comme nous dit l’Apôtre Paul, un corps qui est ...?... . C’est quasi contradictoire !

            Cela veut dire un corps nouveau qui est habité par l’Esprit de Dieu, qui est devenu le support de l’amour et qui, à l’heure voulue par Dieu, heure qui correspondra avec l’instant de notre mort, ce corps sera là seul bien vivant parmi d’autres corps semblables à lui, un corps parent du corps ressuscité du Christ, un corps cellule de ce corps merveilleux.

            Oui, porté dans le corps de Marie, demain ce corps de Jésus sera enseveli dans le coeur de la terre. Et après-demain, il sera métamorphosé en lumière, comme je viens de le dire. Il entraînera alors avec lui nos pauvres corps et l’univers matériel dans sa totalité.

 

            A cette heure-ci, frères et sœurs, Dieu opère encore cette merveille dans le silence d’une humilité sans faille. Ces grandes choses que Dieu fabrique - j’emploie ce mot parce que il est évocateur d’un travail lent, d’un travail qui n’est pas facile - ces choses qui sont destinées à durer pour l’éternité, elles se construisent dans le silence, elles se construisent dans l’incognito. Mais elles sont là et, au jour voulu, elles éclateront.

 

            Frères et sœurs, vivons dans cette espérance ! N’hésitons pas à suivre Dieu sur cette route et ne regardons jamais en arrière. La vie éternelle, nous la portons en nous maintenant comme Marie portait en elle le corps minuscule de notre Dieu.

            Par le baptême, nous avons été greffés sur ce corps. C’est dans le sein de Marie que nous prenons vie, ne l’oublions jamais, et restons fidèles à notre vocation de chrétien. Et que cette vocation paraisse à l’extérieur par notre confiance, par notre espérance, et surtout, par une charité qui ne se dément pas.

 

 

 

 

                                                                               Amen.


Homélie : Messe de minuit.                 25.12.94.

      La salle commune aujourd’hui.

 

Frères et sœurs,

 

            Nous l’avons entendu : il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune. Ce constat est terrible. On voudrait pouvoir le gommer, on voudrait pouvoir l’effacer, mais c’est impossible. Et ici, il hurle et il retentira partout dans le monde jusqu’à la fin des temps.

 

            Mais la grande salle commune d’aujourd’hui, n’est-elle pas ce monde où s’entassent les hommes ? Dans cette immense salle commune, aucune place pour la naissance de Dieu. Pourtant, tous ceux qui l’habitent sont appelés à vivre en frères, à partager biens et services. Mais où se trouve la place de Dieu ? Et lorsque Dieu est absent, cette salle commune devient un réduit où l’on se dispute, où l’on se déchire, où l’on se bat, un réduit où règne la peur.

 

            Vous allez dire que c’est manifestement exagéré car on voit des crèches partout dans les foyers, jusque dans les rues. Mais voilà, ces crèches simples ou riches, miniatures ou grandeurs natures sont l’imploration d’une prière, un appel au secours. Elles sont surtout les témoins d’une espérance. Dieu est présent quelque part, Dieu naît quelque part. On les.................................................................

                       

                                   panne d’enregistrement un moment ?

 

.......................................................cette parole enrobée de silence nous dit la naissance de Dieu dans une chair humaine. Elle nous dit qu’elle est d’aujourd’hui comme de hier. Le mystère de la temporalité embrasse tous les temps et tous les lieux. Dieu est toujours en état de naissance.

            Il naît à cette heure même à l’intérieur de nos cœurs d’hommes et de femmes, ces coeurs qui sont chacun une salle commune encombrée de choses, de personnes, de cris, de pleurs, de joies, de laideurs, de beautés. Et dans cette salle commune de notre coeur qui est un univers, y a-t-il dans cette salle une place pour Dieu ?

 

            Je pense que oui, car lui, Dieu, n’est pas difficile. Il se contente du plus petit coin et il n’est pas encombrant. Il ne se fait pas remarquer mais il est là. Il s’installe, il naît, il prend corps, il souffre, il grandit ; puis il nettoie, il orne, il embellit, il transforme. Et il ne met personne dehors, lui qui accueille et jamais ne rejette, lui qui est l’adversaire acharné de toute forme d’exclusion.

            Et ainsi la salle commune de notre coeur devient un temple où il est admiré, où il est aimé, où il est servi, d’où il fait rayonner la paix et la joie. Et alors la grande salle commune qu’est le monde, elle se peuple de lumières multicolores qui chantent l’espérance.

 

            Frères et sœurs, tel est le message de cette nuit : Dieu est venu pour nous métamorphoser en ce qu’il est. Il faut que chacun, que chacun d’entre nous devienne un lieu où il révèle sa présence et son action. Et cela doit s’exprimer, se traduire au-dehors, non seulement dans nos regards et nos paroles, mais aussi dans nos gestes et notre conduite. Il a pris naissance en Jésus, il prend naissance en nous. C’est à ce titre que nous sommes chrétiens et notre responsabilité est grande.

            Il faut que, grâce à nous, ce réduit obscur qu’est devenu notre monde redevienne ce qu’il était à l’origine, un palais de lumière où Dieu est visible à travers ce qu’il fait, où Dieu est visible à nos regards, où Dieu se donne à nous en chacun d’entre nous. Pouvoir nous accueillir les uns les autres, pouvoir partager, pouvoir nous unir, pouvoir construire alors ce Corps dont le Christ Jésus est la tête et dont nous sommes les membres.

 

            Frères et sœurs, voici ce que nous dit le message de cette nuit. C’est vrai, il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune et ils ont trouvé refuge dans une étable. Et lui, notre Dieu, a été couché dans une mangeoire.

            Il y a dans ça aussi un signe, une parole. Il est venu pour se laisser manger par nous. Un jour il dira : « Ma chair est la vraie nourriture et mon sang est la vraie boisson ». Et tout était déjà dit lorsque à peine venu, apparu dans notre monde, il était étendu dans une mangeoire.

 

            Il faut, frères et sœurs, que notre monde cesse d’être un réduit. Et pour cela, permettons à notre Sauveur de nettoyer notre coeur, d’être le Prince de notre maison, de notre cité afin que dans le secret il puisse tout sauver. Et ainsi, notre monde sera déjà sauvé et, demain, Dieu sera tout en toutes choses.

            Tel est le message que nous devons rayonner autour de nous aujourd’hui et toujours !


Homélie : Eucharistie de Noël.            25.12.94*

      Laisser sa vie triompher en nous !        

 

Frères et sœurs dans le Christ,

 

            Cette nuit, nous respirions la chaleur humide d’une étable. A cette heure-ci, pourvu que nos yeux soient ouverts, nous contemplons une lumière qui est une personne, une lumière qui est la Vie.

            Cette nuit, nous attendions un homme, un petit bout d’homme. Et nous savions, nous savons encore que dans cet homme, tous les hommes étaient inscrits. Nous-mêmes étions inscrits en Lui. Nous étions présents au moment de cette naissance. C’est nous qui, mystiquement à cette heure-là, prenions corps à l’intérieur du monde à venir.

            Tous autant qu’ils seront, du premier jusqu’au dernier, les hommes sont inscrits dans la personne du Seigneur Jésus.

 

            Et cette nuit, si nous avons pris garde, nous entendions dans le lointain un voix, la voix d’un juge, d’un juge apeuré, d’un juge qui était un lâche. Et nous entendions les hurlements de la foule en délire. « Voilà l’homme ! » disait ce juge. Et la foule de crier : « Crucifie-le, nous ne voulons pas de lui ! » Frères et soeurs, Pilate aura beau se laver les mains, le sang de cet homme, le sang de Dieu aura laissé des traces indélébiles sur ses mains et aussi sur nos mains.

 

            Maintenant à ce moment-ci, je le répète, nous reconnaissons celui par qui Dieu a créé les mondes : le Fils qui porte toutes choses par sa Parole puissante. Par Lui tout a été fait et, sans Lui rien ne s’est fait. C’est par Lui que nous sommes. C’est grâce à Lui que nous respirons. C’est en lui que nous nous endormirons. C’est en Lui que nous atteignons la plénitude de notre destinée.

 

            Hélas ! nous n’y pensons guère, nous n’y pensons peut-être pas du tout ? C’est le moment maintenant de réfléchir, d’accueillir et de nous dire : « Oui, il y a quelque chose qui doit changer ! ».

            Nous voyons cet Homme-Jésus, nous le voyons au terme de l’Histoire anéantir toute espèce de mal et remettre à son Père un univers devenu reflet de sa beauté. Il fallait qu’il descendit dans le néant, il fallait qu’il endura l’impossible avant de remettre à son Père un cosmos achevé.

 

            Depuis l’origine, une des missions du moine est de contempler dans le silence la réalisation de ce projet. C’est de lire dans les choses, c’est de lire sur le visage des hommes la beauté de notre Dieu. Car tout l’univers, tous les hommes sont beaux.

            Derrière les laideurs bien réelles, mais qui sont en surface, en superficie, il y a autre chose. Et si notre coeur est pur, nous voyons en transparence dans une translucidité qui nous éblouit, qui nous émerveille, la beauté, la beauté d’un nom qui est inscrit à l’intérieur du Fils de Dieu. Tel est Jésus le Christ, vrai Dieu et vrai homme.

            Et pour le connaître vraiment, nous devons laisser sa vie triompher en nous. C’est à l’intérieur d’une union sponsale avec son être le plus intime, le plus mystérieux, que nous le connaissons et que nous pouvons l’aimer comme il le mérite.

 

            Car la vie éternelle, c’est de le connaître lui et celui qui l’a envoyé. Il s’agit donc de naître en lui, de mourir en lui, de ressusciter en lui. Il suffit pour cela - c’est d’une simplicité désarmante - il suffit pour cela de laisser venir en nous la double grâce de Noël et de Pâques et de la laisser nous transformer et ainsi nous conférer notre pleine stature de personne adulte.

 

            Naître à nouveau, redevenir enfant, risquer l’aventure merveilleuse devant laquelle les sages d’Israël ont reculé, telle est la vocation du chrétien. Puissions-nous avoir assez de foi et d’audace pour croire en notre vocation.

            Tel est, si vous le voulez bien, mon souhait en ce jour de fête !


Homélie : Fête de Saint Etienne.          26.12.94.

      Aimer, c’est prendre un risque !

 

Mes frères,

 

            L’Eglise a placé la fête d’Etienne, le premier des martyrs, au lendemain de la nativité du Seigneur Jésus. Et ce n’est pas sans raison. Elle entend signifier par là le dur réalisme de cette Parole du Seigneur : «Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre mais le glaive ». Les hommes avaient pourtant chanté la paix promise aux hommes bonae voluntatis comme on a traduit, aux hommes qui soupiraient à l’amour corporellement présent sur terre. 

            Et les hommes prétendent que ce n’est pas possible car ils ont peur. Peur de quoi, peur de qui ? Mais peur de Dieu, ce Dieu qui est amour. Depuis le paradis terrestre, c’est devenu chez eux un réflexe : Dieu est un danger à fuir, un danger à écarter, un danger à supprimer.

 

            Mes frères, ne l’oublions jamais : aimer, s’exposer à l’amour, c’est prendre un risque, celui de la mort ni plus ni moins. C’est céder la place à un autre, c’est l’abandonner aux autres qui peuvent alors nous piller, nous manger, nous dévorer.  Mais disparaître à ce point, c’est devenir un autre Christ. C’est donner notre vie dont aucune imagination ne peut évoquer l’idée.

            Je vous donne ma paix, dit le Christ, je vous donne ma joie. Alors, pourquoi donc ne pas le croire ? Etienne l’a cru, il a pu traverser tout même la mort alors que ses bourreaux étaient là. Un d’entre eux allait pourtant le suivre bientôt, un certain Saul dont l’esprit et le coeur s’ouvriraient, commençaient déjà à s’ouvrir.

            Car Etienne rempli de l’Esprit Saint était un visionnaire. Il était encore sur terre mais déjà il habitait le ciel. Si bien que il est pour jamais le Prince des contemplatifs. C’est lui qui le premier a pu dire : « Je vois les cieux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu ». 

 

            Mes frères, nous aurons réussi notre vie monastique lorsque nous pourrons dire la même chose. En attendant, nous marchons vers cette heure où les cieux seront pour nous ouverts, non pas un instant mais toujours.

            Saül, qu’Etienne engendrait au Christ par sa mort, allait marcher sur le même chemin. Lui aussi verrait le Seigneur, lui aussi serait élevé jusqu’au troisième ciel. N’oublions pas qu’il y en a 7. Il n’était pas encore arrivé au-dessus, mais tout de même, déjà il était arrivé là à ces hauteurs.

 

            Et n’allons pas penser que c’est étranger à notre vie. Non, nous sommes chrétiens et le désir le plus tenace dans le coeur du Christ, c’est de nous élever jusqu’à l’endroit où il est par palier, par échelon, par étage. Rappelons-nous que Saint Benoît a vu la vie monastique sous l’image d’une échelle qu’il faut gravir.

            Eh bien, laissons-nous prendre par la main, Etienne d’un côté et Paul de l’autre. Et puis, abandonnons-nous à cet amour qui nous attire plus fort qu’un aimant. Mais je le répète, c’est un risque à courir.

 

            Mes frères, à la suite d’Etienne, à la suite de Paul, livrons-nous donc au Christ et à son Esprit. N’ayons peur de rien, pas même de la mort. Et alors avec eux, nous verrons les cieux s’ouvrir et nous y entrerons.


Homélie : Fête de Saint Jean.             27.12.94.

      Aimez-vous les uns les autres !

 

Mes frères,

 

            L’Apôtre Jean a vu la mort comme tout homme mais à un âge extrêmement avancé. Il est rapporté qu’arrivé presque au terme de sa vie terrestre, il répétait sans cesse : « Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres ! ».

            Et comme ses disciples trouvaient que ça devenait fastidieux, qu’ils lui faisaient remarquer qu’ils préféreraient un peu de variété dans son enseignement, il leur a répondu : « C’est le commandement du Seigneur et cela suffit ! ».

            Quelle vérité, mes frères, et quelle leçon pour nous qui ne sommes jamais rassasiés de discours !

 

            En cette fête de l’Apôtre Saint Jean, permettez-moi de le dire à mon tour : Mes frères, aimez-vous les uns les autres ! Aimez-vous purement, simplement, gratuitement, totalement ! Que votre amour soit votre nature, votre respiration, votre vie ! Oubliez tout, absolument tout et n’ayez qu’une seule occupation : aimer !

 

            Le sens de notre vie contemplative est de thésauriser dans le silence de l’amour. Les seuls agissants ici bas, les seules personnes efficaces, ce sont les hommes, les femmes qui portent en eux la présence de l’amour. Le reste, tout le reste va s’évanouir comme un brouillard. Seul reste l’amour et ce qui est construit sur lui. Il n’est pas besoin de discourir, il suffit d’être.

            Efforçons-nous, mes frères, en aimant de susciter à l’intérieur de notre monde un jardin, un jardin clos qui sera un jardin de Dieu, un jardin pour Dieu. Et nous y parviendrons dans la mesure où nous aimons. Il n’y a pas de vocation plus haute, plus urgente, déjà à l’époque de l’Apôtre Jean, davantage encore aujourd’hui.

 

            Il nous a été annoncé que la charité d’un grand nombre allait se refroidir. Il faut que là où nous sommes, nous soyons des foyers qui permettent alors à la charité de reprendre vie d’une vigueur nouvelle et de remplir son rôle. N’oublions pas que Dieu est Amour. Il n’est que ça, rien que ça. Et dans la mesure où nous nous aimons, nous devenons nous-mêmes Dieu.

 

            Il faut que chacun de nos gestes, chacun de nos regards soient un signe sensible de l’Amour qu’est Dieu comme un sacrement qui le rend visible. Le monde se meurt de narcissisme, de replis sur soi, de peurs accumulées. Soyons donc en lui le lieu de la vie parce que nous serons le lieu de l’Amour.

 

            Je le répète encore, mes frères, aimez-vous les uns les autres ! L’Amour est notre vocation de chrétien. Puissions-nous le croire maintenant et à chaque heure de notre vie !


Homélie : Fête des Saints Innocents.     28.12.94.

      Un défi lancé à la face de Dieu !

 

Mes frères,

 

            Le massacre commémoré aujourd’hui était une question brûlante, une question qui est le cri d’indignation et de souffrance, une question qui est un défi, un défi lancé à la face de Dieu. Si Dieu existe, s’il est Amour, pourquoi permet-il de telles atrocités ?

            Nous avons encore à l’esprit le drame du Ruanda où des milliers et des milliers de petits enfants ont été massacrés sans pitié pour le seul crime d’appartenir à une autre race.

 

            Ici, dans le cas de Jésus, il y a encore une circonstance aggravante. Dieu a tiré d’affaire son propre fils et il a abandonné les autres à leur triste sort. Ne pouvait-il les sauver tous ? Ne pouvait-il empêcher ce jeu sinistre ? Qu’est-il finalement ? Est-il l’Amour ou bien est-il un monstre froid ?

            Mes frères, voilà ce qui se passe dans la tête de beaucoup de chrétien aujourd’hui. Les apparences leur donnent raison, mais ce ne sont que des apparences. La réalité est tout autre. Elle barre la route à tout soupçon, à toute malveillance. Ecoutons et apprenons jusqu’où Dieu est amour !

 

            L’Apôtre Paul nous ouvre une porte lorsqu’il nous dit que Jésus, le juste, est la victime offerte pour nos péchés ; et non seulement pour les nôtres mais aussi pour ceux du monde entier. Dieu n’a pas épargné son propre Fils, nous est-il dit ailleurs.

            Jésus a été réellement assassiné comme les autres enfants mais avec un certain retard, non pas à Bethléem mais à Jérusalem, car c’est là que son meurtre était accompli. Jésus a obtenu un sursis, un bref sursis, mais pour périr de façon infiniment plus atroce.

            C’est la raison pour laquelle les enfants de Bethléem sont pour l’éternité unis à lui dans un unique martyre

 

            Et dans ces enfants, mes frères, c’est l’immense cohorte des victimes innocentes que nous vénérons, victimes de toutes races, de toutes couleurs, de toutes conditions, de toutes croyances, toutes unies dans le Christ.

            Il n’y a rien à reprocher à Dieu, absolument rien. Il est le premier exposé, le premier massacré, le premier innocent. En lui et en toutes les victimes liées à lui, les péchés, les crimes du monde entier sont effacés, mêmes les crimes des bourreaux.

 

            Mes frères, c’est jusqu’à cette extrémité que Dieu est Amour. O, si nous pouvions seulement nous laisser entraîner à sa suite !


Homélie : 5° jour de l’octave de Noël.    29.12.94.

      Ou bien la chair, ou bien l’Esprit ?

 

Mes frères,

 

            L’Esprit avait révélé à Siméon qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Messie du Seigneur. Le Messie, cet homme unique, l’Homme par excellence, devait être oint par l’Esprit Saint. Il devait être comme frotté, comme lavé par l’Esprit au point que l’huile de l’Esprit Saint pénètre à travers sa peau jusqu’au plus intime de son être.

            Pour Jésus, ce fut accompli dans le réalisme le plus beau et le plus pur. Il est engendré par l’Esprit, il est totalement imprégné par l’Esprit. Il pourra dire plus tard « Je suis le chemin, je suis la vérité, je suis la vie, je suis la lumière, je suis celui qui donne la vie à profusion, sans mesure, sans compter ».

 

            Mes frères, toute notre vie, tout notre avenir sont exprimés en ces quelques mots : voici le Messie du Seigneur !  Nous sommes nés de la chair et nous sommes renés de l’Esprit Saint. Et nous avons à choisir : vivre de cette chair ou vivre de l’Esprit Saint ?

            Nous n’avons pas à hésiter si nous avons un maximum de bon sens. C’est ce qui a permis aux martyrs de tout sacrifier, c’est ce qui permet de faire des saints. Le choix, le bon choix, choisir la vie selon l’Esprit et non pas la vie selon la chair.

 

            Naître de l’Esprit Saint, c’est être christifié. Mais le sommes-nous en une fois?  Le sommes-nous instantanément d’un seul coup ? Mais non, une semence est déposée en nous et elle doit se développer lentement, très lentement. Si bien que nous serons longtemps des êtres ambivalents.

            Nous observerons en nous-mêmes et chez les autres des réactions charnelles et des réactions spirituelles inextricablement entremêlées. Et cela va durer longtemps, très longtemps. Et finalement, si nous sommes sincères, si nous sommes fidèles, nous serons métamorphosés.

            Il n’y aura plus en nous qu’un seul agir, un agir sous la motion de l’Esprit Saint. Nous serons devenus des autres Siméon et nous saurons, de façon très intime mais avec une certitude absolue, que nous ne verrons pas la mort sans avoir vu des  yeux de notre coeur le Messie du Seigneur, le Christ ressuscité d’entre les morts.

 

            Et nous saurons que cela nous arrive, si nous commençons à aimer nos frères quasi naturaliter, comme dit Saint Benoît, comme naturellement. l’Amour de charité sera devenu comme notre première nature. Nous ne pourrons plus rien faire d’autre qu’aimer, ce qui va nous attirer bien des ennuis.

            Oui, nous serons exposés tout nu au pouvoir des autres. Et toujours, à l’arrière plan de notre conscience, se profilera la croix du Christ. Nous saurons que peut-être notre avenir se dessine à partir de cette croix. Mais ça ne doit pas nous faire peur parce que l’Esprit Saint est notre guide, notre vie, notre respiration et qu’il porte tout.

            Mes frères, vivre ainsi dans la lumière, c’est savoir où on va. L’Apôtre nous a dit que celui qui a de l’aversion pour son frère, celui-là est encore les sens dans les ténèbres. Par contre, celui qui aime son frère est établi dans la lumière et il n’y a plus pour lui aucune autre forme de Dieu.

 

            Voilà ce que nous devons choisir : ou bien la chair, ou bien l’Esprit ? ; ou bien les ténèbres, ou bien la lumière ? Mais encore une fois, nous sommes des êtres ambivalents pendant très longtemps. Mais nous devons porter au coeur cette espérance, cette flamme qui nous dit qu’un jour, nous-mêmes, nous serons devenus lumière.

 

            La fête de Noël nous rappelle cette beauté qui est le coeur de notre vie chrétienne et de notre vie monastique. Puissions-nous nous en nourrir, de cette beauté, jusqu’à ce que elle soit parfaitement accomplie en nous.


Homélie : Fête de la Sainte Famille.      30.12.94.

      Le quotidien vécu dans l’amour.

 

Frères et sœurs,

 

            Etre par l’amour des artisans de la reconstruction et du Salut de l’univers disloqué par le péché de l’homme, telle est la mission du disciple du Christ. C’est une tâche suprêmement noble et belle que nous voyons s’accomplir à travers les siècles de bien des manières. Le moteur en est l’amour ; hors de lui, tout se bloque ou glisse à la dérive.

            L’ouvrier du Salut, nous le savons, c’est le Christ Jésus, lui dont le nom signifie le Seigneur sauve, le Christ qui agit dans les coeur, on ne doit jamais l’oublier. Ce ne sont pas des grands moyens techniques qui vont faire avancer le Salut du monde. Non, c’est l’amour qui brûle dans le coeur de certains, un amour que rien ne décourage, un amour que rien ne peut faire reculer.

 

            Le prototype de cet agir mystérieux et suprêmement efficace est l’humble famille de Nazareth : Marie, Joseph, Jésus, inséparables pour jamais. Tout s’opère dans le silence d’une vie uniformément simple, une vie de labeur, de démarches, de soucis également. Aucune singularité, aucun régime d’exception, c’est une famille parmi les autres et personne ne peut la distinguer. Peut-être est-elle méconnue parce que elle ne se fait pas remarquer.

            Marie, surtout, est une personne extrêmement effacée. Elle n’est pas discoureuse, elle ne court pas de maison en maison pour y semer des cancans. Non, il vient de nous l’être dit encore, elle garde dans son coeur tous les événement dont elle est à la fois l’auteur et le support.

 

            Dans cette vie, il y a aussi des interrogations, un aveu de souffrances. Marie surtout le sait. Mais où, quand et comment ? Il y a parfois des événements qui traversent leur vie.

            Une nuit, il faut se lever et s’enfuir précipitamment dans un pays inconnu. Une autre fois, c’est l’angoisse qui peut saisir le coeur d’une mère, le coeur d’un père lorsque leur enfant est disparu. Et voilà, ils le retrouvent. Tout au fond de leur coeur, ils savaient qu’ils le retrouveraient, mais quand même !

            Et ainsi, les mois et les années s’écoulent et puis rien d’autre ne se passe. Une vie vécue dans les vouloirs de Dieu, c’est le quotidien accueilli avec une confiance sans bornes.

 

            Frères et soeurs, dans ces moments apparemment ternes, l’univers était repris en main et remis sur le bon chemin. Jésus qui est Dieu, Jésus qui est la lumière de l’amour opérait dans l’invisible, comme il le fait toujours, et Marie et Joseph collaboraient chacun à leur place. C’était, et c’est pour jamais merveilleuse simplicité de justesse, de beauté.

            Et à partir de là, nous découvrons la valeur secrète de nos vies. L’important, ce n’est pas ce que nous faisons mais la manière dont nous le faisons. L’important, c’est la charge d’amour, le poids d’amour qu’il y a en chacun de nos actes, en chacun de nos gestes, en chacune de nos paroles.

 

            Frères et sœurs, gardons nos cœurs ouverts à la beauté du devoir accompli quotidiennement, un devoir accompli avec amour, en dépit de la lassitude, du découragement, des obstacles, en dépit d’une route dont on ne voit pas l’extrémité.

            Restons fidèle dans l’amour à travers tout ce qui nous est offert, à travers tout ce que nous devons subir. Et ainsi, nous serons avec la Sainte Famille les auteurs du Salut éternel de l’univers.


Homélie : Le dernier jour de l’année.      31.12.94.

      Se laisser envahir par la beauté !

 

Frères et sœurs,

 

            La vérité ne produit aucun mensonge et la lumière ne produit aucune ténèbres. Sommes-nous de la vérité ? Sommes-nous de la lumière ? La réalité est plus complexe. Nous passons du mensonge à la vérité, nous passons des ténèbres à la lumière.

 

            Le chrétien est un être à deux ....?.... Il est un voyageur, un migrant. Il a été déporté contre son gré dans des contrées étrangères, celles de l’ambiguïté, de la méfiance, de la compétition, celles des conflits de pouvoir, celles de la dislocation.

            Mais quelqu’un est venu le chercher, quelqu’un qui ne pouvait se résoudre à le voir errer dans le vide et tâtonner dans le noir. Et ce quelqu’un, c’est la vérité en personne, c’est la lumière en personne !

 

            Car la vérité et la lumière sont une personne, une seule et même personne. Et cette personne porte un nom, le nom par excellence, le nom au-dessus de tout nom. Seule cette personne a le droit et le pouvoir de le porter.

            Dans ce nom est enclos le Salut. Le nom même signifie salut : Jésus. Dieu est Sauveur, Dieu apporte le Salut. Et ce Jésus qui est Dieu, qui est la vérité, qui est la lumière, il sauve du mensonge, il extrait hors de la ténèbres, il anéantit tout. Il est la vie.

 

            Certains hommes, certaines femmes le savent. Ils sont la conscience éveillée de l’univers. Ils se laissent prendre par la main et se mettent en route. Jésus, Dieu avec eux, Dieu le Sauveur les fait passer sur l’autre rive, il les fait passer dans un autre pays. Ils traversent des fleuves, des mers, des montagnes, des déserts ; ils traversent la mort et piétinent l’enfer.

            Ils leur arrivent de fermer les yeux car la peur se saisit de leurs entrailles. Ils ferment les yeux et ils se laissent porter. Ils vont et ils vont en fatigues. Et une nuit, ils voient surgir une lueur, ils voient se lever le soleil du monde nouveau et ils savent qu’ils touchent au but.

 

            Frères et soeurs, ce dernier jour de l’année nous rappelle que là est notre vocation de chrétien, notre vocation de moines. Nous devons nous laisser envahir par cette beauté, par cette espérance. Et sans aucunes hésitations - laissons de côté les hésitations de la chair, elles sont inévitables - mais sans hésitation du coeur, ouvrons-nous à cette beauté.

            Et que notre existence de tous les jours soit tout à la fois, et une action de grâce, et une remise de tout nous-mêmes à la vérité et à la lumière qui sont avec nous.

TABLE DES MATIERES DE 1994.

Chapitre : Récollection de février.         06.02.94.------------------------------------- 1

Réconciliation et pardon.--------------------------------------------------------------------- 1

Chapitre.                                     20.02.94.------------------------------------------------------------- 4

Les relations communautaires.------------------------------------------------------------ 4

Chapitre : Récollection de mars.           06.03.94.---------------------------------------- 6

Pourquoi sommes-nous venus ?-------------------------------------------------------------- 6

Chapitre : Solennité de Saint Joseph.     20.03.94.--------------------------------------- 8

L’intelligence de Joseph.----------------------------------------------------------------------- 8

Chapitre : Reprise de Dom Hubert.        23.03.94.---------------------------------------- 10

Sommes-nous des hypocrites ?-------------------------------------------------------------- 10

SEMAINE  SAINTE 1994 : du 27.03 au 03.04.----------------------------------------------------- 12

Dimanche des rameaux.                     27.03.94.------------------------------------------------ 12

A. Homélie à la bénédiction des rameaux.-------------------------------------------- 12

B. Homélie à l’Eucharistie.------------------------------------------------------------------- 13

Chapitre du Lundi-Saint.                   28.03.94.------------------------------------------------ 15

Marie de Béthanie.------------------------------------------------------------------------------- 15

Chapitre du Mardi-Saint.                   29.03.94.----------------------------------------------- 18

Judas, un des préférés de Jésus.------------------------------------------------------------ 18

Chapitre du Mercredi-Saint.               30.03.94.-------------------------------------------- 21

Un saint gaspillage.---------------------------------------------------------------------------- 21

Homélie : Eucharistie du Jeudi-Saint.     31.03.94.------------------------------------- 25

Vendredi-Saint.                             01.04.94.------------------------------------------------------- 27

A.Homélie à l’Office de l’après-midi.----------------------------------------------------- 27

B.Exhortation à Complies.------------------------------------------------------------------- 29

Homélie de la Vigile Pascale.               02.04.94.------------------------------------------ 31

Homélie à l’Eucharistie de Pâques.         03.04.94.------------------------------------- 33

Chapitre : fin de la semaine de Pâques.   10.04.94.------------------------------------ 35

Qu’est la résurrection pour nous ?----------------------------------------------------- 35

Chapitre : Réflexions sur l’Office.         11.04.94.-------------------------------------- 37

1. Résurrection et Opus Dei.------------------------------------------------------------------ 37

Chapitre : Le Ruanda.                       17.04.94.-------------------------------------------------- 39

Notre responsabilité !------------------------------------------------------------------------- 39

Chapitre : Réflexions sur l’Office.         21.04.94.-------------------------------------- 41

2. Le fait de la résurrection.---------------------------------------------------------------- 41

Chapitre : Réflexions sur l’Office.         23.04.94.-------------------------------------- 44

3. Deux sentences patristiques.------------------------------------------------------------ 44

Chapitre : Réflexions sur l’Office.         26.04.94.-------------------------------------- 46

4. A l’école des Père de l’Eglise.----------------------------------------------------------- 46

Chapitre : Réflexions sur l’Office.         27.04.94.-------------------------------------- 48

5. Ce qu’en dit Saint Benoît.------------------------------------------------------------------ 48

Chapitre : Récollection du mois de mai.   01.05.94.--------------------------------- 50

Aiguiser notre foi !------------------------------------------------------------------------------ 50

Chapitre : Réflexions sur l’Office.         04.05.94.-------------------------------------- 53

6. La longueur de notre Office.------------------------------------------------------------ 53

Chapitre : La fête des mères.             08.05.94.--------------------------------------------- 56

Dans le sein de Marie.-------------------------------------------------------------------------- 56

Chapitre : Le mystère de l’Ascension.     12.05.94.------------------------------------ 58

1. Etre avec le Christ.-------------------------------------------------------------------------- 58

Chapitre : Le mystère de l’Ascension.     15.05.94.------------------------------------ 60

2. Pouvoir faire confiance à Dieu.--------------------------------------------------------- 60

Règle : Chapitre 3, 16-fin.                19.05.94.------------------------------------------------- 63

Omnes magistram sequantur regulam.------------------------------------------------ 63

Homélie : Vigile de la Pentecôte.          21.05.94.--------------------------------------- 65

Pâques et Pentecôte, même événement !----------------------------------------------- 65

Chapitre : Fête de la Pentecôte.          22.05.94.----------------------------------------- 67

1. Epiphanie de l’Esprit dans l’homme.--------------------------------------------------- 67

Chapitre : Fête de la Pentecôte.          23.05.94.----------------------------------------- 69

2. Devenir un seul être avec Dieu.--------------------------------------------------------- 69

Chapitre : Fête de la Sainte Trinité.      29.05.94.-------------------------------------- 71

Avant tout aimer Dieu !----------------------------------------------------------------------- 71

Chapitre :                                    01.06.94.----------------------------------------------------------- 74

1.       Notre participation aux Offices.--------------------------------------------------- 74

Chapitre :                                    04.06.94.----------------------------------------------------------- 78

2. Notre participation aux Offices.------------------------------------------------------- 78

Chapitre : Récollection du mois de juin.   05.06.94.-------------------------------- 80

L’Abbé doit être un sapiens medicus !--------------------------------------------------- 80

Chapitre :                                    14.06.94.----------------------------------------------------------- 82

3. Notre participation aux Offices.------------------------------------------------------- 82

Chapitre :                                    18.06.94.----------------------------------------------------------- 84

La célébration Eucharistique.------------------------------------------------------------- 84

Homélie : 12° dimanche de l’année B.     19.06.94.--------------------------------------- 87

Une créature nouvelle ?--------------------------------------------------------------------- 87

Chapitre :                                    21.06.94.----------------------------------------------------------- 89

Oraison ou prière ?------------------------------------------------------------------------------ 89

Homélie : Vigile de Saint Jean-Baptiste. 23.06.94.------------------------------------ 91

Le Prince des contemplatifs.---------------------------------------------------------------- 91

 

Chapitre :                                    26.06.94.----------------------------------------------------------- 93

L’oraison personnelle.------------------------------------------------------------------------ 93

Homélie : Fête de la Dédicace.            03.07.94.------------------------------------------- 94

Nous sommes des pierres vivantes.------------------------------------------------------- 94

Chapitre :                                    17.07.94.----------------------------------------------------------- 96

L’enseignement de l’Abbé.-------------------------------------------------------------------- 96

Chapitre : Le travail manuel.               18.07.94.------------------------------------------ 98

1. Le travail au temps jadis !---------------------------------------------------------------- 98

Chapitre : Le travail manuel.               19.07.94.---------------------------------------- 101

2. Limitation de la production.----------------------------------------------------------- 101

Chapitre : Le travail manuel.               24.07.94.---------------------------------------- 104

3. Le renfort des laïcs.----------------------------------------------------------------------- 104

Chapitre : Le travail manuel.               31.07.94.---------------------------------------- 106

4. Son évolution.-------------------------------------------------------------------------------- 106

Chapitre : Récollection du mois d’août.    07.08.94.------------------------------ 109

L’événement de la Transfiguration.-------------------------------------------------- 109

Homélie : Fête de la Transfiguration.     07.08.94*--------------------------------- 112

Opposer la muraille de l’amour à la haine.---------------------------------------- 112

Chapitre : Fête de l’Assomption.           15.08.94.--------------------------------------- 114

Apprendre à aimer vraiment.-------------------------------------------------------------- 114

Evaluation de la charité fraternelle.       16.08.94.------------------------------ 117

1.       Ni clans, ni divisions * Entente jeunes-ainés.--------------------------------- 117

Evaluation de la charité fraternelle.       17.08.94.------------------------------ 119

2. Une atmosphère de paix.------------------------------------------------------------------ 119

Chapitre : Fête de Saint Bernard.         21.08.94.--------------------------------------- 122

Comme Bernard, fréquenter la Parole.---------------------------------------------- 122

Evaluation de la charité fraternelle.       22.08.94.------------------------------ 125

3. L’autre a aussi un emploi !--------------------------------------------------------------- 125

Evaluation de la charité fraternelle.       23.08.94.------------------------------ 128

4.Des malades et des infirmes * La marginalité.---------------------------------- 128

Evaluation de la charité fraternelle.       25.08.94.------------------------------ 131

5. Une atmosphère de silence.------------------------------------------------------------- 131

Evaluation de la charité fraternelle.       27.08.94.------------------------------ 136

6. Dire du mal des frères au-dehors !-------------------------------------------------- 136

Evaluation de la charité fraternelle.       28.08.94.------------------------------ 137

7. Conclusions des échanges.-------------------------------------------------------------- 137

Chapitre : Récollection de septembre.     04.09.94.-------------------------------- 138

La charité fraternelle.--------------------------------------------------------------------- 138

Règle : Prologue 48-77.                    05.09.94.------------------------------------------------ 140

1. Glorifier Dieu qui opère dans le moine.-------------------------------------------- 140

Règle : Prologue 48-77.                    06.09.94.------------------------------------------------ 142

2. Laisser Dieu opérer en nous !----------------------------------------------------------- 142

Chapitre : Nativité de la Vierge Marie.   08.09.94.--------------------------------- 144

L’âge de Marie ?--------------------------------------------------------------------------------- 144

Règle : Prologue 48-77.                    09.09.94.------------------------------------------------ 146

3. Demeurer dans l’amour qu’il nous porte.--------------------------------------- 146

Homélie : Anniversaire de la dédicace.    10.09.94.--------------------------------- 148

Homélie : 25°Dimanche – Année B.        25.09.94.----------------------------------------- 150

Choisir la vraie vie !--------------------------------------------------------------------------- 150

Règle : Chapitre 7, 159-164. 11°degré. 09.10.94.----------------------------------------- 152

Le rire selon Dieu.------------------------------------------------------------------------------ 152

Règle : Chapitre 7, 165-fin. 12° degré.  10.10.94.--------------------------------------- 154

Portrait d’un moine accompli.----------------------------------------------------------- 154

Règle : Chapitre 8……20.                    16.10.94.---------------------------------------------- 157

Comprendre notre Office Divin.---------------------------------------------------------- 157

Règle : Chapitre 13, 23-fin.               23.10.94.----------------------------------------------- 159

La voie royale du pardon.------------------------------------------------------------------ 159

Chapitre : Fête de la Toussaint.           01.11.94.---------------------------------------- 161

Devenir amour !--------------------------------------------------------------------------------- 161

Homélie : 32° Dimanche - Année B.       06.11.94.----------------------------------------- 164

Dieu ne nous abandonne jamais !-------------------------------------------------------- 164

Chapitre : La Toussaint de l’Ordre.       13.11.94.------------------------------------- 166

Quel type de sainteté pour aujourd’hui ?------------------------------------------- 166

Chapitre : Solennité du Christ-Roi.        21.11.94.------------------------------------ 170

1. Le fait du Christ Roi de l’univers.---------------------------------------------------- 170

Chapitre : Solennité du Christ-Roi.        27.11.94.------------------------------------ 172

2. Dieu en toutes choses.--------------------------------------------------------------------- 172

Chapitre : Récollection de Décembre.     04.12.94.--------------------------------- 174

1. Un climat communautaire chaleureux.------------------------------------------ 174

Chapitre : Climat communautaire chaleureux.-------------------------------- 177

2. Quel est le rôle du moine ?-------------------------------------------------------------- 177

Un climat communautaire chaleureux.      11.12.94.------------------------------ 180

3. Suggestions pratiques.-------------------------------------------------------------------- 180

Un climat communautaire chaleureux.      18.12.94.------------------------------ 180

4. Suggestions pratiques. (suite)--------------------------------------------------------- 180

Homélie : 4° Dimanche de l’Avent.        18.12.94.--------------------------------------- 184

La discrétion de Dieu.------------------------------------------------------------------------- 184

Homélie : Messe de minuit.                 25.12.94.--------------------------------------------- 186

La salle commune aujourd’hui.--------------------------------------------------------- 186

Homélie : Eucharistie de Noël.            25.12.94*---------------------------------------- 188

Laisser sa vie triompher en nous !------------------------------------------------------- 188

Homélie : Fête de Saint Etienne.          26.12.94.----------------------------------------- 190

Aimer, c’est prendre un risque !---------------------------------------------------------- 190

Homélie : Fête de Saint Jean.             27.12.94.-------------------------------------------- 191

Aimez-vous les uns les autres !---------------------------------------------------------- 191

Homélie : Fête des Saints Innocents.     28.12.94.------------------------------------- 192

Un défi lancé à la face de Dieu !--------------------------------------------------------- 192

Homélie : 5° jour de l’octave de Noël.    29.12.94.----------------------------------- 193

Ou bien la chair, ou bien l’Esprit ?------------------------------------------------------ 193

Homélie : Fête de la Sainte Famille.      30.12.94.------------------------------------ 195

Le quotidien vécu dans l’amour.-------------------------------------------------------- 195

Homélie : Le dernier jour de l’année.      31.12.94.---------------------------------- 197

Se laisser envahir par la beauté !------------------------------------------------------ 197

TABLE DES MATIERES DE 1994.------------------------------------------------------------------ 198

 



[1] Dom Hubert a été hospitalisé le jour de Noël 1993 et sa convalescence s’est poursuivie en janvier 1994. Il n’y a pas eu de Chapitres en janvier.

[2] Anniversaire retardé suite aux congés payés !