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<p class="rougemaigre centre">La tendresse, la croix des contemplatifs...</p> <div class="just"> <blockquote> <p class="petit vertmaigre">Abstract: pouvoir se passer de tendresse est une forme de sagesse?...</p> </blockquote> <p>Pour les f&ecirc;tes de fin d'ann&eacute;e, un monsieur qui habite Bangkok m'avait envoy&eacute; un mail banal qu'il envoyait &agrave; tous comme carte de voeux. Je r&eacute;alisais alors que j'avais oubli&eacute; de l'informer de l'engagement religieux que je prenais ces jours-l&agrave;. Il a vaguement su que j'avais pens&eacute; me faire moine et puis que finalement j'avais chang&eacute; d'avis. Nos conversations n'allaient jamais bien loin. Cet homme intelligent qui avait d&eacute;j&agrave; re&ccedil;u quelques gifles du destin me semblait de toute fa&ccedil;on bien trop tracass&eacute; par la p&eacute;rennit&eacute; de son propre syst&egrave;me identitaire que pour pouvoir vraiment s'ouvrir &agrave; l'&eacute;tranget&eacute; d'une &acirc;me aussi lointaine que la mienne. Je l'informais donc sobrement de ma nouvelle vie et ajoutais quand m&ecirc;me que j'&eacute;tais redevenu un homme heureux. </p> </div> <p>Il m'a r&eacute;pondu par un laconique message. J'y relevais bien sa griffe personnelle, avec cette pointe d'ironie commune &agrave; ce genre d'homme qui ne cherche plus pour agr&eacute;menter sa vie qu'&agrave; r&eacute;p&eacute;ter les plaisirs qu'il a d&eacute;j&agrave; connu. Accabl&eacute; par le patronage d'une famille, il semble fondamentalement d&eacute;sabus&eacute; de tout. Il se r&eacute;jouissait donc poliment de mon bonheur et ajoutait que c'&eacute;tait un incontestable privil&egrave;ge que d'&ecirc;tre heureux dans un monde opprim&eacute; et ensanglant&eacute; de partout. </p> <p>Sur le m&ecirc;me ton, j'ai continu&eacute; l'entretient en lui faisant remarquer qu'&agrave; bien y regarder, pour la toute grande majorit&eacute; des hommes, ce n'est pas l'oeuvre des m&eacute;chants et des tyrans qui rend malheureux. D'autre part, h&eacute;las, le malheur des autres n'affecte la joie que de quelques marginaux et laisser croire que notre tristesse vient de l'&eacute;tat du monde n'est le plus souvent qu'une sinistre mascarade. M&ecirc;me la pauvret&eacute;, apr&egrave;s scrupuleuse analyse sur le terrain, ne me semble pas &ecirc;tre une cause d&eacute;terminante de la tristesse. </p> <p>Enfin, pour approfondir le paradoxe avec cette pointe de cynisme que le ton de ce dialogue r&eacute;clamait, j'ajoutais qu'en ce qui me concerne, j'allais bient&ocirc;t admettre que mon bonheur &eacute;tait surtout et avant tout redevable au fait de pouvoir sans trop de dommage me passer de tendresse. </p> <p>La r&eacute;partie vint tout de suite: s'il en &eacute;tait ainsi, m'&eacute;crivait-il (cette fois sans ironie, mais avec peut-&ecirc;tre une pointe d'incr&eacute;dulit&eacute;), j'&eacute;tais vraiment sur le chemin de l'Eveil. </p> <p class="centre">*** </p> <p>Je crois que derri&egrave;re l'insupportable futilit&eacute; de ce dialogue mondain et politiquement corrects entre deux &acirc;mes &eacute;corch&eacute;es, il n'y a rien de moins que la d&eacute;mystification du mal et le germe de la sagesse (qui n'est pas la saintet&eacute;). Pardonnez-moi l'orgueilleuse pr&eacute;tention d'une telle affirmation mais enfin, puis-je taire que la raret&eacute; de la vraie compassion est l'un des plus grands drames du monde, que la soif de tendresse est l'inavouable coeur sinon de l'&eacute;go&iuml;sme au moins de la tristesse des meilleurs d'entre nous, et que le peu de notre compassion g&eacute;mit et se meurt sous les coups de cet &eacute;go&iuml;sme et de cette tristesse? </p> <p>Ici la tendresse me manque tellement que l'obsession de sa conqu&ecirc;te m'emp&ecirc;che de voir le malheur de tous ceux qui ne pourraient en partager un peu avec moi: je ne suis plus qu'une jeune fille en qu&ecirc;te d'une &acirc;me esseul&eacute;e qui pourrait fonder ma future famille ou, au mieux, d'un enfant &agrave; consoler. Au diable ce peuple mis&eacute;rable qui vit aux confins de la terre. Au diable ce vieil inconnu qui pue et ne radote que des m&eacute;chancet&eacute;s &agrave; l'&eacute;tage d'en dessous. Sans tendresse en retour, je ne donne rien, je vends!</p> <p>L&agrave;, la tendresse est tellement manifest&eacute;e que de cette douce maison, je n&eacute;glige de sortir: mon cocon familial n'existe au monde que pour assurer sa propre p&eacute;rennit&eacute;! Me voil&agrave; devenu ce mis&eacute;rable qui a b&acirc;ti le mur autour du jardin. Au diable les impudiques qui attaquent l'ignorance de ma sph&egrave;re! Je signe la p&eacute;tition qui circule pour r&eacute;clamer des mesures s&eacute;curitaires plus strictes! </p> <p>La tendresse est fille de Philia et d'Eros. Qui peut se lib&eacute;rer des lois de la tendresse? Qui peut se nourrir exclusivement des lumineuses b&eacute;atitudes d'<a href="../rel-spir/rel-spirit-erosphileagape-tab.htm#0" target= >Agap&ecirc;</a>? </p> <p>La tendresse est la source vive du vice. Si je m'affecte d'en manquer ou si, au contraire, je la poss&egrave;de d&eacute;j&agrave; et la prot&egrave;ge par d'excessives attentions ou de trop de jalouses pr&eacute;rogatives, je me retrouve accabl&eacute; de sottise, d'aveuglement, d'&eacute;go&iuml;sme ...voire de m&eacute;lancolie. </p> <p>&nbsp;</p> <p align="center">***</p> <p>Les moines, les damn&eacute;s des causes perdues d'avance, les militants des causes lointaines et autres ouvriers des id&eacute;aux surhumains, ...tous ceux-l&agrave; qui, comme moi , d&eacute;cident un jour de d&eacute;fier cette tendresse et l'ordre de sa sph&egrave;re pour pouvoir se consacrer corps et &acirc;me &agrave; d'autres guerres, arrivent-ils vraiment &agrave; se contenter des biscuits secs d'Agap&ecirc;? Ne se nourrissent-ils pas bien plus souvent de vanit&eacute;s? Pour l'un l'&eacute;tude de la Bible. Pour l'autre la pratique d'un site militant. Pour le troisi&egrave;me une retraite philosophique dans un jardin. Pour le quatri&egrave;me une posture spirituelle sur un pic de l'Himalaya, pour le cinqui&egrave;me la gestation d'un tr&egrave;s hypoth&eacute;tique chef-d'oeuvre qui se cherche encore... En un mot, leurs id&eacute;aux pr&eacute;tendus sublimes ne les conduisent-ils pas finalement dans l'incons&eacute;quence? </p> <p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; d'une sosotte frustr&eacute;e de tendresse qui se passionne pour un gamin perplexe qui, lui a-t-on dit, n'est pas aim&eacute;, un vieil incontinent pue et g&eacute;mit de solitude. Il se meurt sans mots et sans soins. De ce vieux, par ordre de la nature, elle est, comme moi-m&ecirc;me, h&eacute;las, visc&eacute;ralement incapable d'accepter le moindre signe de tendresse. Ce vieux est repoussant... Mais il vit trop pr&egrave;s de tous les ermitages, de tous les ateliers, de toutes les tribunes inter mondialistes, de tous les clo&icirc;tres pour que nous puissions ignorer son existence. Et nous laissons quand m&ecirc;me le vieux puer seul... </p> <p>Il n'est pas facile de se d&eacute;p&ecirc;trer de la tyrannie d'&Eacute;ros et de Philia, m&ecirc;me si c'est au nom d'une qu&ecirc;te sublime. Il n'est pas facile de quitter la chaleur &eacute;go&iuml;ste des familles ou de ce qui en tient lieu. Et Agap&ecirc; d'autre part contre de pieuses intentions ne nous conc&eacute;dera qu'un maigre coupe-faim. </p> <p>Les &acirc;mes comme la mienne savent qu'elles fr&ocirc;lent l'inanition et l'ind&eacute;cence; leur bonheur pourrait en une seconde appara&icirc;tre comme un malheur absolu. La lucidit&eacute; n'est pas un cadeau et s'il n'y avait en moi, encore plus forte que la mauvaise conscience, la certitude d'un devoir particulier venant de Dieu, vide de joie, je cr&egrave;verais de d&eacute;sespoir comme je crevais de d&eacute;go&ucirc;t, &agrave; petit feu, de ma fonction charitable au <a href="../../wpbnp/0-table-visit-wpbnp.htm" target="">mouroir</a> de Lopburi. Agap&ecirc; paye mal ou paye avec une devise qui n'a pas cours en nos sph&egrave;res. </p> <p>&nbsp;</p>