Temps de Noël de 1982.

 

Temps de Noël : 1. Messe de minuit.            25.12.82

      A. Introduction à la célébration :

 

Frères et Sœurs dans le Christ,

 

Cette Eucharistie nocturne nous réunit afin de célébrer dans la foi l'abaissement prodigieux de notre Dieu. Nous savons que notre véritable destinée est la divinisation de tout notre être jusque dans ses racines charnelles. Car si Dieu s'est fait homme, c'est afin que l'homme puisse devenir Dieu. Les espoirs les plus fous nous sont ouverts.

Le Plan de Dieu est irréversible. Il nous suffit d'y entrer avec confiance, loyalement, sincèrement, sans le mettre en doute. Les pécheurs que nous sommes trouvent, grâce à l'infinie miséricorde de notre Dieu, un accès à ce projet.

Mes frères, reconnaissons notre faiblesse, mais appuyons ­nous de toutes nos forces sur la miséricorde de notre Dieu manifestée en Jésus, le Christ, notre Sauveur.

 

      B. Homélie : Le cœur de Marie.

 

Frères et sœurs dans le Christ,

 

Il nous est dit que Marie la Mère de Jésus conservait dans son coeur les événements merveilleux ou tragiques qui traversaient sa vie. Elle les ruminait afin d'en extraire le suc providentiel, afin d'en décrypter le sens et de se laisser porter par eux plus loin à l'intérieur de son destin. A partir de là, il nous est possible de conjecturer ce qui se passait en elle au moment où de ses doigts infiniment purs elle touchait avec respect, avec douceur, avec amour la chair de son enfant, sa chair à elle devenue la chair de son Dieu.

Lorsque ses yeux limpides contemplaient avec étonnement, avec émotion le petit visage sur lequel elle voyait se refléter l'éclat insoutenable de la gloire de Celui dont on n'osait prononcer le Nom, de son cœur montait un chant venu du plus profond des âges, un chant qui pendant des générations sans nombre avait porté l'espérance des hommes et des femmes de son peuple. Elle entendait et elle chantait silencieusement :

Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière. Sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre, une lumière a resplendi. Tu as prodigué l’allégresse, tu as fait grandir la joie. Oui, un enfant nous est né, un Fils nous a été donné. Et elle sentait son cœur bondir et danser au rythme du nom porteur d’une paix sans limite. On proclame son Nom : Merveilleux-conseillé, Dieu fort, Père à jamais, Prince de la Paix, la Paix sera sans fin. Et voilà ce que fait l'amour invincible du Seigneur de l'univers !

 

Et alors, mes frères, l'extraordinaire s'est produit comme naturellement - le quasi naturaliter de notre Père Saint Benoît -. Il ne pouvait pas en être autrement. Le chant de Marie a mis en branle le ciel et la terre. Et cet ébranlement dure encore aujourd'hui et n'aura jamais de fin. En pleine nuit, une lumière soudaine enveloppe quelques hommes qui sont là, veillant, pensons un instant au monastère.

Puis c'est la Bonne Nouvelle qui fait s'empourprer de joie les joues. Un enfant vous est né, ici, dans la ville de David, la vôtre. C'est le Seigneur, c'est le Christ, c'est le Messie, celui que vous attendez. C'est votre Sauveur. Et brusquement une multitude angélique qui sème partout dans le monde la lumière et la paix...

Mes frères, c'est la réplique parfaite du chant de Marie, son décalque parfait. C'est un midrach joué, grand comme l'univers. Et Marie est devenue choregos, maître de chœur pour l'éternité.

 

Portons notre regard à l'autre extrémité du temps, car Marie voyait déjà ce qui devait arriver : 24 vieillards, 144.000 qui ont blanchi leur robe dans le sang de l'Agneau car ils sont vierges. Et la foule indénombrable des rachetés, des sauvés qui, devant le trône de Dieu et de l'Agneau, jouant des instruments les plus rares, chantent leur joie, leur bonheur, leur délivrance et loue à jamais, et Dieu leur Père et l'Agneau.

Dans l'entre-deux maintenant, il y a nous, il y a nous présentement. Il y a l'Eglise, la grande Eglise qui s'agrège l'humanité entière et dont la fonction est Eucharistique : chanter pour jamais la gloire du Dieu Créateur, du Dieu Sauveur, du Dieu qui n'est pas jaloux mais qui introduit les hommes dans sa propre vie et qui désire les combler.

Mes frères, cette nuit, cette Eucharistie, nos voix, nos vies s'insèrent en leur temps, à leur place dans l'immense chœur cosmique. Et tout vient du cœur de Marie. Et tout, finalement, y refluera.

 

Nous veillerons chacun en notre lieu - nous dans le désert de notre solitude, nos hôtes d'un instant sur les chantiers du monde - nous veillerons et nous aimerons afin que toujours plus haut monte la flamme de l'espérance allumée en nos cœurs aujourd'hui et pour l'éternité. Nous aimerons afin qu'à partir de nous rayonne sur le monde la paix qui sera devenue notre partage, cette paix dont les hommes ont tellement faim. Cette Paix qui est un Nom, qui est un des Noms de ce Prince qui nous a été donné, qui veut faire de nous ses frères.

Ce Prince qui, à partir de nous, veut répandre dans l'univers entier la Lumière qu'Il est. Lumière qui nous enveloppe nous aussi présentement et que notre regard purifié peut contempler : venant de Lui, retournant à Lui, mais tamisée par le cœur très pur de notre Mère Marie, la Mère de Jésus.

                                                                                                       Amen.

 

Temps de Noël : 2. Messe du jour.             25.12.82*

      A. Introduction à la célébration :

 

Mes frères,

 

Cette nuit nous avons célébré la naissance de Dieu dans notre chair. Et aujourd'hui, nous évoquons notre vocation à notre divinisation. Nous ne devons pas reculer devant la sublimité de notre destinée. Nos péchés sont là, certes, cette faiblesse qui nous entraîne toujours vers le bas alors que nous sommes appelés à aller vers le haut. Mais ça ne doit pas nous décourager, car l'amour de Dieu est infiniment plus fort que les forces dissolvantes du péché.

      B. Homélie : Naître de Dieu.

 

C'est bien vrai, mes frères, qu'elles sont belles les paroles du messager qui bondissant par dessus montagnes et collines nous apporte la Bonne Nouvelle. L'œil ne l'avait pas vu, l'oreille ne l'avait pas entendu, ce n'était pas monté au cœur de l'homme. Dieu la tenait cachée au secret de son amour.

Il nous l'annonce et elle dépasse nos rêves les plus fous. Il nous est donné le pouvoir de devenir enfant de Dieu. Nous pouvons devenir Dieu ! Mais enfant de Dieu, qu'est-ce que cela peut bien signifier ? Comment le dire ?

Les mots sonnent creux. On a toujours l'impression qu'ils tombent dans le vide. Expertus potes credere. Il faut en faire l'expérience pour le savoir. Et alors, on ne trouve plus rien à dire et les quelques mots qu'on laisse tomber ne font que balbutier quelque chose d'informe. Comment est-il possible de traduire dans le vocabulaire humain les choses qui sont de l'univers de Dieu ? Et pourtant le messager nous a dit quelque chose.

 

Il parle de vie et de lumière. Et pour lui, c'est une seule et même réalité. Ce ne peut être que la vie incorruptible plus puissante que l'univers entier. La lumière ne peut être que le resplendissement de l'amour. Et il va plus loin encore... Il nous dit que nous pourrions voir Dieu, le voir de nos yeux, plus littéralement encore, mais on n'ose presque pas le dire : voir Dieu les yeux dans les yeux. Mes frères, qu'est-ce que ça peut représenter : voir les yeux de Dieu ?

Mais c'est justement cela la Vie Eternelle. C'est cela la Lumière qui fait de nous une gerbe de lumière. Et cela nous est promis, déjà dans cette vie, ne l'oublions jamais ! Mais qui ose le croire ? Ose le croire, celui qui entend dans son cœur cette Parole ineffable qui l'invite à ce destin. Naître de Dieu, mes frères, voilà le chemin qui nous est proposé. Naître de Dieu aussi simplement, aussi merveilleusement que Dieu naît d'une femme.

Il n'est pas question de renier notre condition charnelle, pas question de nous évader hors de la matière ? Non, le Verbe s'est fait chair, le Verbe de Dieu s'est fait matière. Et nous devons devenir Dieu dans notre être de chair et de matière. Nous sommes ici au cœur du Plan Divin : Incarnation de Dieu, résurrection de l'homme, extase de Dieu qui sort de lui-même pour devenir chair et puis extase de Dieu qui retourne en Lui...mais pas seul. Il entraîne notre chair avec lui.

 

Et nous pouvons comprendre maintenant que le Christ, notre Dieu incarné, est vraiment le chemin, la vérité, la vie. Et si nous voulons aller à Dieu, nous devons non seulement passer par lui, mais devenir un de ses membres, une cellule de son corps. Il nous suffit - c'est tellement facile - il nous suffit de croire en lui, de nous attacher à lui, de mourir en lui, de ressusciter en lui.

En terme monastique, cela signifie : obéir, avoir l'oreille ouverte à ce qu'il nous demande. Et puis nous y engager corps et âme sans jamais regarder en arrière. Et nous laisser sucer par lui jusqu'à ce que nous devenions en lui lumière et vie.

 

Mes frères, l'Eucharistie, ce n'est rien d'autre que cette aventure spirituelle, mais condensée à l'extrême. Nous recevons en nous Dieu, et il s'empare de notre être, et il nous emporte avec lui là où il est. Il me semble qu’une seule Eucharistie devrait suffire pour nous transfigurer totalement. Mais il y a le défaut en nous : c'est la déficience de notre foi.

 

La foi, ce n'est pas la crédulité, attention ! Ce n'est pas une sorte de naïveté infantile. Non, la foi, c'est un sommet d'intelligence, de maîtrise de soi, de lucidité. Or, c'est cela qui nous fait défaut car nous sommes des êtres enténébrés.

Mes frères, aujourd'hui, en cette fête de Noël, nous devons reprendre en main notre vocation d'homme, de chrétien et de moine. La reprendre en  main pour nous laisser façonner par elle. Car notre vocation est identique à la Parole que Dieu nous adresse, la Parole qui nous crée, la Parole qui nous transforme. Et ainsi, nous confiant en cet amour de Dieu, nous deviendrons UN avec lui.

Remercions-le de nous avoir créés pour un tel destin. Et encore une fois, ne le remettons jamais en doute. J'y ai fait allusion cette nuit : nous devons en toute loyauté, en toute sincérité, nous donner à ce que Dieu attend de nous et ainsi devenir UN avec lui dans cet Amour qu'il est.

                                                                                                          Amen.

 

Temps de Noël : 3. La Sainte Famille.           26.12.82

A.   Introduction à la célébration.

 

Mes frères,

 

Dans l'Epître aux Ephésiens dont nous entendions la lecture, il est question de pardon mutuel, d'amour, de grâce de paix : cette paix dont nous avons tellement besoin pour nous épanouir, cette paix vers laquelle le monde entier aspire, cette paix qui nous constitue tous en un seul corps à l'exemple de la Sainte Famille de Nazareth.

Le Pape nous a rappelé que le monastère était lui aussi construit sur le modèle d'une communauté familiale dans laquelle règne la paix. Paix ! N'est-ce pas la devise de l'Ordre Bénédictin ? Regrettons nos défaillances qui ternissent encore parfois la beauté de cet idéal.

 

      B. Homélie : La communauté familiale.

 

Mes frères,

 

Le récit que nous venons d'entendre nous prouve que Jésus n'était pas un gosse surprotégé, couvé, étouffé entre un père dominateur et une mère captatrice. Comme les petits de la campagne, il grandissait librement, en toute indépendance, allant de l'un à l'autre dans la grande famille que formait le village.

Voyez ! Ses parents n'avaient même pas remarqué qu'il était resté à Jérusalem. Ils ne le cherchaient pas. Ils ne se faisaient aucun problème à son sujet et pourtant ils ne le voyaient pas. Ils pensaient, comme c'était d'habitude, qu'il était chez des parents, chez des connaissances.

 

Mes frères, pourquoi ce petit drame familial précisément dans la douzième année de Jésus ? Parce qu’il était devenu un bar mitszva, il avait réussi l'épreuve rituelle qui faisait de lui un Israélite à part entière et qui lui imposait le joug de la Loi sans que rien lui en soit retranché. Or, Jésus entendait dès ce moment devenir de façon responsable un exemple.

Plus tard, bien plus tard, il pourra jeter au visage de ses adversaires : Lequel parmi vous pourrait me prendre en défaut sur un seul point ? Qui me convaincra de pécher ?

C'est que Jésus devait de par sa mission nous indiquer la route directe qui nous conduit à notre Père qui est dans les cieux. Et cette route, il la connaissait. Il lui suffisait de regarder ses parents. Et pourtant jamais, ni Marie, ni Joseph n'avaient soupçonné avec quelle intensité et quel sérieux Jésus entrait dans la volonté de son Père.

Cette volonté était devenue sa nourriture, sa demeure, sa raison d'être. Nous savons qu'il a exhalé son dernier souffle en disant : Tout est accompli ! Il n'avait rien laissé de côté du projet que son Père avait imaginé, avait façonné pour lui. Quand je dis imaginer, je l'entends dans le sens pictural et sculptural du terme : ce modèle que le Père avait proposé à son Fils pour que la création soit un jour mais parfaitement achevée, Dieu devenant tout en toute chose.

 

Lorsque sa Mère remarqua la réponse que Jésus lui adressait, là dans le temple, dans la maison de Dieu, devant cette imposante assemblée des Docteurs en Israël, à ce moment elle comprit qu'il y avait là pour elle, pour elle aussi et pour elle d'abord, un exemple, une révélation, une invitation à suivre. Et elle garda, elle conserva fidèlement l'événement dans son cœur mémoire.

Et plus tard, bien plus tard encore, toujours au même moment, le plus terrible de leur vie à chacun, au pied de la croix, elle a da s'en souvenir. Elle a porté jour après jour le tragique de ces trois journées. Et elle savait, elle pressentait que l'heure viendrait, son heure à elle et l'heure de son enfant, où ça s'accomplirait parfaitement, où il devrait être totalement dans la volonté de son Père.

 

Mes frères, Jésus ne vivait pourtant pas de façon autonome. Il nous est dit qu'il était soumis à ses parents. Pourquoi ? Mais parce que c'est par le canal de Marie et de Joseph que lui parvenait instant par instant la volonté de son Père. C'est en regardant vivre Joseph et Marie qu'il apprenait à manger, à assimiler cette volonté. Et sous le regard de son Père, sous le regard de ses parents il grandissait en sagesse, en taille et en grâce.

Il écoutait ses parents, il écoutait parler Joseph. Il écoutait mélodier Marie et il entrait dans l'expérience déjà bimillénaire de son peuple. Il se fortifiait. Il travaillait. Il entrait dans les besoins et les peines de tous les hommes. Il devenait un beau garçon plein de grâces physiques, de grâces morales, de grâces spirituelles. Il prenait toujours mieux conscience de sa mission. Il devenait VRAI et découvrait sa véritable identité.

 

Mes frères, Il y a dans la scène de ce jour un élément très beau, beau parce que vrai : nous sentons - même sans raisonner - que Dieu fait des choses surprenantes mais qui ont chacune valeur d'éternité. Dans notre vie contemplative, nous devrions avoir l'œil ouvert à ces menus détails de notre vie personnelle, de la vie de nos frères et même de la vie du monde, et déchiffrer le roman que Dieu écrit. Mais je prends roman dans son sens aussi étymologique : le poème, un poème en prose, un poème en rythme parfois, et au travers duquel nous découvrons ce que Dieu attend de nous, de chacun d'entre nous, de notre communauté, de l'ensemble des hommes.

Et c'est toujours la même chose. C'est l'Amour ! C'est le don de soi ! C'est la communion fraternelle ! C'est la réplique de ce qu'il vit dans son être propre dans cette Trinité de Personnes où chacune est parfaitement elle dans sa relation aux autres.

Mes frères, ceci nous rappelle à notre état et à notre devoir : entrer librement, joyeusement dans la volonté de noter Père pour le salut du monde et pour notre propre transfiguration.

                                                                                             Amen.

 

Temps de Noël : 4. Fête de Saint Jean.        27.12.82

      Homélie : L’homme spirituel.

 

Mes frères,

 

Les paroles de l'Apôtre Jean, nous devons les prendre à la lettre mais dans un sens spirituel. Ses propos sont clairs. Ils ne laissent place à aucune méprise. Il est question d'entendre, de voir, de contempler, de toucher de ses mains. Immédiatement nous pensons au Seigneur Jésus dont Jean a partagé l'intimité pendant des années. Et c'est exact ! Mais nous devons aller plus loin, là où Jean désire nous conduire.

Remarquons qu'il ne parle pas explicitement de Jésus. Il nous parle du Verbe de Vie, de la Vie qui lui est apparue, qui nous est apparue. A quatre reprises il utilise les mots de voir et de contempler. Il se pose en témoin de ce qu'il a vu, de ce qu'il voit, et il nous invite à partager son expérience. Si nous y consentons, nous entrons en communion avec lui et par lui avec le Père, avec son Fils Jésus Christ - le voici maintenant - et nous goûtons la plénitude de la joie. Qu'est-ce que cela veut dire ?

Sous notre enveloppe charnelle, nous possédons un organisme spirituel d'audition, de vision, de palpation ; un organisme adapté au monde divin qui nous permet d'entrer en contact avec lui. L'homme nouveau, l'homme en voie de résurrection, l'homme doté d'un corps spirituel, c'est une réalité ! Et cet homme, c'est chacun d'entre nous.

 

Mais attention! Il est nécessaire pour que cet homme puisse entendre, voir, sentir, goûter, palper le divin, il est nécessaire qu'il atteigne sa taille adulte. Oui, notre corps spirituel doit être pleinement formé. C'est à dire capable d'agir, de travailler en étant conscient de lui-même, et cela à partir d'un cœur devenu d'une limpidité de cristal, un cœur qui produit des œuvre de vérité, de justice, de charité.

Voilà donc ce corps spirituel arrivé à sa taille parfaite. Et ses organes peuvent travailler librement. C'est à dire bien réellement voir le divin, le toucher de ses doigts, le sentir de ses narines, respirer le parfum du divin, le déguster. Mais attention ! Ce sont des organes purement spirituels ! Ce sont les organes qui seront nôtres dans, je dirais, dans toute leur perfection après notre résurrection d'entre les morts.

Mes frères, la Lettre de Saint Jean est adressée à tous. Mais en élucide le sens complet uniquement ceux qui à l'imitation de Jean sont devenus adultes dans le Christ. Et cette étape de croissance achevée, à son niveau compatible avec notre condition actuelle, est bien résumée en une formule, la toute dernière que nous venons d'entendre : Il voit et il croit. C'est l'expertus potes credere auquel j'ai fait allusion hier. Celui qui en fait l'expérience, il sait de quoi il s’agit.

 

Mes frères, Dieu nous appelle à la vie monastique pour nous élever à cette altitude. Et la pureté du cœur que nous propose Saint Benoît avec la Tradition monastique toute entière, elle développe et elle affine ces organes spirituels d'audition, de vision, de dégustation, de sensation et de palpation du divin. Et à ce moment, on possède déjà la Vie Eternelle, la Vie Divine par une connaturalité avec elle.

 

Voilà, mes frères, l'idéal de notre vie contemplative. Efforçons-nous de le poursuivre avec ardeur chaque jour que la bonté du Seigneur nous donne.

                                                                                                                              Amen.

 

Temps de Noël : 5. Les Saints Innocents.       28.12.82

      Homélie : Autonomie ou liberté ?

 

Mes frères,

 

Si nous vivons dans la Lumière avec notre Dieu qui est Lumière, nous découvrons dans le récit Evangélique de ce jour des mystères aux facettes contrastées, tantôt hallucinantes, tantôt encourageantes.

Cette année, je vais vous en présenter une. Vous la classerez dans la catégorie qu'il vous plaira. Mais pour moi, j'y vois, s'imposant avec force un des aspects essentiels de notre vie monastique.

 

Nous avons d'un côté Hérode, de l'autre côté : l'enfant, sa mère et Joseph. Hérode est au faîte de sa puissance, de sa richesse, de sa gloire. Il exerce sur le pays une domination absolue. Il ne connaît d'autres lois que son propre vouloir. Il est autonome. Autonome, mais pas libre car il est esclave de ses passions, des ses ambitions, de ses instincts de cruauté. Et nous le savons, il est profondément malheureux.

L'enfant Jésus, sa mère et Joseph sont des gagne-petit, des besogneux, des anonymes. Ils sont exposés à toutes les brimades, à tous les mauvais coups. Ils ne connaissent d'autres lois que la volonté de leur Dieu. Ils sont hétéronomes. Hétéronomes, mais parfaitement libres. S'unissant à la volonté de Dieu, ils ne connaissent pas le péché et ils ne sont pas soumis à tous les impératifs terribles de ce péché.

Ils vivent dans la plénitude de la paix, du bonheur et de la joie. Rien ne peut les atteindre. Hérode peut frapper, ils échappent à ses coups. Et plus tard, quand l'Hérode satanique semblera les atteindre, lorsque il clouera sur le bois l'enfant, cet Hérode, l'Hérode éternel s'affaissera une fois encore écrasé devant le tombeau vide.

Mes Frères, il y a là pour nous un dabar mystérieux, une parole belle, riche, une parole qui nous encourage. Ecoutons-là !

Plus je suis autonome, vivant selon mon vouloir propre, mes idées, mes caprices, moins je suis libre et plus je m'enfonce dans l'illusion et dans le malheur.

Moins je suis autonome, vivant selon le jugement et la volonté de mon Dieu, plus je suis libre d'une liberté, de la liberté illimitée, victorieuse, souveraine de Dieu.

Mes frères, il y a incompatibilité absolue entre l'autonomie et la liberté. A moi de choisir ? Je serai soit Hérode, soit l'enfant. Et mon sort sera ainsi par moi-même scellé à jamais.

                                                                                    Amen.

 

Temps de Noël : 6. Homélie.                      29.12.82

      Avoir la mort devant les yeux !

 

Mes frères,

 

Lorsque Saint Benoît parle de sa Règle, il dit qu'elle est une toute petite Règle pour débutant. Ce n'est pas là autodénigrement ou fausse humilité, mais Saint Benoît savait par expérience que l'univers divin dans lequel il introduisait son disciple était un endroit où l'on se découvre comme perpétuel débutant.

Le Royaume de Dieu, en effet, est jaillissement continu de nouveauté. L'Apôtre Jean nous l'a laissé entendre. Et une nouveauté qui éveille surprise, admiration, émerveillement, reconnaissance. Et nouveauté à laquelle il faut continuellement s'adapter.

Celui qui a le bonheur de le savoir et de le vivre, celui-là est déjà parvenu à un certain sommet. Il entre dans le douzième degré d'humilité, là où tout est à la fois le plus bas et le plus haut.

 

Et parmi les conseils précieux que nous donne Saint Benoît, il en est un que je vous rappelle. Le moine, dit-il, doit avoir chaque jour fa mort devant les yeux... Les débutants que nous sommes entendent cette recommandation dans un sens grossier, à peine dégrossi. Mais les débutants nouveaux que nous devenons l'entendent dans un sens spiritualisé, celui-là même qui affleurait sous le chant de Siméon.

L'Esprit Saint qui reposait sur Siméon liait la mort et la vision du Christ. Tu ne verras pas, Lui avait-il dit, le Messie du Seigneur, tu ne le verras pas sinon au moment où la mort sera proche de toi. Et Siméon montait vers le Temple du Seigneur. Il y était porté par l'Esprit que lui-même portait. Il entre. Il voit un enfant. Et la Lumière qui était dans son cœur reconnaît la Lumière du monde. Cet enfant, il le prend dans ses bras et il dit :

Maintenant Seigneur, Maître, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix selon ta parole. Car voici, mes yeux ont vu le soleil que tu as préparé à la face de tous les peuples, Lumière qui se révèle aux nations et gloire de ton peuple Israël.

 

Mes frères, Siméon était entré dans la maison de Dieu. Il y avait établi sa demeure. Son lieu de stabilité était la Lumière de l'Amour. Et cette Lumière qu'il était devenu en vivant dans la Lumière, reconnaît la source de toute lumière dans cet enfant encore inconscient. Il reconnaît immédiatement son Dieu et son Sauveur. Il prend ce petit paquet de chair dans ses bras. Et ses mains en touchant le corps deviennent spirituelles, et elles touchent la chair de son Dieu.

Et voici Siméon transporté au-delà de tous les espaces et de tous les temps. Il est établi prophète pour le cosmos. Ce n'est pas seulement Israël qu'il embrasse de son regard, mais tous les peuples, toutes les nations, tous les hommes qui à jamais naîtrons sur la terre et s'organiseront. En contemplant la Vie, en possédant la Vie, Siméon avait déjà franchi le seuil, le fossé de la mort.

 

Mes frères, le moine qui des sens transfigurés de son corps spirituel contemple le Christ et touche la Lumière, ce moine sait que la mort est déjà pour lui comme un événement du passé. Cette mort, il l'a constamment devant les yeux dans l'acte même par lequel il regarde, il admire le Christ son Seigneur. Ce devait être là l'expérience de Saint Benoît !

Et ce sera la nôtre si nous sommes des Siméon, c'est à dire des écoutants. Je rappelle que le nom Siméon signifie : celui qui écoute. Et Saint Benoît, c'est symptomatique, commence sa Règle par ce premier mot : Ecoute ! Et il la clôt sur le dernier mot : tu parviendras. Ecoute les conseils que je te donne et toi aussi à ton tour tu parviendras dans cette Lumière. La mort sera déjà pour toi vaincue.

Mes frères, écouter, c'est déjà commencer à mourir. Et voir la Lumière, c'est déjà sombrer dans la Vie pour jamais.

                                                                                                      Amen.

 

Temps de Noël : 7. Homélie.                      30.12.82

      La parenté spirituelle.

 

Mes frères,

 

Anne ne s'éloignant pas du Temple, servant Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière, ne dirait-on pas une moniale. En plus, elle était prophète et elle attendait...Et les sept fois douze années de sa vie, n'est-ce pas le signe d'une perfection spirituelle achevée ? Rien d'étonnant donc si les yeux de son corps purifié ont de suite reconnu la Lumière de Dieu dans les bras de Marie la Vierge.

Dieu qui est bon et qui nous aime, nous ménage ainsi des rencontres dans lesquelles nous nous reconnaissons. La parenté spirituelle n'est pas un vain mot. Elle est une réalité qui informe nos vies, qui façonne les traits de notre physionomie.

Le monastère, pour Saint Benoît, est une Domus Dei, une maison que Dieu s'est construite pour y fixer sa demeure. Pour Saint Bernard, il est un paradisus claustralis, un jardin où Dieu aime se reposer et deviser avec des amis choisis. Dieu est le Roi de ce palais. Il est le Prince de ce jardin. Et ses familiers le servent avec un amour s'exprimant par le renoncement à tout ce qui n'est pas lui, et par la louange incessante de ce qu'Il est.

 

Voilà, mes frères, la vie contemplative dans sa beauté, sa luminosité, sa paix ! Sous l'épisode, en apparence insignifiant, d'Anne la prophétesse, l'expectante, la toujours jeune, cherchant et trouvant son bien-aimé, ne cessant pas de chanter sa présence, je vois jouer, scintiller les reflets irisés du Cantique des Cantiques.

Mes frères, il faut s'arrêter, car c'est trop beau. Laissons-nous plutôt nous aussi saisir par l'Esprit et conduire au rendez-vous de la lumière. C'est la grâce de Noël, éternelle comme la gloire de notre Christ.

                                                                                                      Amen.

 

Temps de Noël : 8. Homélie.                      31.12.82

      Dans un commencement était le Verbe…

 

Mes frères,

 

Autrefois le Prologue de l'Evangile selon Saint Jean était récité à la fin de chaque messe. Aujourd'hui, l'Eglise le proclame au dernier jour de l'année. Et il sonne à nos oreilles comme un joyeux chant d'espérance. Au commencement était le Verbe. Ou plus exactement : dans un commencement était le Verbe, le commencement intemporel qui contient tous les commencements.

Dans cette annonce se révèle un mystère consolant qui fait toucher la providence miséricordieuse et amoureuse de notre Dieu. Le Verbe créateur et rédempteur habite tous les commencements. Il leur est présent. Il les éveille. Il les conduit à leur achèvement. Il est déjà à l'intérieur de ce commencement, son achèvement.

 

Laissons-nous quelques instants réjouir et transporter par la magie du polysémantisme des racines originelles enfuies, cachées sous la traduction française: commencement.

Je vois se dérouler, non pas un commencement début de quelque chose de plat, d'horizontal...non, mais je contemple quelque chose qui s'achève, qui grandit, un pic dont le sommet perce l'inaccessible et pénètre à l'intérieur de l'univers de Dieu. Tout commencement s'origine dans le Verbe de Dieu. Et en lui, il est déjà achèvement plénier, réussite parfaite. Car chez Dieu, tout est déjà achevé au moment même où cela commence. Nous ne pouvons concevoir cette chose, nous qui sommes insérés dans une durée où tout se développe graduellement.

Et pourtant le Verbe de Dieu a voulu, lui, entrer dans notre durée. Il a voulu s'y incruster mais pour lui donner un sens nouveau. Parce que la durée adaptée à notre état matériel, elle est déjà entièrement transfigurée par l'amour. Et nous devons savoir que dès l'instant où Dieu commence quelque chose, pour nous aussi c'est déjà de quelque façon achevé, parfait. Ce l'est en espérance.

L'espérance est cette vertu qui nous fait déjà posséder l'achèvement dès le début. C'est ce qui dynamise notre action et qui nous permet de la porter jusqu'au bout. Mes frères, c'est là, la participation à la vie divine. C'est en cela que nous sommes renés, que nous sommes devenus enfants de Dieu. Nous participons à l'état qui était celui du Verbe Incarné.

 

Mes frères, tout donc est évocation de ce dynamisme qui structure un ensemble. Tout est vie dans le Verbe. Tout s'organise, tout se développe, tout grandit. En lui est l'énergie qui crée, qui rédime, qui divinise. Je pense que dans notre vie contemplative nous devons pouvoir assez rapidement entrer dans cette vie qui est autre que la nôtre et qui pourtant lui est semblable. Car, toute vie quel qu'elle soit, vient de Dieu et de ce Verbe de Dieu.

Et cette vie qui devient la nôtre, elle produit des effets vraiment remarquables. Entre autre que jamais elle n'est rongée par ce qu'on appelle le découragement. Je veux dire que comme à chaque instant de la durée on possède déjà le fruit de sa maturité - en espérance naturellement - il n'est pas possible de sentir l'impatience. Nous entendons toujours à l'intérieur de notre coeur une voix qui nous dit : Je te l'ai promis, je te le donne...

Mes frères, chez Dieu tout est à la fois en même temps et commencement et fin. C'est pourquoi il est dit que le Verbe de Dieu est l'Alpha et l'Oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin. Et tout cela, vous voyez, toute cette beauté, elle est incluse dans ce mot commencement, mais dès l'instant où nous nous laissons prendre par la richesse de la racine, cette racine verbale qui est tout à fait évacuée dans nos traductions françaises si pauvres, tellement pauvres.

 

Mes frères, nous devons avoir la lucidité et le courage ­car il en faut - de retourner à ces origines. Car en elles se trouve toute la dynamique de la création, de la rédemption, et de la divinisation. Que le regard de notre foi se transporte donc toujours au terme, au moment où le Christ sera vainqueur, où nous serons tous UN en lui et où Dieu lui-même sera tout en chacun d'entre nous.

Mes frères, vivons l'Eucharistie de ce jour, la dernière de l'année, sur cette vision. Elle est vérité, elle est beauté, elle est victoire.

                                                                                                         Amen.

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Table des matières

 

Temps de Noël de 1982. 1

Temps de Noël : 1. Messe de minuit.            25.12.82. 1

A. Introduction à la célébration : 1

B. Homélie : Le cœur de Marie. 1

Temps de Noël : 2. Messe du jour.             25.12.82*. 2

A. Introduction à la célébration : 2

B. Homélie : Naître de Dieu. 3

Temps de Noël : 3. La Sainte Famille.           26.12.82. 4

A.   Introduction à la célébration. 4

B. Homélie : La communauté familiale. 4

Temps de Noël : 4. Fête de Saint Jean.        27.12.82. 6

Homélie : L’homme spirituel. 6

Temps de Noël : 5. Les Saints Innocents.       28.12.82. 7

Homélie : Autonomie ou liberté ?. 7

Temps de Noël : 6. Homélie.                      29.12.82. 8

Avoir la mort devant les yeux ! 8

Temps de Noël : 7. Homélie.                      30.12.82. 9

La parenté spirituelle. 9

Temps de Noël : 8. Homélie.                      31.12.82. 10

Dans un commencement était le Verbe….. 10