Chapitre 69 : Défendre un autre ?            27.08.87

      La véritable famille.          

 

Mes frères,

 

Encore une ... ?... née d'une expérience malheureuse. Est-ce dans le monastère de Saint Benoît, est-ce ailleurs ? Cela n'a pas tellement d'importance. Le fait, ici, nous est rapporté. Remarquons que Saint Benoît est toujours sévère, intransigeant lorsqu'il s'agit de prémunir ses disciples, ses frères, d'un danger qui pourrait mettre en péril la paix du monastère ou la pureté de la vocation monastique.

Ici, Saint Benoît fait référence certainement à l'épisode Évangélique où Jésus ordonne sévèrement à Pierre de se taire. Il lui dit : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de scandale. Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, elles sont celles des hommes. »

 

Il y a donc différentes lectures du même événement: une lecture humaine, une lecture divine. Nous sommes bien souvent au cœur d'une dialectique entre une vision charnelle des choses et une vision spirituelle. Nous devons souvent dans notre vie monastique concrète choisir entre la sagesse des hommes qui est folie et nullité pour Dieu et la Sagesse de Dieu qui paraît folie aux hommes.

Il y a tout un écolage auquel nous devons généreusement nous prêter. Mais nous ne le pouvons que si nous acceptons que Dieu lui-même purifie l’œil de notre cœur. Nous sommes des déficients de la vue. Nous ne craignons pas, si nous rencontrons des difficultés dans ce domaine, d’aller consulter un oculiste. Nous sommes heureux lorsqu’il nous prescrit des lunettes qui nous rendent une vision normale.

Alors pourquoi aurions-nous peur de ce magistral oculiste qu'est notre Dieu qui, lui, va non pas nous prescrire une prothèse, mais va purifier l’œil lui-même et nous donner un regard nouveau, le sien. C'est ce regard que possédait notre Père Saint Benoît. Lui, l'homme de Dieu, voyait toute chose à la manière de Dieu. Eh bien, faisons-lui confiance en attendant d'être élevés nous-mêmes sur les hauteurs spirituelles où lui habitait.

 

Cet acte de confiance n'est pas facile car il exige que nous prenions un risque. Nous acceptons de ne plus nous appuyer sur nous-mêmes, mais de nous appuyer sur un autre. Et le jugement que nous portons sur une situation, sur une personne, lorsqu'il émane de nous nous confère une certaine sécurité.

Mais voilà, si nous voulons nous placer sous la lumière de Dieu afin d'être soignés et guéris, nous devons nous appuyer sur le jugement d'un autre comme nous le conseille Saint Benoît, cet autre étant un homme - l'Abbé, l'Ancien Spirituel - mais un homme qui n'est pas tout à fait un  homme car au regard de la foi il est dans le monastère le lieutenant du Christ, il est investi d'une mission prophétique. Alors s'appuyer sur son jugement, cela demande un acte de foi. Et cet acte de foi exige une certaine dose de courage spirituel.

 

Voyons aujourd'hui Saint Benoît. Je m'arrêterai pour cette fois sur ce qu'il appelle la consanguinitatis propinquitas, 69,6, qui est traduit par: le degré de parenté. Littéralement on devrait le traduire : une proximité dans la consanguinité. La véritable famille n'est pas celle qu'on pourrait croire si l'on se fiait aux apparences. Le Christ lui-même a dit : « Celui qui fait la volonté de mon Père, il est pour moi une mère, un père, un frère, une sœur. » Il existe donc une famille autre, une famille nouvelle qui se crée lorsqu'on se branche sur Dieu. Lorsqu'on accueille en soi la volonté de Dieu, on reçoit un sang nouveau, le propre sang de Dieu. Oui, Dieu a aussi un sang qui est son être, qui est sa divinité.

Eh bien, ce sang, nous le recevons en nous. Et si mon frère à côté de moi, s'ouvrant lui aussi à la volonté de Dieu, le reçoit en lui, nous devenons parents. La véritable consanguinité, la véritable parenté n'est donc pas celle qui est crée par les liens de la chair, celle qui est consignée sur les registres de l'État civil. Non, c’est celle qui est inscrite dans le cœur de Dieu, dans la volonté de Dieu.

Il est donc possible de créer des liens de filiations, de paternité, de fraternité et même de sponsalité entièrement nouveaux à l'intérieur de cette immense famille qui se constitue autour de ce centre qui est la Sainte Trinité. Ce sang divin passe à travers le Christ et vient jusqu'à nous à condition, encore une fois, que nous acceptions de le recevoir. Et nous le recevons lorsque nous faisons la volonté de Dieu.

 

Maintenant que peut-il se passer? Le jeu de la consanguinité charnelle à l'intérieur du monastère devient un jeu de la chair dans le sens vraiment animal du mot. Si je m'abandonne à cette consanguinité, je vais donc faire le jeu de la chair et je vais dresser une digue qui empêchera la naissance de la consanguinité spirituelle. Je vais donc m'enfoncer dans un marécage dont je ne pourrais pas sortir. Je vais me perdre dans un désert qui deviendra mon tombeau et mon malheur.

C'est la raison pour laquelle Saint Benoît est intransigeant. Il dira que c'est une gravissima occasio scandale, 69,9. C'est donc une occasion extrêmement grave de scandale en ce sens que si je trébuche sur cet obstacle, je ne m'en relève pas. Cela entraînera l'échec de ma vie monastique. Je resterai dans le monastère, mais voilà, j'y resterai mais sans y être vraiment. J'y serai charnellement, mais spirituellement je serai étranger car j'aurais quitté la raison pour laquelle j'y suis, c'est à dire, m'unissant à la volonté de Dieu, entrer dans cette grande famille et rencontrer une nouvelle parenté.

Cela ne veut pas dire maintenant qu'il faille renier sa parenté charnelle. Loin de là ! Il ne faut pas la renier. Elle est un donné premier, primitif, primordial. Mais attention, elle ne peut jamais être qu'un tremplin, elle ne peut être qu'un ressort. Elle ne peut jamais devenir un obstacle.

 

Voilà, mes frères, pour aujourd'hui je pense que nous pouvons en rester là. Vous allez peut-être dire : Mais ça ne nous concerne pas tellement puisque à ma connaissance il n'y a pas ou il n'y a plus - avant c'était fréquent dans les monastères - de liens de consanguinité. C'était fréquent même ici. Il y avait combien ? Trois, quatre frères. A l'époque de Saint Bernard, il est entré là dans ce monastère avec combien ? Quatre ou cinq de ses frères.

Mais attention, attention! Saint Bernard savait ce qu’il faisait et ses frères aussi. Et s’ils l'avaient oublié, l'Abbé de l'époque les aurait bien remis à leur place. Saint Bernard est devenu un saint. D'autres de ses frères sont devenus des saints aussi. Pourquoi ? Parce qu'ils ont été fidèles et ils ont fait passer leur parenté spirituelle avant leur lien de consanguinité.

 

Chapitre 69 : Défendre un autre ?               27.08.91

      Perdre le sens de Dieu.

 

Mes frères,

 

Voilà bien un des chapitres les plus déroutants de notre Règle. Saint Benoît a dû le rédiger à la fin de sa vie au terme d'une longue expérience. Il a dû rencontrer des déboires, il a dû se trouver devant des situations imprévues auxquelles il devait apporter une solution. Il n'avait sans doute pas de précédent. Il a dû commettre des erreurs dont les conséquences ont été très dures. Il dit : gravissima occasio scandalorurn, 69,9, de très graves occasions de scandales.

Il faut savoir que le monastère est un microcosme peuplé d'infirmes. L'Abbé est un sapiens medicus, 28,9, c'est un médecin qui connaît son métier. Il doit soigner des malades. Une communauté qui serait à l'avance composée de saints, ce devrait être une sorte d'enfer car des saints tout fait ce doit être quelque chose de monstrueux.

On essaye d'en fabriquer aujourd'hui dans le monde, de fabriquer des hommes parfaits. C'était le propos des SS par exemple, qui devaient répondre à des critères extrêmement précis de pureté raciale et de comportement humain. Mais en fait ce sont des affaires dont on n'ose plus parler aujourd'hui.

 

Mes frères, la sainteté qui nous est demandée, elle est une métamorphose de notre cœur et de notre être entier. Nous devons devenir des dieux, nous qui sommes des êtres humains périssables, et nous devons accéder à la vie incorruptible. Il est donc normal que dans le monastère il se passe des choses qui doivent nous surprendre, c'est certain, mais qui ne doivent pas nous étonner.

Nous devons rester logique et savoir que Dieu qui est amour aime d'un égal amour tous ceux qu'il a choisis. Et avec une patience qui est à la mesure de son être, il les conduit imperceptiblement vers la sainteté. Eh bien, Saint Benoît a dû au cours de son existence faire des expériences qui n'étaient sans doute pas sans erreurs. Il y a d'autres endroits dans la Règle où ça affleure comme ça.

 

Mais alors, pourquoi ce chapitre-ci est-t-il déroutant ? Eh bien, parce qu'il peut se trouver dans une communauté un frère qui soit lésé dans ses droits fondamentaux. Et alors, qu'il y a-t-il de plus normal, de plus instinctif, de plus logique, de plus noble, de plus charitable que de prendre sa défense. Aujourd'hui, le Code Civil va punir la personne qui ne s'est pas portée au secours d'une autre qui se trouvait en difficulté. Ce serait quasiment assimilé à un délit de fuite. Alors, et dans le monastère ?

Mais on peut d'abord se demander: un moine, a-t-il des droits ? Il a renoncé à tout jusqu'à l'usage de son propre corps, dit Saint Benoît. Eh bien, malgré tout il a un droit, un droit à l'exercice d'une vie monastique équilibrée et équilibrante qui lui permettra de devenir un fils de Dieu et un homme. C'est un droit fondamental que l'Abbé doit garantir.

Saint Benoît parle au Chapitre 41° d’un juste motif de murmure. Cela peut donc arriver, voyez-vous. Il le dit ici : pour que les frères accomplissent leur tâche sans motif légitime de murmure, 41,13. En  d'autres circonstances il bannit le murmure mais pourtant, dit-il, il pourra arriver qu'il fut juste.

Eh bien, comment faire alors ? Saint Benoît ne vise pas la situation où un frère attire l'attention de l'Abbé sur le péril ou la difficulté exagérée dans laquelle se trouve un autre frère. Il n'y a aucun mal à cela. C'est même un devoir. Et l'Abbé doit être reconnaissant si un des frères vient ainsi attirer son attention sur quelque chose qui lui échappe. Un Abbé ne peut pas tout voir, et il ne peut pas tout savoir. Et moi-même, il m'est déjà arrivé de recevoir de telles remarques. Mais je les reçois toujours avec une grande attention et une grande gratitude.

 

Mais Saint Benoît vise une situation. Ce qu'il réprouve absolument et avec raison, ce sont les campagnes menées publiquement : faire du tapage et de la publicité parce que dans ces circonstances, c'est de façon très sournoise. Même si ce n'est pas intentionnel, c'est sournoisement mené contre l'Abbé et la communauté peut ainsi se séparer de lui. Voilà les graves désordres auxquels Saint Benoît fait allusion.

Il peut arriver aussi qu'une sorte de complicité se noue entre le frère lésé et un autre frère, ou d'autres frères. Si bien qu'il se constitue une petite conspiration qui fait perdre à ce petit groupe le  sens de Dieu. C'est de cela que saint Benoît a peur. Il ne faut pas qu'à l'intérieur de la communauté il se crée une autre communauté.

Mais encore une fois, pour qu'un tel danger soit évité, il importe que l'Abbé lui-même soit suprêmement attentif à ce qui se passe au niveau de chacun des frères. Il faut que lui-même soit parfaitement respectueux de la Règle et de l'idéal monastique et qu'il veille à maintenir la pureté de son cœur de manière de recevoir de Dieu la grâce d'un regard spirituel qui lui permette de juger des situations des personnes et des choses dans la vérité de Dieu lui-même.

Lorsqu'il a même des troubles de ce genre-ci qui arrivent dans la communauté, je me demande si finalement devant le tribunal de Dieu, ce ne serait pas encore l'Abbé qui serait en mauvaise posture, car ça ne peut pas arriver ! A moins d'avoir à faire, comme ce fut le cas déjà pour Saint Benoît lui-même où on a tenté de l'empoisonner, des frères qui se disent moines et qui en fait ne le sont pas, alors là, c'est la situation extrême et, la seule chose à faire, c'est de prendre la fuite comme Saint Benoît l'a fait. Mais, disons, ce sont des histoires, ça, qui relèvent un peu aujourd'hui presque de la légende. Ce n'est plus possible aujourd'hui.

 

Mais encore une fois il faut se dire que dans un monastère, le premier responsable de tout ce qui s'y passe, c'est toujours l'Abbé. Et quand ici un scandale devrait survenir, l'Abbé devrait d'abord avec beaucoup de prudence et d'humilité s'interroger lui-même et se demander si ce n'est pas un défaut chez lui de gouvernement qui aurait amené une situation aussi grave. Mais voilà, mes frères, je me recommande à vos prières pour que ça ne m'arrive pas.

Et si vous voyez un autre qui serait ainsi vraiment en difficulté à cause de son emploi, à cause de toutes sortes de circonstances qui sont toujours imprévues, qu'il ne faut pas essayer de cerner de trop près, eh bien, je vous serais toujours reconnaissant de me prévenir comme vous l'avez déjà fait. Et ainsi, on peut porter remède à cette situation et éviter des histoires comme celles à propos desquelles notre Père Saint Benoît nous met en garde ce soir.

Table des matières

Chapitre 69 : Défendre un autre ?            27.08.87. 1

La véritable famille. 1

Chapitre 69 : Défendre un autre ?               27.08.91. 2

Perdre le sens de Dieu. 2