Noël 1984.

 

Temps de Noël : Homélie messe de minuit.      25.12.84

Purifier notre regard et notre cœur.

 

Mes frères,

 

Depuis que le Christ est ressuscité d'entre les morts, il connaît une nouvelle forme de naissance. Aujourd'hui il vient au monde en chacun d'entre nous. Aujourd'hui, le mys­tère de l'Incarnation déploie en chaque homme l'infini de sa splendeur. Et comme ce fut le cas au temps de l'Empereur César Auguste, cette merveille grandit dans le secret des jours et des nuits.

Elle n'a rien de stupéfiant. Elle n'a rien de sensation­nel, rien de fantasmagorique. Mais elle est enveloppée, vêtue de silence et d'humilité, ces deux supports inséparables de la beauté. Cet enfantement nouveau, cette naissance renouvelée de notre Dieu, elle est perceptible uniquement aux yeux de la foi.

Nous allons donc nous efforcer de purifier notre regard en travaillant assidûment à la purification de notre coeur. Le Christ ne nous a-t-il pas dit un jour : Bienheureux les coeurs purs, à eux seuls il est donné de voir Dieu.

 

Et cette vision de Dieu dans son être, dans son action, elle est sans illusion possible lorsqu'elle se produit dans l'obscurité de la nuit. Nuit mystique, bien sûr, mais aussi nuit du dépouillement, de la pauvreté, de l'obéissance ; nuit de l'épreuve sous toutes ses formes.

La naissance du Christ dans la nuit, l'apparition de l'ange dans un halo de lumière, cela n'a-t-il pas été voulu par Dieu afin de nous enseigner la vérité de la nuit porteuse du mystère? Cet enfant signalé aux bergers comme couché dans une mangeoire, n'est-il pas Dieu en personne?

Et n'est-ce pas le signe que nous-mêmes allons découvrir Dieu là où personne ne penserait le trouver : dans la gratuité, dans la mort à tout ce qui peut briller au regard des hommes.

 

Mes frères, nous avons là le témoignage de la vérité de notre vie cachée. Il n'est pas nécessaire que nous soyons dé­couverts et que nous soyons connus. L'essentiel est d'être avec le Christ nouveau né couché dans une mangeoire, là où les hommes ne regardent pas.

Oui, n'attendons rien d'extraordinaire. Mais dans la faiblesse de notre condition charnelle accueillons avec re­connaissance le don qui nous est offert. Le Christ naît en nous. Et lorsque ses jours seront ac­complis, il apparaîtra en pleine clarté. Et nous serons pour jamais un seul esprit, une seule lumière avec lui.

Soyons donc éveillés dans notre foi. Et avec tous les saints, remercions Dieu pour ses dons merveilleux. Nous par­tageons l'Eucharistie. Nous allons maintenant tous ensemble chanter le symbole de notre foi.

 

Temps de Noël : Homélie messe du jour.       25.12.84*

 

Mes frères,

 

Maintenant que nous sommes déjà bien avancés dans la célébration de la solennité de Noël, élargissons notre foi en espérance et en charité. Nous savons les dons merveilleux que Dieu nous a fait. Un des théologiens de la Primitive Eglise a osé dire : Si Dieu s'est fait homme, c'est pour que l'homme puisse devenir Dieu. Et encore: La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant. Et la vie de l'homme, c'est la vision de Dieu.

Voilà, mes frères, notre vrai destinée ! Voir Dieu, le connaître, l'aimer, le posséder par l'intérieur de lui-même ; travailler avec lui, en lui, à la création et au gouvernement du monde ; jouir de son bonheur et de sa gloire ; être méta­morphosés en lumière.

          Oh, ce n'est pas trop espérer, puisque si le Verbe de Dieu est devenu homme, c'est pour nous introduire dans cette plénitude. Oh, elle est absolument inimaginable, inconcevable. Nous devons la recevoir. Nous devons l'accepter. Oh, il ne s’agit pas d'y croire d 'une crédulité naïve. Non, il s’agit d'entrer dans un projet et d'y travailler jour après jour.

 

Et lorsque nous serons arrivés là où Dieu veut nous con­duire, nos péchés, nos défaillances, nos misères seront ané­anties, disparues. Nos peines, nos larmes, nos peurs, tout cela sera pour jamais oublié. Nous serons soulevés par la joie, emportés hors de nous-mêmes. Et notre coeur se dilatera à l'infini dans une reconnaissance sans fin.

Si Dieu nous a appelés dans ce monastère, mes frères, c'est pour que déjà dès cette vie, il nous donne les prémices de ce qu'il destine plus tard à tous les hommes. Mais ne l'oublions pas, si nous sommes de vrais chré­tiens, nous mesurons les dons que Dieu nous fait, nous les mesurons déjà dans l'obscurité de ce bas monde. Nous portons ces trésors dans les vases fragiles de notre corps, de notre pauvre corps.

Et pourtant, c'est bien une réalité ! Lorsqu'on parle de foi, lorsqu'on parle d'espérance, lorsqu'on parle de charité, on ne veut dire rien d'autre. Cela ne tombe pas encore sous la perception de nos sens physiques. Mais nous sommes dotés de sens spirituels nouveaux qui font parties de ce corps qui se forme à l'intérieur du nôtre, qui sera notre corps de ressuscité.

 

Et ces organes nouveaux sont adaptés au monde de Dieu. Et c'est eux qui peuvent percevoir ce que déjà Dieu a déposé en nous et qu'il fait grandir. Car l'Incarnation du Verbe de Dieu, elle se réalise et elle se poursuit en nous. Nous l'aidons, nous l'activons lorsque nous entrons dans les moindres vouloirs de notre Dieu. Car tout ce qui nous arrive n'a pas d'autre raison d'être, pas d'autre finalité que de nous conduire à cet état de transfiguration en Dieu.

La lumière brille déjà. Elle nous enveloppe. Elle nous pénètre. Et devant elle, les ténèbres doivent reculer. Oh, ils opposent une résistance tenace. Mais ils ne peuvent pas em­pêcher la lumière d'avancer. Et finalement, elle triomphera.

 

Mes frères, c'est à l'intérieur de la faiblesse, de no­tre faiblesse d'homme que se déploie vigoureusement le bras victorieux de notre Dieu. Il est le champion du paradoxe. C'est dans la défaite qu'il signe sa victoire et c'est de la mort qu'il fait surgir la vie. Lorsque nous fêtons la nativité de notre Christ, ne la dissocions pas de sa passion, de sa mort et de sa résurrec­tion.

C'est la mise en route d'un acte de Dieu, d'une proues­se que Dieu réalise et qui fera notre enchantement pour l' éternité. Oui, soyons dans la joie ! Bientôt nos yeux spirituels s'ouvriront et ils verront. Et notre joie, celle même de Dieu, personne, jamais ne pourra nous la ravir.

 

                                                                                            Amen.

 

 

Temps de Noël : Homélie : Fête de St Etienne. 26.12.84

 

Mes frères,

         

La fête de Saint Etienne, le premier des martyres, a été providentiellement placée immédiatement au lendemain de Noël. Dieu veut par là nous rappeler une vérité à laquelle nous tournons bien volontiers le dos, à savoir : l'antago­nisme irréductible entre Dieu qui est amour et le monde domi­né par la puissance du mal.

Dieu ne s'est pas lancé les yeux fermés dans l'aventure de l'Incarnation. Il savait très bien ce qui l'attendait. Il savait très bien que les hommes allaient le rejeter et le mettre à mort. Et pourtant, il n'a pas hésité, car l'amour en Dieu est ce qu'il y a de plus fort.

Les hommes, même les meilleurs, ont leurs idées au sujet des choses, éventuellement au sujet de Dieu. L'homme s'instal­le dans ses idées, il s'y couche comme dans un lit sécurisant. Et lorsqu'il se présente quelqu'un qui n'est pas exactement comme eux parce qu'il est habité par l'Esprit de Dieu, un homme qui se laisse façonner et conduire par Dieu, cet homme alors leur paraît de suite dérangeant. Il faut donc, ou bien en finir, ou bien l'écarter !

 

L'Histoire se répète avec une logique déconcertante. Les persécuteurs et les meurtriers d'Etienne n'étaient pas des vauriens. C'étaient des "gens bien" de l'époque, les gens pieux. C'étaient des théologiens, c'étaient des érudits. c'étaient des dirigeants de la société. Et regardez où ils en sont arrivés !

C'étaient des hommes de la trempe de l'Apôtre Paul. Aujourd'hui, leur réaction, la réaction du monde n'est peut­-être plus aussi violente - du moins dans nos régions - mais elle n'en est pas moins aussi, si pas davantage, sournoise. Prenons donc bien garde !

Mes frères, si le monde nous applaudit, méfions-nous ! C'est que nous sommes en accord avec lui. C'est qu'il se re­connaît en nous. Et c'est à dire que nous sommes à côté de Dieu ou contre lui. Nous serions du côté du monde. Par contre, si le monde nous rejette, n'en soyons pas étonnés. C'est même un très bon signe. C'est qu'il pressent en nous une présence qui le met en question, qui le conteste.

 

Mes frères, je ne veux pas maintenant prévoir des per­sécutions ouvertes ou larvées. Non, loin de là. Mais je m'adresse à chacun d'entre nous et à nous tous ensemble comme communauté. Prenons bien garde, ou plutôt ne prenons pas garde au jugement que le monde peut porter sur nous.

Seul compte ce que Dieu pense de nous, ce que le Christ veut réaliser avec nous et le regard qu'il porte sur nous. Le regard des hommes ne doit pas nous détourner de notre vo­cation, ni de la pureté de notre vie. Cette tension entre Dieu et le monde traverse notre pro­pre coeur. Nous n'en sommes pas indemnes. Tout péché auquel nous succombons, c'est une prise de position contre Dieu. C'est un refus de ce qu'il est, de ce qu'il nous offre.

Et, mes frères, ne soyons donc pas fiers et ne nous ima­ginons pas être meilleurs que les autres. Non, nous sommes aussi des pécheurs, mais nous avons un Sauveur, le Christ­-Jésus. Et en toute confiance nous nous offrons à lui pour que avec la patience qui est la sienne, il enlève de nous jusqu' aux germes du péché.

 

Oui, le Christ-Jésus est mort pour nous. Etienne, le premier des martyres est mort pour nous aussi. Dieu nous a appelés. Il nous a conduits dans ce monastère pour que nous marchions à la trace, sur les traces de ses témoins et de son tout premier témoin qui est le Christ lui-même.

Mes frères, nous serons fidèles à ce que Dieu attend de nous. Et à travers les jours, à travers les nuits, jusqu'à la mort, nous avancerons jusqu'au jour où nous verrons nous aussi les yeux ouverts le Christ debout à la droite de notre Père pour nous appeler, pour nous attendre et pour nous com­bler éternellement de sa joie.

 

                                                                                               Amen.

 

Temps de Noël : Homélie : Fête de St Jean.   27.12.84

 

Mes frères,

 

Nous sommes toujours dans la splendide lumière de Noël. Et pourtant, aujourd'hui encore, nous avons une allusion très claire à la passion de notre Dieu. Il est question d'un tombeau où a reposé le corps suppli­cié du Christ. Mais ce tombeau est vide. La mort ne pouvait pas tenir prisonnier le Prince de la Vie. Satan et le monde ne pouvait pas triompher de Dieu.

Ce qui nous fait participer à cette victoire de Dieu sur la mort, comme nous le dit' l'Apôtre en un autre endroit, c'est notre foi. Et notre foi consiste à nous unir vitalement à la person­ne du Christ par notre obéissance au moindre de ses vouloirs. C'est dans cette attitude existentielle, une attitude de tous les instants, que consiste notre sequela Christi, notre marche à la suite du Christ. C'est cela qui fait le véritable disci­ple.

Et Saint Benoît l'avait bien compris, lui qui place la foi à la base de la vie monastique. Et pour que il n'y ait place à aucune confusion, à aucune erreur, il a voulu qu'un homme dans le monastère tienne aux yeux de ses frères la place du Christ.

 

Cette foi qui nous anime nous permet de participer aux souffrances de notre Sauveur pour que par leurs moyens, nous puissions mourir à nous-mêmes de manière à renaître en Dieu, et à entrer dans ce Royaume dont le Christ est la tête. Par la foi, nous sommes greffés sur la personne du Christ. Nous mourons avec lui et déjà, nous sommes ressusci­tés avec lui.

Mais pour vivre cette réalité, nous ne devons pas avoir peur de passer par des obscurités qui sont l'équivalent d'une véritable mort. Cela ne doit pas nous effrayer, car nous ne sommes ja­mais seuls dans ces découvertes étranges. Nous avons une com­munauté qui nous porte, et nous devons marcher avec elle. Lorsque nous ne pouvons plus marcher, c'est elle qui nous porte et qui nous conduit jusqu'au port de la bienheu­reuse résurrection en Dieu.

Mes frères, le Christ nous a longuement instruit à ce sujet - il n'est pas possible de rappeler tout cela mainte­nant - par ses paroles d'abord, mais aussi et surtout par son exemple. Jean a accepté l'épreuve que le Christ lui proposait. Il a accepté de boire à la coupe que le Christ devait vider. Il est resté fidèle. Lui seul était présent au pied de la croix. Il a été le premier a arriver au tombeau. Et il a été le premier à croire.

Mes frères, nous ne reculerons pas nous non plus devant la lutte qui nous est proposée. Et notre participation à cette Eucharistie est le signe public de notre détermination.

 

                                                                                        Amen.

 

Temps de Noël : Homélie : Les Sts Innocents.  28.12.84

­

Mes frères,

 

Joseph et Marie ont fait échapper à la mort celui qui venait sauver tous les hommes de la mort. Mais à quel prix ? Des enfants en foule ont été massacrés sans pitié par la fu­reur d'un vieux tyran sadique. Mais pourquoi donc la venue de Dieu sur la terre déchaî­ne-t-elle de telles représailles ?

Eh bien, c'est parce que la présence de Dieu est insupportable à l'homme pécheur, à l'homme autosuffisant qui s'imagine n'avoir besoin de rien, ni de personne. L'homme, qui ne supporte pas de concurrent. L'homme qui veut s'élever au-dessus de tout ce qui peut se nommer au ciel et sur la terre. Voilà l'homme pécheur !

 

A l'origine, l'homme se cachait devant Dieu. Aujourd'hui, il tente de le tuer. Et s'il n'y parvient pas, il se retourne contre ses semblables et les martyrise.

Nous comprenons mieux ce que nous dit l'Apôtre Saint Jean : l'homme est pécheur. Nous sommes tous des pécheurs. Quand nous succombons au péché, c'est à dire lorsque nous choisissons contre Dieu, contre sa volonté, contre son amour, nous devenons complices du péché. Nous devenons complices de ceux qui partout dans le monde avilissent l'homme dans son âme et dans son corps, et qui le tuent avec beaucoup de raffinement aujourd'hui. Vous le savez !

Les enfants tués par Hérode sont le signe de ce qui se passe au plus profond du coeur de l'homme. Et nous n'avons pas à en être fiers. Ce meurtre est vraiment impressionnant, non seulement à cause de son horreur démentielle, mais aussi parce qu'il met à nu la nature profonde du péché.

 

Heureusement, le Christ est venu nous délivrer de ce pé­ché. Et il nous a donné un antidote puissant, d'une efficaci­té absolue, à savoir : le plus grand amour. Donner sa vie pour les autres au lieu de les écarter et d'essayer de les détruire. Oui, donner sa vie pour son frère, voilà ce qui nous permet d'exterminer le péché, en nous d'abord, et autour de nous. Contre une telle position existentielle, car nous avons l'occasion tous les jours de nous exposer pour nos frères, contre une telle position, rien ne peut tenir de mauvais.

Mes frères, cela n'est pas facile. Mais nous avons en nous la force même du Christ qui, lui, en toute réalité est mort pour le péché du monde. Et il est mort par la faute des hommes qu'il venait sauver. Voilà jusqu'où nous sommes appe­lés à marcher si Dieu nous le demande. L'Eucharistie que nous prenons chaque jour nous donne, nous donnera la force d'être un avec le Christ jusque là.

 

                                                                                                Amen.

 

Temps de Noël : Homélie : Vision de Siméon.   29.12.84

 

Mes frères,

 

Contemplons un instant le tableau qui vient d'être peint sous nos yeux. Siméon a reconnu le Messie de Dieu dans un bébé de six semaines, porté avec délicatesse, avec amour par une jeune maman, humble, effacée, une toute jeune femme accom­pagnée d'un homme, un besogneux selon toute apparence, dont la noblesse pourtant se manifestait dans le maintien et le regard.

Siméon a reconnu parce qu'il était de leur race, de leur sang. Je veux dire qu'il était de leur race spirituelle. Ils vibraient tous à l'unisson. C'étaient tous des êtres de lumière, des êtres habités par Dieu, ne s'appartenant plus. Et cet enfant était Dieu lui­-même. L'univers était suspendu à lui. L'univers était par lui et pour lui. Rien de ce qui est n'existait sans lui...

Mes frères, tout cela nous donne à réfléchir. En tout homme brille et danse une flamme divine. Mais pour l'aper­cevoir, il faut des yeux de lumière. Il faut être tout entier sous la mouvance de l'Esprit. Cela signifie que nous devons avoir un coeur dans lequel il n'y a plus rien que de l'amour.

 

Siméon est vraiment le type de l'homme spirituel, de l'homme qui sait et qui comprend, parce qu'il entend la Parole de Dieu et qu'il voit la lumière de Dieu. Il est, si j'ose dire, l'exemple du moine parfait, ache­vé ; de l'homme qui s'est donné à Dieu sans réticence aucune ; de l'homme sur lequel repose l'Esprit Saint et qui se laisse transfigurer jusqu'à ce que ses yeux s'ouvrent et que enfin il puisse contempler en pleine clarté la lumière qui est Dieu ; qu'il puisse reconnaître enfin son Seigneur.

          Car, mes frères, c'est là que nous devons être prudents. Le Christ nous apparaît dans notre frère. Puissions-nous avoir un coeur assez large, un coeur as­sez pur pour l'y reconnaître, pour l'aimer et pour nous met­tre à son service.

 

                                                                                                          Amen.

 

Chapitre : Les nouvelles Constitutions.           30.12.84

10. La vie commune.

 

Mes frères,

 

Par une heureuse coïncidence, les Constitutions nous parlent aujourd'hui de la vie commune au jour où nous célé­brons la fête de la Sainte Famille, et où la Règle nous pré­sente le bon zèle qui doit bouillonner dans notre coeur. R,72.

Le Visiteur, de son côté, nous a rappelé que nous cons­tituions une famille qui est construite sur notre appartenan­ce commune au Christ, et qui est alimentée par une charité sincère. La Constitution 13 affirme la même vérité :

 

La loi de la vie commune est unité de l’Esprit dans la charité de Dieu, lien de paix dans un mutuel et constant amour de tous les frères, communion dans le partage de tous les biens. Les frères supportent avec la plus grande patience leurs infirmités et se servent mutuellement avec humilité. Par la prière et d’autres moyens appropriés, ils viennent en aide aux faibles, à ceux qui sont ébranlés et malades. Ils entourent les anciens et les mourants de soins prévenants et d’affection.

 

La loi de la vie commune, mes frères, comme il nous est dit ici, est la charité de Dieu. C'est à dire le don de soi sans réserve et l'accueil confiant des autres. C'est exactement le contraire de l'égoïsme qui est re­pliement sur soi, qui est refus ou exploitation des autres.

La vie cénobitique toute entière est organisée en vue d'étouffer en nous l'égoïsme, et d'y nourrir, d'y faire croî­tre, d'y faire s'épanouir la charité. Et cette charité crée l'unité dans une atmosphère de paix et dans le partage de tous les biens. Non seulement les biens matériels, mais aussi les biens intellectuels, les biens affectifs et les biens spirituels.

Nous ne devons rien garder pour nous. Tout ce que nous recevons de Dieu doit être partagé avec les autres. Nous ne possédons plus rien. Et plus nous sommes dépossédés, plus Dieu nous comble parce qu'il sait que nous ne détournerons pas à notre profit les dons qu'il nous fait.

 

Il n'y a rien de plus terrible que de détourner pour soi ce qu'on reçoit de Dieu. C'est le défaut, le vice des mauvais bergers. Je ne pense pas seulement à l'Abbé, ni à ceux qui partagent son autorité, mais je pense à chacun d'entre nous. Car nous sommes responsables les uns des autres. Nous sommes tous des bergers.

C'est ce que la Constitution nous dit lorsqu'elle parle de l'unité de l'esprit dans la charité de Dieu. Nous ne pouvons jamais dire : Mais moi, ça ne me regarde pas ! C'est l'affaire de l'Abbé ! C'est l'affaire du cellérier ! C'est l'affaire de n'importe qui, mais certainement pas de moi !

A ce moment-là, je me coupe des autres. Je me replie sur moi. Je veux construire ma vie tout seul, indépendamment des autres qui peuvent aller là où l'Esprit bon ou mauvais les conduit. Moi, c'est pas mon affaire !

A ce moment-là, mes frères, je ne suis plus dans la vé­rité. Non, nous avançons ensemble ; nous grandissons ensemble ; nous faisons du surplace ensemble ; nous reculons ensemble ; mais il n'est rien de ma vie personnelle qui n'ait son impact sur la vie communautaire. Je ne peux rien garder pour moi.

          C'est un des fondements de la vie monastique et de la vie cénobitique : cette dépossession totale de soi. Et la Constitution nous introduit dans la pratique. Elle nous dit, en reprenant textuellement ce que nous venons d'en­tendre dans la Règle de Saint Benoît, que les frères doivent supporter avec la plus grande patience leurs infirmités.

Cela peut être énervant de vivre tout le temps sans ré­mission aucune à côté d'un frère qui a un tic, ou bien qui a un petit défaut, ou un grand défaut. Il ne le remarque pas lui-même ? Ou qui a des infirmités. Il y en a de toutes les sortes, des physiques, des psychiques, enfin on ne saurait jamais en dresser le catalogue.

 

On est d'un tempérament à retentissement primaire. Et le chantre de l'autre côté est un retentissement secondaire. Un sera toujours en avance, l'autre sera toujours en retard. Voilà, mes frères !

Et avec tout ça, il faut que notre Office soit harmo­nieux, et qu'il soit pacifiant, et qu'il soit beau ! Et tous ces différents tempéraments, ils doivent s'accorder dans ces supports très patients les uns des autres. Et non seulement ce doit être un support, ce qui est encore assez facile, mais à mon sens, moi, ce doit être encouragé. Chacun doit être encouragé dans la ligne de ce qu'il est.

Et si nous voulons y regarder de plus près, il n'y a pas d'infirmités, il n'y a pas de défauts. Il y a simplement que chacun a reçu un certain capital. Il ne sait pas recevoir tout. Mais c'est la communauté qui, elle, est parfaite. Je veux dire que tous ces petits capitaux de chacun mis ensemble forment une fortune, constituent une richesse qui appartient à tout le monde.

 

C'est cela que Saint Benoît vient de nous dire. C'est ce que nous rappelle, ici, notre Constitution lorsqu'elle en­tre dans la praxis monastique. Elle nous dit aussi que par la prière et d'autres moyens appropriés, il faut venir en aide aux faibles, à ceux qui sont ébranlés et malades. Ebranlés ! Ce sont les fluctuantes en latin, ce sont les fluctuants, 27,9. Ce sont ceux qui ne savent plus très bien ce qu'ils sont venus faire dans monastère. Voyez, c'est ça ! Ils sont fluctuants. Ils sont en crise, comme on dirait aujourd'hui.

Et voilà, ça se traduit, ça se voit à leur tête, ça se voit à leur comportement. Ce sont des traînards. Mais il y en a aussi qui sont faibles, faibles physique­ment, faibles psychiquement aussi, faibles intellectuellement. Il y en a de tous les degrés et de toutes les catégories. Il y en a même qui sont faibles spirituellement...oui. Un novice, un jeune, même un jeune profès solennel, il est encore en croissance, il est encore un adolescent, il est encore faible.

Et alors l'ancien, lui, qui les a vu toutes, qui a subi toutes les épreuves spirituelles, mystiques, possibles et imaginables, qui est au-delà même de tous ses rêves les plus beaux, mais celui-là - s'il n'est pas dans l'illusion - il va, lui, par sa prière, par son exemple, par toute sa vie, il va encourager, et il va porter tous ces nouveaux, tous ces adolescents, tous ces faibles, tous ceux qui fluctuent, qui sont ébranlés, qui sont infirmes. Voilà, mes frères, la beauté d'une vie cénobitique bien assumée et bien vécue !

 

Il entoure, dit-on aussi, les anciens et les mourants de soins prévenants et d'affection. On parle de mourants. N'allons pas penser à ceux qui arrivent à leur dernière heure. Nous sommes tous des mourants. On n'y pense guère lorsqu'on est jeune, ou moins jeune. Peut-être que lorsque l'on devient vraiment vieux, on y pense encore moins ? Je ne sais pas ? Est-ce qu'on a peur ?

Mais en fait, c'est le terme vers lequel tous nous mar­chons : la mort physique. Nous sommes tous des mourants. Nous sommes tous en état d'entropie. C'est à dire que notre orga­nisme se dégrade. C'est irréversible. Eh bien, nous devons tous ainsi nous entourer de soins prévenants et d'affection.

Il est dit - je ne sais pas qui a dit cela - que dans un monastère, jamais un moine ne devrait regretter l'absence de sa mère, tellement il devrait être entouré d'affection, sentir l'affection qui...voltige dans le monastère et qui est l'air que chacun respire.

 

Maintenant il y a deux Statuts à cette Constitution. Le premier dit que :

 

La table commune exprime et fortifie l'union des frères. Ainsi tous viennent ensemble à table à moins d’une excuse raisonnable.

 

La table commune, dans un monastère, elle est prolongement de la table Eucharistique. Cela, le savons nous déjà. Mais il y a encore autre chose de plus matériel, de plus terre à terre. C'est que nous sommes faits de ce que nous mangeons. Nous sommes vraiment ce que nous mangeons. Et lorsqu'au même moment, nous mangeons tous la même chose, mais nous devenons tous les mêmes.

Le corps du monastère se construit matériellement, con­crètement, physiquement, culinairement au moment du repas commun. C'est pourquoi il faut éviter les absences à la ta­ble commune, à moins qu'il n'y ait une raison sérieuse, raisonnable. Cela ne doit pas devenir une habitude, car c'est entre autre au réfectoire que s'édifie le corps de la communauté.

Et on comprend à partir de là que l'excommunication de la table que prévoit Saint Benoît, est vraiment une peine sé­rieuse et grave, parce que le frère est coupé du corps. Et si cette coupure, ce sectionnement devait durer, eh bien le frère mourrait. Il mourrait spirituellement.

Il y a encore un second Statut :

 

L'Abbé apporte un grand soin à ce que les malades et les vieillards soient traités avec empressement et amour. S’il est possible, que l’onction des malades leur soit conférée au milieu de la communauté.

 

Voyez ici, on engage directement la responsabilité de l'Abbé : un grand soin à ce que les malades et les vieillards soient traités avec empressement et amour. Dans le texte latin il est dit diligentia. C'est beaucoup plus que l'empressement. La diligentia, c'est la dilection, c'est la diligence, mais une diligence qui procède de l'affection qu'on a pour le malade, qu'on a pour le frère. Et alors, cette affection va entraîner l'empressement et alors une forme plus élevée encore qui est la caritas, qui est la charité, qui est l'amour.

Voilà, mes frères, un bon préambule pour la fête d'au­jourd'hui, cette fête de la Sainte Famille.

 

Temps de Noël : Homélie : La Sainte Famille.  30.12.84*

La famille qu’est Dieu.

 

Mes frères,

 

Nous ne prendrons pas prétexte de la fête de ce jour pour épiloguer sur le sort qui est fait à la famille aujourd'hui. Nous n'avons de leçon à donner à personne. Nous fixerons plutôt notre regard sur l'origine et sur l'achèvement de toute famille qui est Dieu lui-même dans l'Unité de son être et dans la Trinité de ses Personnes.

Dieu en effet est, dans le mystère de sa vie, une famil­le hiérarchisée où chaque personne a sa place et sa fonction dans l'harmonie la plus parfaite. Et pour résumer cette beauté, l'Apôtre Jean a une expres­sion lapidaire qui ouvre à tous les espoirs, à tous les possi­bles. Il nous dit : Dieu est amour !

Et Dieu est tellement amour qu'il a voulu que sa famille qu'il est, lui, s'ouvre à des êtres nouveaux dont nous sommes. C'est une longue histoire qui va de la création du monde à sa divinisation dans sa fleur qui est l'homme.

 

Oui, mes frères, nous sommes de la famille de Dieu. La vie de Dieu, sa nature, ses privilèges sont en nous. Ils croissent, ils s'épanouissent, ils fructifient jour après jour. Et pour réaliser cette merveille, Dieu a voulu devenir homme en entrant à l'intérieur d'une famille humaine authentique, et y en prenant chair dans le sein d'une vierge dont le nom était Marie.

L'homme Jésus, dont le Père est Dieu, est donc la cellule première sur laquelle ­sont greffés tous les hommes. Et ces hommes, les voici donc devenus, mais en toute vé­rité, en toute réalité, consanguins spirituels de Jésus et de Dieu, membres à part entière de la famille divine, frères les uns des autres, réunis indissolublement en un seul corps.

 

Mes frères, la sainte famille de Jésus, Marie et Joseph est donc le chaînon providentiel indispensable à la réalisa­tion du plan, du projet magnifique de notre Dieu. Elle est le canal par lequel arrive sur nous à flots les torrents d'amour qui sont Dieu lui-même. Par cette famille, tout nous arrive. Tout nous vient par elle. C'est en elle et par elle que nous trouvons notre véri­table destin qui est d'être enfant de Dieu, membre de sa fa­mille pour l'éternité.

Mes frères, les conséquences de ce projet divin pour nous, dans la pratique de notre vie, elles sont immenses. L'Apôtre nous l'a détaillé en quelques mots brefs. Mais à partir de là, si vous le voulez, aujourd'hui pendant les heu­res qui vont suivre, nous réfléchirons, nous méditerons, nous repasserons dans notre coeur cette destinée qui est la nôtre. Mais pas seulement chacun de nous isolément, mais nous en communauté, en famille. C'est cela la vie chrétienne.

Et cette Eucharistie que nous allons vivre ensemble, elle sera notre acquiescement et elle exprimera notre gra­titude sans borne.

 

                                                                                           Amen.

 

Temps de Noël : Homélie : Le dernier jour !     31.12.84

 

Mes frères,

 

Le dernier jour de l'année civile est symboliquement, au regard de notre foi, le dernier jour du monde et le dernier jour de notre vie. L'Apôtre vient de nous le dire : nous som­mes à la dernière heure.

Nous remarquons qu'en ce jour qui est le dernier, l'Eglise manifestement inspirée par Dieu nous projette en ar­rière. Elle nous fait franchir l'étendue de la durée pour nous ramener au commencement et nous camper devant le Verbe de Dieu. Elle ose ce geste prodigieux, ce geste prophétique, au­dacieux, elle l'ose pour nous rappeler d'où nous venons et pour nous dire où nous allons.

Nous sommes sortis de la pensée et du coeur de Dieu et nous y retournons. Nous vivons par Dieu et pour Dieu. Et no­tre véritable lieu de stabilité, c'est dans le sein de la Trinité, là où Dieu est vie, où Dieu est lumière, où Dieu est amour. Par le Verbe de Dieu, donc par Jésus le Christ, tout a été fait. Et tout ce qui est n'existe que par lui et pour lui. Nous vivons donc dans un univers sacré. Et nous qui sommes la conscience de cet univers, nous sommes en voie de divinisa­tion.

 

Jésus le Christ, lui qui est le Verbe de Dieu devenu homme, il nous a donné le pouvoir de devenir enfant de Dieu, de connaître une nouvelle naissance ex Deo, à partir de Dieu et en Dieu. Comme le dira l'Apôtre Paul : Que nous soyons vivants ou que nous soyons morts, nous appartenons au Seigneur.

Mes frères, si nous sommes entrés dans le monastère et si nous y vivons, c'est parce que nous avons été éveillés à ce mystère, à cette sublimité d'amour, à cette indicible beauté. Et la vie monastique contemplative est une praxis, à sa­voir : se prêter heure par heure à tout ce que Dieu demande afin de vivre dans son coeur, dans sa chair, dans son esprit l'achèvement de la création en devenant avec le Verbe de Dieu une seule vie, une seule lumière et même une seule chair.

Mes frères, notre idéal, nous ne le situerons pas en des­sous de cette ligne. Et par cette Eucharistie qui est la der­nière de cette année, nous dirons à Dieu notre émerveillement devant le don ineffable qu'il nous fait.

 

                                                                                                Amen.