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Version 2.2 - Mai 2017

Éloge des théologies rationnelles

ou

De la liberté, de la détermination et de l'indéterminable.

Abstract: les sciences ont tout à perdre à se laisser influencer par la théologie tandis que la théologie a tout à perdre en ignorant les leçons de la science. La théologie doit rester accrochée à la rationalité scientifique malgré les objections des diverses formes de corrélationismes. Du savant, le théologien n'a que l'intégrité professionnelle à exiger, cette honnêteté réclamée par les autres savants et qui, entre autres effets, fragilise toutes les formes de réductionnismes.


Savoir, ignorer, savoir ignorer et ignorer ignorer

Supposons un événement inattendu, un signe clair de ce que je ne peux pas tout prévoir… Parfois, cet événement n'est pas facile à localiser, mais supposons qu'en notre occurrence, l’événement se soit bien laissé prendre dans le filet d'espace et de temps qu'utilise mon intelligence.

Peu importe que j'aie ou non tissé moi-même, plus ou moins consciemment les mailles de ce filet. Peu m'importe que ce filet existe "en soi" ou qu'il ne soit qu'un artifice de mon cerveau en recherche d'un langage "clair et distinct". Cela ne change pas grand-chose au problème qui me préoccupe ici.

Supposons donc que je localise cet événement imprévu en un lieu 'x' au moment 't'. L'événement s'est comme "allumé" dans ma vie dans un contexte précis, en ces coordonnées-là. Cet éclair très localisé sera peut-être le seul indice mis à ma disposition pour faire exister ce quelque chose dans ma conscience, que je sois un homme de science, un spirituel bouddhiste ou un charbonnier attentif…

Je ne dois pas trop rêver: je n'ai aucune raison sérieuse de penser que cette scène, ce contexte de choses, qui a accueilli cet événement surprenant s'est lui-même laissé intégralement capturer par ma conscience. Je pense plutôt que pour chaque événement, ma conscience ne profite que d'un minuscule dévoilement d'une intrigue compliquée de choses dont l'essentiel m'échappera toujours. Mais ce n'est là qu'une intuition difficile à argumenter dans un sens comme dans l'autre puisque j'ignore ce que j'ignore. Avec des données peut-être partielles, je me construis une explication plus ou moins solide de ce qui s'est passé.

Hélas, les suites de causes, les enchaînements d'effets, que mon modèle d'explication suggère, sont toujours affaiblis par quelques questionnements plus radicaux sinon à propos des suites de causes, au moins à propos des raisons pour lesquelles cette suite-là prévaut sur une autre… La simple affirmation que tout effet a une cause est d'ailleurs éventuellement déjà hors propos. Je ne serais pas le premier à dire que, peut-être, il n'y a dans cette supposée causalité qu'une illusion, que le reflet d'une habitude, etc.

Cette non-exhaustivité du dévoilement d'un événement et du contexte qui semble lié à cet événement peut être liée aux imperfections de mes outils cognitifs, ou à mon manque de zèle à construire/étudier un échafaudage causal, ...ou à la contingence des choses... Pour certains, même les lois de la nature peuvent être considérées comme des "choses" contingentes. L'esprit des nouvelles recherches ontologiques va dans le sens de la contingence. Je renvoie mon lecteur à quelques penseurs du "Réalisme Spéculatif" qui voudraient enraciner une explication du monde non plus dans la causalité et/ou le langage (principe de raison, principe de non-contradiction…) mais dans une contingence radicale, un chaos principiel.

Il est vrai, malheureusement, que ces choses, qui se donnent à penser par des contextes (plus ou moins entravés eux aussi dans des mailles spatio-temporelles), peuvent m'illusionner de A à Z, et, ...etc. etc.

Ce qui est le plus troublant dans cette affaire, c'est que même en faisant l'hypothèse (gratuite) que mes modèles d'intellection du monde sont exacts, absolus et exhaustifs, (qu'ils soient fondés sur un Dieu bienveillant, sur la logique et la causalité...), même en faisant ce genre d'hypothèse donc, il reste possible qu'un événement me surprenne: une belle théorie jamais mise en défaut est une chose, l'accessibilité et la mesurabilité des variables qui sont mises en relations par cette théorie en est une autre. Donc, même en supposant une parfaite connaissance de lois irréprochables de la nature, le besoin de faire de nouvelles mesures, de nouvelles expériences, continuerait à s'imposer dès que je voudrais mieux prévoir le futur.
Ce dernier point mérite d'être approfondi car il renvoie directement à ce que le scientifique appelle la gestion des référentiels.

Les invariants scientifiques établis par les comparaisons de référentiels seraient "absolus" parce qu'ils ne dépendraient plus de la position des observateurs et ils nous aideraient donc à prévoir l'avenir… Ils nous aident, c'est vrai, mais cela ne suffit pourtant pas. Pour connaître l'univers et prévoir les événements, en plus des lois construites autour de ces invariants, il faut encore la connaissance exhaustive des choses contenues dans les référentiels et qui font les variables de ces lois.
 
Que la trajectoire d'une fusée réponde parfaitement à des lois reconnues par mon intelligence est une chose, mais, en pratique, tant que j'ignore la présence d'une planète, d'une météorite, ou d'un quelconque nuage de poussières la trajectoire supposée parfaitement légiférée pourra me surprendre.

Le problème est plus profond qu'il n'y paraît car la présence d'une planète, d'une météorite, ou d'un quelconque nuage de poussières peut, au moins en droits, surgir de "nulle part". Je veux dire ici que l'information qui signale l'existence de ces choses peut atteindre la fusée avant de m'avoir atteint, moi qui calcule la trajectoire!  Sous une apparence anecdotique, en fait, cette relation entre l'information de l'existence et l'existence elle-même est le cœur du problème.

Une des plus belles théories déterministes, la théorie de la relativité, nous offre une superbe approche de ce surgissement toujours possible de nouvelles choses dans notre sphère empirique. La relativité affirme que, contrairement à ce que Newton avait laissé croire, pour un savant, l'existence ne se distribue pas "instantanément" dans tout son environnement. Elle s'y propage à une vitesse qui n'est pas infinie. Au fond, cela revient à dire que le temps doit pouvoir couler pour simplement faire savoir à tel ou tel observateur ou à telle ou telle planète que, par exemple, une étoile existe à tel endroit. L'existence d'une galaxie qui provoquerait, par exemple, un jet de lumière ou une courbure de l'espace susceptible de modifier une photo astronomique, se propagerait, selon la relativité, à une certaine vitesse dans des territoires de plus en plus éloignés d'elle et de plus en plus proche de la fusée et de moi qui l'ignore encore, etc.
 
Einstein aurait dit un jour en évoquant l'unité des grands espaces que "lorsque le hochet tombe du berceau, Sirius chancelle…". En supposant que c'est exact, je dois malgré tout prendre en compte le fait que, selon Einstein lui-même, lorsque le hochet tombera du berceau, il me faudra vieillir de quelques années "avant que" Sirius chancelle, ...et encore quelques années pour que j'en sois informé par retour de courrier! Jusqu'à nouvel ordre, la chute du hochet (qui existe déjà pour moi) n'existe pas pour Sirius tant qu'une information "minimale" concernant cette chute n'a pas atteint Sirius.

Fort de cette remarque, je considérerai donc qu'il y a dans l'univers l'une ou l'autre chose qui éventuellement existe déjà pour d'autres, mais qui ne va exister pour moi que dans quelque temps, lorsqu'une information minimale émanant d'elle m'aura enfin rejoint. Je suis donc, moi, incapable de remplir d'une manière exhaustive le référentiel que je construis pour calculer l'avenir.

C'est encore un peu plus compliqué: une chose qui possède mille manières de me faire valoir son existence, commencera à exister pour moi lorsque la plus rapide des informations susceptibles d'interagir avec moi m'aura atteint. C'est la lumière (onde électromagnétique) qui semble la plus adaptée pour accomplir cette tâche ontologique parce que, encore aujourd'hui, la lumière nous laisse penser qu'elle a quelques "supériorités" à faire valoir pour accomplir ce job: une vitesse de propagation constante et une vitesse de propagation indépassée/indépassable. Au stade actuel des techniques expérimentales, la lumière semble donc être l'outil le plus pratique pour me signifier l'existence des choses et pour quantifier* des durées entre des événements ("surgissements" d'existences).
 
*Pour quantifier une durée, il me suffit de concevoir un métronome de lumière et de définir à partir de lui un étalon pour arpenter le temps écoulé entre deux événements. Le mètre de temps serait, par exemple, la durée consommée par un rayon lumineux pour faire un aller-retour entre deux miroirs parallèles distants de cinquante centimètres.
 
N'importe quelle interaction, en droit au moins, peut remplacer la lumière pour m'annoncer l'existence de deux événements en tel ou tel lieu, pour y définir leur simultanéité ou, au contraire, un ordre de surgissement avec un avant et un après… Si je choisis une interaction plus lente que la lumière pour déterminer une simultanéité, il y aura moins de mètres de temps à compter que si j'utilise le métronome lumineux… Mais alors, faute d'une vitesse de référence indépassable, je devrai prendre en considération des courses à rebours dans le temps (écoulements temporels négatifs), et, en plus, faute d'une vitesse de référence constante, toutes les formules qui utilisent des variables temporelles devront assumer une correction des durées en fonction des vitesses relatives des référentiels car, jusqu'à preuve expérimentale du contraire, toutes les interactions ne disposent pas de cette propriété étrange (contre intuitive) qui est de se rapprocher de moi à la même vitesse que je m'éloigne, me rapproche ou reste à distance fixe de la source de lumière, du "métronome".

Les savants considèrent aujourd'hui que les ondes gravitationnelles ont les mêmes propriétés de propagation que les ondes électromagnétiques. Mais, de fait, s'il s'agit de penser et de localiser l'existence du hochet, l'information lumineuse (qui, par un effet "d'aile de papillon" va éventuellement contribuer à faire chanceler Sirius) pourrait très bien ne pas arriver au même moment que l'information gravitationnelle (qui elle aussi, par un effet "d'aile de papillon" pourrait, etc.)...Et dans ce cas la formulation des lois de la gravitation devra se complexifier pour tenir compte de ce décalage. Mais puisque l'expérience nous autorise encore, au jour d'aujourd'hui, de penser que la vitesse de la gravitation, comme celle de la lumière, se donne comme indépassable et constante, la transformation de Lorentz et sa descendance dans des espaces courbes n'ont pas à être remises en cause. On ne voit pas vraiment pourquoi, pour quantifier le temps, on s'encombrerait de l'usage d'un métronome qui serait dépourvu d'une propriété aussi prodigieuse.

Il fallait donc rappeler que le temps n'est pas la mesure du temps. Qu'on le veuille ou non, c'est une belle et étonnante propriété de la propagation de la lumière (un résultat expérimental, pas le fruit des mathématiques) supposé "absolu" qui rend la théorie de la relativité quantifiable, "mathématisable", utilisable par nos techniciens. (Étrangement cette empirie-là n'est pas étudiée par Meillassoux dans son étude où l'absolu est un concept clé). Que les mathématiques aient des qualités absolues, je l'accepte momentanément par hypothèse, par facilité, parce qu'elles seraient "l'a priori" par excellence lié à l'architecture de nos neurones, et parce que l'hypothèse contraire me lancerait dans une spéculation inutile ici… Mais dire que les mathématiques nous offrent une connaissance "absolue", ce n'est pas dire que les mathématiques nous offrent une connaissance absolue du réel...  Les relations entre les réalités quantifiées n'ont pas nécessairement les qualités supposées absolues que les quantités entretiennent éventuellement entre elles.
Pire: le résultat expérimental n'acquiert la dignité scientifique que s'il est falsifiable! Même la théorie de la relativité est falsifiable et n'a d'absolu que ce qu'elle chipe aux mathématiques en faisant un arrêt sur cette image que l'expérience lui offre aujourd'hui: la constance de 'c' (la vitesse de la lumière) qui pourrait bien être démentie demain.

Sans cet étonnant résultat expérimental qu'est la constance de la vitesse de la lumière, la dignité de la relativité ne serait "que" philosophique et l'usage de ce modèle scientifique, en astronomie par exemple, serait bien compromis. Si les formules de la relativité sont non seulement une belle et profonde méditation sur la nature de l'espace et du temps, mais sont aussi des algorithmes très utiles, c'est parce qu’Einstein, "pour simplifier les choses", a fait un pari d'absoluité sur une observation expérimentale. Toute la formulation (quantification) de la mécanique relativiste présuppose que la vitesse de la lumière ne dépend pas de la vitesse du référentiel qui la mesure. Inspiré par la pertinence et l'efficacité pratique des théories de Maxwell et de Lorentz, Einstein a fait là un pari qui nous offre la possibilité d'une mathématisation de l'univers.

Aujourd'hui, ce pari qui nous permet de construire des métronomes "absolus" n'est toujours pas contredit par l'expérience, mais il ne faut malgré tout pas être dupe de la différence catégorielle entre un mètre de temps ainsi mesuré et la texture réelle du temps. Les racines des intuitions fondatrices de la relativité (l'espace-temps) ne seraient pas plus fausses ou plus exactes si la vitesse de la lumière n'était manifestement pas invariable, mais, par contre, la mise en formules de ces intuitions serait à refaire et ce serait beaucoup, beaucoup, beaucoup plus compliquée. Einstein a fait là un choix qui n'était et qui n'est toujours pas une "nécessité" (dans le sens géométrique ou philosophique du mot). L'invariabilité de la vitesse de la lumière est un heureux hasard, pas le résultat d'un raisonnement et ce serait une erreur à la fois logique et historique de penser que cette constance est la base de l'intuition de l'espace-temps alors qu'elle n'est qu'un "truc" pour verbaliser (en termes mathématiques) cette intuition. Le statut donné à ce résultat expérimental, c'est le tendon d'Achille non pas des intuitions relativistes mais de leurs formulations. La quantité de temps qui sépare deux événements est mesurée ainsi parce que cette intelligente convention permet de simplifier massivement les algorithmes de passage d'un référentiel à un autre
 
Einstein lui-même n'était évidemment pas dupe de la fragilité de son pari puisqu'il écrivit lui-même ceci: "... Pour donner au temps une signification physique, il est nécessaire de se servir de certains événements qui établissent des relations entre les lieux différents. Le choix des événements pour obtenir une telle définition du temps est en soi indifférent. Mais il est avantageux pour la théorie de donner la préférence à un phénomène dont nous savons quelque chose avec certitude. La propagation de la lumière dans le vide présente ce caractère à un degré incroyablement plus élevé que tout autre phénomène grâce aux recherches de Maxwell et de H.A. Lorentz…" Albert Einstein -1921- (Dans son introduction à "Quatre conférences sur la théorie de la relativité" )

Cette petite digression du côté d'une puissante théorie physique me suffit déjà amplement pour appuyer ce que je veux faire valoir: des événements (…des choses; car il n'est plus vraiment utile de distinguer la chose de l'événement dans cette théorie physique) peuvent émerger "de rien" dans mon histoire. Je peux affirmer que détenir la formule des lois du monde, ce n'est pas encore prédire (supprimer les surprises) ni abolir la nécessité de l'expérience.
Attention; je n'évoque pas ici ce qui est inconnu mais ce qui est inconnaissable pour chaque habitant d'un référentiel. On peut donc parler de mystère! Il ne s'agit pas d'énigmes, mais d'un véritable mystère habitant chaque représentation disponible du monde.
On n'insiste jamais assez, lorsqu'on pérore sur la portée de la théorie de la relativité, sur cette différence structurelle entre "le point de vue de l'observateur", (vous et moi qui voyons certaines choses et ignorons l’existence d'autres), et le "référentiel relativiste" qui, lui, est plein de toutes ces choses de l'univers, accessibles ou non aux observateurs qui l'habitent. L'expérience qui peuple le référentiel de diverses choses, ma sphère empirique, celle du savant, du charbonnier, de n'importe qui, est incapable de nous déclarer l'existence de toutes les choses susceptible d'influencer notre futur.

Le temps «t» du référentiel et le temps «u» de l'observateur

Mon lecteur aura remarqué que j'ai bien pris soin de présupposer sans la discuter l'exactitude de la théorie de la relativité. Qui serai-je d'ailleurs pour en nuancer ses fondements et sa valeur scientifique. Je n'ai pas plus mis en examen l'absoluité du langage mathématique dont les savants font grand usage. Encore une fois, qui serais-je pour me donner ce droit. N'étant que celui que je suis, j'accorde sans discuter, par hypothèse, aux plus brillants physiciens et mathématiciens une valeur indiscutable à leurs travaux. La seule chose qui m'importe ici, c'est le fait que, même supposées "absolues" (supposées capables de produire des invariants assumant des changements de référentiels), les formules qui dirigent l'univers ne peuvent abolir l'inconnu, la surprise, l'imprévu dans ma vie. En plus de ces lois supposées parfaites, pour prévoir et quantifier les événements à venir, je devrais disposer d'une liste exhaustive des choses qui remplissent mon référentiel. Or cette liste est inaccessible. L'exhaustivité ici n'est pas accidentellement inaccessible; elle l'est théoriquement. Pour chaque observateur, cette liste n'arrête pas de croître non seulement par le raffinement des méthodes expérimentales – cela, on le sait depuis toujours - mais par le fait de ce que je peux bien appeler une "ontogenèse*" incessante.

*Par le mot "ontogenèse" je renvoie donc ici à une émergence d'existence pour un observateur plutôt qu'à l'évolution d'une qualité d'existence; il faut donc entendre "ontogenèse" dans un sens plus philosophique qu’embryologique. Si je ne me trompe pas, je retrouve avec cette "ontogenèse" une des intuitions fondamentales de Tristan Garcia lorsque, dans son travail métaphysique devenu incontournable pour les amateurs d'ontologie, il évoque la prolifération incessante des choses (thèse formulée dès l'introduction à son essai "Forme et Objet" publié aux PUF en 2010)...

Cette humilité obligée de l'ambition prédicative des lois peut être l'occasion de penser un temps qui n'est pas la variable 't' utilisée dans les algorithmes scientifiques. Ce nouveau temps serait bien plus lourd qu'un simple "déroulement" d'algorithmes naturels puisqu'il est la condition et la mesure de l'évolution non pas de la loi (qui pour simplifier les choses est présupposée ici parfaite et invariable), mais de la signification pratique de la loi tout au cours de l'écoulement du temps 't'.
S'il n'y a pas d'ontogenèse, le temps 't' suffit et chaque fois qu'il y a distorsion entre ce qui est observé et ce qui avait été prévu par la loi, je peux supposer que la loi est fausse, que l'algorithme doit être retravaillé .
Mais s'il y a ontogenèse dans le champ expérimentable du savant qui fait les mesures, la distorsion entre ce qui est observé et ce qui avait été prévu n'est plus suffisante pour affirmer que la loi est à revoir! Il y a un mouvement d'une autre nature qui est alors entré dans la partie: le mouvement qui distancie un bilan expérimental des choses existantes d'un autre bilan expérimental sans que, pour le coup, les techniques expérimentales n'aient nécessairement évolué. Cette distanciation-là relève d'une dimension qui n'est pas mesurée dans l'espace-temps traditionnel. Ou plutôt, pour être plus précis, cette distanciation-là n'est accessible au futurologue que dans des situations où il pourrait obtenir la certitude que dans sa sphère expérimentale, rien de neuf ne surgira, rien qui serait susceptible de perturber les trajectoires qu'il dessine à partir des informations dont il dispose déjà. Cette certitude-là, elle n'existe pas et il sait très bien pourquoi...

La prévision du futur, dans la théorie de la relativité, n'est jamais qu'une approximation parce qu'elle est un scénario construit à partir d'un "arrêt sur une image" du grand film de la nature.  Au cours du tournage, de nouveaux acteurs peuvent arriver à tout instant et perturber le scénario en entrant sur la scène par des portes dont le physicien ne possède pas les clés. Le futur, le "vrai" futur, est ce "pseudo-futur" du physicien (construit par l'usage des lois sur un premier bilan empirique des choses existantes) retravaillé par ce que le bilan empirique d'un "présent à venir" ajoutera au précédent...
Faute d'accès à la liste exhaustive des acteurs qui seront présents demain, le physicien est condamné à travailler comme le scénariste d'un soap: les grandes lignes du futur semblent relativement bien balisées, l'esprit et la méthode de travail sont donnés ainsi que les tendances du casting mais, malgré tout, le scénario doit se reconstruire au jour le jour, à partir des lois naturelles, du passé et du surgissement incessant de nouvelles donnes qui arrivent à la vitesse de la lumière dans le champ expérimental de l'observateur. (C'est une situation finalement très proche de celle que vivent au quotidien les savants du monde des particules élémentaires).
En fin de compte, le futur est donc balisé par des contraintes écrites par le passé et enrichies par de l'imprévisible. Le flux du surgissement de nouveaux acteurs sur la scène du calcul des trajectoires dénonce une temporalité qui a son propre écoulement et qui n'interfère pas sur la variable 't' de l'espace-temps traditionnel (les lois restent les lois qu'elles étaient).

Une fois la distinction catégorielle entre "observateur" et "référentiel" assumée, il y a donc bien deux temporalités distinctes qui doivent être prises en considération. Dorénavant il y a d'un côté le temps "légal" désigné par la traditionnelle variable 't' et, de l'autre côté, le temps 'u' ('u' comme 'hurluberlu') lié à l'ontogenèse et qui mesure le mouvement des mouvements déjà algorithmés par 't'. Le problème est maintenant de savoir si ce temps des hurluberlus est mesurable!

D’aucuns diront que l'ontogenèse n'existe pas puisqu’elle n'est qu'un effet de la position d'un observateur dans un référentiel; il suffirait par exemple d'être positionné en amont de l'astronef pour avoir vu venir le météorite ou le nuage de poussières en temps utile... Pour l'expérimentateur et pour le vrai savant, un tel raisonnement est une spéculation vaine et sans la moindre valeur scientifique puisqu'elle n'est pas falsifiable: le nouveau point de vue qui compléterait l'ancien non seulement devrait en informer l'ancien plus vite que la lumière et de toute façon serait lui-même fragilisé par un autre côté qui ...ad infinitum...
 

Le possible, l'impossible, la contingence et la nécessité

Dans une théorie scientifique, l'imprévisible susceptible d'accabler un observateur, vous et moi donc, est balisé: une théorie peut refuser de prendre en compte l'une ou l'autre "chose" qu'elle qualifie alors d'illusoire, ou de virtuelle par exemple...  Au total, ce droit au déni que la théorie se donne induit au moins deux modalités, deux "manières d'être" pour l'événement du futur: le "possible" et "l'impossible". De l'impossible peut surgir malgré la théorie, bien sûr ; c'est toujours l'expérience qui a le dernier mot. Cet "impossible" serait alors, en fin de compte, un "possible" comme les autres sinon qu'il signalerait au savant une faille de sa théorie.
Fort de la distinction de deux temporalités différentes je dois aussi prendre en considération un tout autre type d'événement "impossible"; celui qui serait lié à l'ontogenèse. Telle ou telle trajectoire d'un objet bien identifié dans un contexte tout aussi bien identifié avait été déclarée "impossible" par le futurologue parce qu'elle ne prenait pas en compte quelque chose de environnement qui ne faisait pas encore partie des choses expérimentables lorsqu'il se risquait à prédire...  

Les deux autres vieilles modalités de la philosophie, la nécessité et la contingence, sont quant à elles, plus ambiguës (et peut-être moins utiles pour mon propos). Il faut pourtant en dire un mot, sur la contingence surtout, parce qu'elle est au cœur du "Réalisme Spéculatif" de Meillassoux.

Il n'est évidemment pas question de nier cette position centrale que Meillassoux accorde à la contingence puisque, sans l'aide de la philosophie, la science possédait déjà le droit de l'affirmer (à bien moindres frais conceptuels). Si une nouvelle expérience nous montrait, par exemple, que "quelque chose" peut se déplacer plus vite que la lumière, alors la théorie de la relativité deviendrait aussitôt obsolète parce qu'elle ne serait plus en mesure de quantifier la variable du temps 't' sans modifier préalablement ses algorithmes d'une manière radicale.

Oui mais... Si tous les algorithmes doivent se reformuler différemment, en français courant, cela signifie que la théorie est devenue fausse! La primauté de l'expérience sur la théorie nous imposait donc d'entrée de jeu de considérer que l'ensemble des lois naturelles sont ...eh bien oui: contingentes! Cette affirmation, qui, ici, n'est pas tant un aveu d'ignorance que l'affirmation d'un savoir principiel, signifie purement et simplement que si l'expérience l'impose, la loi peut changer à tout instant. On peut tourner cette remarque dans tous les sens, elle gardera la force d'une affirmation scientifique. (Essayer d'esquiver la force de l'affirmation en disant que la loi n'a pas changé mais qu'elle se formule maintenant différemment, serait le symptôme d'une confusion catégorielle.)

En fait, un observateur scientifique conséquent avec lui-même, depuis qu'il admet qu'un événements n'annonce pas "instantanément" son existence à son entourage, a non pas une mais deux contingences à prendre au sérieux: celle liée aux événements qui, à la vitesse de la lumière, viennent à l'existence dans un champs expérimental sans se mettre en contradiction avec les lois (ontogenèse) et celle des lois de la nature qui mutent chaque fois que la théorie est contredite par telle ou telle expérience plus fondamentale.

Par ailleurs, si je préfère rester dans la sphère du philosophe plutôt que de me compromettre dans celle du savant, et si j'accepte d'appeler un chat « un chat », il me semble qu'au moins la deuxième de ces deux contingences était déjà affirmée en filigrane dans les conclusions de Popper avec sa "falsifiabilité" comme caractéristique 'sine qua non' de la déclaration scientifique. Ce qui est en jeu chez Popper et chez Meillassoux comme chez les savants, c'est toujours la même chose: l'expérience empirique prévaut sur toute affirmation théorique. La loi peut devenir fausse demain  et redevenir vraie après demain et redevenir fausse... C'est le réel qui se joue de nos calculs.

La nécessité? C'est encore plus compliqué... Elle n'est pas complètement morte avec le dévoilement de deux contingences aussi puissantes, mais il faudra pouvoir la nuancer par une approche plus généraliste de la causalité.

La causalité

Affirmer la contingence des lois de la nature, cela revient à affirmer qu'un mystère habite inexorablement l'univers. Si certains préfèrent parler de contingence plutôt que de mystère, c'est peut-être pour mieux esquiver les libéralités que le mot "mystère" offre trop manifestement au théologien ?...
Si l'univers des savants est contingent, si n'importe quelle loi ou prédiction peut changer demain, que devient la causalité, et que devient la nécessité (qui est une cause particulière) ? On ne peut tout de même pas jeter le bébé avec l'eau du bain car la causalité et la nécessité irriguent les performances technologiques. Or ces performances-là sont finalement la meilleure démonstration qui nous soit offerte de ce que tout ne nous est pas inconnu ou inconnaissable. Celui qui se hasarderait à dire que la technique n'est qu'une illusion risque autant que les autres de recevoir la démonstration du contraire lorsqu'une bombe atomique lui tombera sur la tête...

Pour un savant cette contradiction entre la contingence universelle et la fertilité technologique du principe de causalité ("tout effet a une cause") est peut être moins embarrassante qu'on pourrait d'abord le penser; le savant possède une manière de traiter utilement l'indétermination: les calculs de probabilités. A bien y regarder, faire usage de théories probabilistes, ce n'est pas réhabiliter un déterminisme pur et dur par un chemin de travers; c'est plutôt une manière de le nuancer le déterminisme en lui demandant de réserver un peu de place au mystère... Le bon gestionnaire des données aléatoires est fair play: il accepte de ne pas ruiner totalement son adversaire déterministe pourvu qu'il accepte de ne jamais confondre le passé et le présent d'un côté et le futur de l'autre. Comme Tristan Garcia le démontre bien dans son essais, le passé existait et existe encore, point à la ligne. Il impacte, il oriente, l'événement de demain, et en cela il peut effectivement nourrir une certaine idée de la causalité. Le contexte d'application des lois, c'est à dire les valeurs à donner aux paramètres qu'elles contiennent, est bel et bien figé par le passage du temps. Le savant peut donc continuer à parler de causalité dans la mesure ou il admet simultanément que pour faire une prévision, pour obtenir des chiffres absolument certains concernant le futur,  cela ne suffira peut-être pas. Pour faire une prédiction, le savant devra en plus faire un pari sur la pérennité des lois utilisées et sur l'absence d'émergence d'événement neuf suffisamment conséquents pour perturber ses prédictions.

Des lois fondées exclusivement sur la causalité peuvent peut-être expliquer le passé mais elles ne peuvent ni tout prévoir ni prévoir avec une certitude absolue. Dès qu'on veut prédire, à cause de la radicalité de la contingence, il faudra d'une manière ou l'autre endosser une incertitude; le principe de causalité doit assumer la contingence, aussi infime ou rare puisse être sa manifestation! Cela revient à dire que le savant qui pense le futur, doit intégrer une variable aléatoire dans tous ses algorithmes, même si en pratique pour le technicien, c'est souvent un luxe théorique sans grandes implications pratiques.

Que cette variable soit quantifiable ou non n'est pas un problème à ma portée; encore une fois, qui serais-je pour oser m'avancer en des territoires tellement complexes. Je n'ai pas les ressources intellectuelle nécessaires. Mais, je l'avoue, cette question-là ne m'intéresse pas trop. Pourquoi ? Pour la bonne et simple raison que pour mon propos, cela revient au même que la valeur de la variable aléatoire soit un nombre précis ou un mystère inquantifiable (un mystère de rang deux puisque le mystère de rang un est celui qui est directement lié aux contingences déjà évoquées)... Le théologien rationnel dont je dois maintenant parler garde dans les deux cas son droit de cité chez les gens intéressants...


La théologie rationnelle


Le mystère qui habite la conception de l'univers des savants, parce qu'il n'est pas simplement une énigme à dissoudre par l'expérience, ouvre  une brèche aux métaphysiciens en général et au théologien en particulier. Des rêveurs, des vitalistes, des mystiques, des finalistes, (…), peuvent s’engouffrer dans ce passage pour autant qu'ils reconnaissent les limites que le réel impose à leur imagination.
 
Ce mystère permet de distinguer deux temporalités bien distinctes et le théologien n'est pas en droit de les confondre. Si la conviction du théologien n'assume pas cette distinction, le savant viendra y opposer la puissance de sa progéniture technologique... La conviction du théologien deviendrait idiote. Il est permis de dire par exemple que Dieu existe mais, pour autant que l'on ne transforme pas le sens du mot "exister" au point de le rendre inutilisable, la gravitation existe aussi! La gravitation a des arguments pour nous le faire entendre... Même si les théories scientifiques se succèdent et laissent les anciennes théories devenir obsolètes, le réel qu'elles ont permis de manipuler, lui, reste capable d'assommer les fantaisistes et les rêveurs qui n'en tiendraient pas compte. C'est 'pot de terre contre pot de fer'; le théologien intelligent prendra bien garde de ne pas mêler les catégories pour éviter de mettre en compétition le "réel déjà manifesté" avec une foi qui réorientera éventuellement le "réel pas encore manifesté" (le futur).  

Que serait un Dieu (ou une liberté, ou un nirvana ou une justice ou dieu sait quel autre conviction métaphysique infalsifiable) qui nierait la gravitation sinon un fantasme pulvérisé par la moindre la chute d'une pomme ?... Que cette gravitation réponde en première approximations aux lois de Newton ou qu'elle soit, en deuxième approximation, un sous-produit des lignes inertielles des géométries courbes ne change rien au réel dans lequel le théologien veut placer son Dieu (ou une liberté, ou un nirvana ou une justice ou dieu sait quel autre conviction métaphysique infalsifiable). Ce que les sciences nous montrent en nourrissant les performances de la technologie, c'est que si la volonté d'un Dieu appartient aussi au réel, alors il faudra malgré tout bien la distinguer de la matière traitée par le savant. Sans cette assomption, la volonté en question ne serait qu'une loi de la nature comme les autres, et les savants seraient les meilleurs théologiens. (Le théologien nous dirait mal ce que le savant nous dirait non pas exactement mais plus précisément ...et d'une manière vérifiable).

S'il y a un pouvoir de Dieu sur une nature dont il se distinguerait, ce n'est pas du côté de la négation de l'ordre naturel qu'il faut le chercher. Ce Dieu-là il travaillerait non pas sur la variable 't' des algorithmes du savant, mais dans une autre temporalité qui ne se met jamais en contradiction avec la temporalité 't'. La deuxième temporalité, le temps 'u' comme 'hurluberlu' que j'évoquais plus haut, autorise un mouvement supplémentaire dans l'espace-temps traditionnel qui a pour effet non pas de changer les lois de la nature mais de changer le contexte à venir dans lesquels ces lois s'appliqueront. Le théologien peut encore éventuellement croire que les lois de Darwin relève d'un dessein plus vaste de l'Univers que l'avenir confirmera, mais il ne peut pas nier l'empirie de hier et de maintenant... De son côté, le savant peut bien faire des pronostics sur ce que sera demain l'astronef appelé "terre", mais il ne peut pas nier qu'un mystère reste entier et que demain pourra malgré tout le surprendre par un bouleversement des contextes ou par une expérience absolument incompatible avec sa théorie...

Nous autres, les petites gens bien accrochés au planché des vaches et parfois désireux d'enchanter le monde, on fera tout de même remarquer au savant que jusqu'au jour d'aujourd'hui, chaque porte ouverte par la science a découvert un couloir d'autres portes plus nombreuses et fermées qui attendent d'être ouvertes. En pratique donc, même si on ne peut pas affirmer qu'il en sera toujours de même, depuis que l'homme utilise sa raison, il n'y a non pas de moins en moins de place mais bien de plus en plus de place libérée pour le théologien. Dire que les sciences avancent, ce n'est pas dire que la théologie recule. Parce que les sciences avancent, la théologie rationnelle avance, et l'obscurantisme recule.

Cela semble d'abord une affirmation paradoxale, et pourtant... Le mystère se cache derrière chaque porte du couloir! Pour certains savants incrédules, les curés, les pasteurs, les rabbins, les chamanes, les imams et autres prêtres se vautrent dans cet inconnu avec la complaisance du cochon dans la fange. C'est vrai pour les théologiens qui refusent d'étudier les sciences, mais affirmer que le mystère de la science n'est pas présent derrière chacune de ces portes, c'est se retirer du monde de la science. Affirmer qu'il n'y a là qu'énigmes, c'est dire que l'expérience ne pourra pas contredire la théorie scientifique, c'est dire que le dogme prévaut sur l'expérience, c'est devenir soi-même le cochon...

Tous les rêveurs ne sont pas tolérés dans le cerclé très fermé des théologiens rationnels. Pour y entrer, il faut montrer patte blanche, c'est à dire connaître les frontières très précises déjà tracées par l'expérience scientifique. Pas un vrai théologien  ne pourra négliger la force du passé empirique. Le théologien, le vrai théologien, s'il veut se distinguer du farfelu, se distinguera à ce prix-là.

Le filet du pêcheur...


L'observateur lui-même est compris dans le contexte qu'il étudie. C'est dire d'une autre manière que s'il est libre, s'il est titulaire de sa volonté, s'il a la possibilité de changer le monde et s'il n'est pas un grand savant, il le fera sans nier les lois de la nature, mais en modifiant les contextes de leurs applications par une action bien ciblée...

Il y a une image que j'aime donner alors et que les pêcheurs au filet connaissent bien: le filet qui est tiré par la barque prend une certaine forme sous l'effet de son poids, de la vitesse de la barque, de la longueur des filins, des courants marins, etc. Quelques poissons sont déjà pris et si rien ne change dans la configuration actuelle du filet, au train où vont les choses, quelques autres poissons vont se faire prendre... Mais arrive un énorme requin qui coince son museau dans les mailles et se débat pour s'en libérer. La forme initiale du filet en est terriblement affectée et d'ailleurs même la trajectoire de la barque est perturbée. Des quelques poissons déjà capturés, quelques-uns vont peut-être pouvoir s'échapper et quelques-autres de ceux qui allaient se faire prendre, par cet heureux concours de circonstances, vont peut-être finalement échapper à la prise. Pour le plongeur qui, par sa position, aurait le privilège d'observer tous les acteurs de la scène sous-marine, il est clair que la volonté rebelle du requin a changé la donne du départ sans avoir changé les règles de la pêche...

Une image n'est jamais qu'une image, mais mon lecteur comprendra que chacun de nous peut penser qu'il a le pouvoir du requin: celui de déformer de destin du monde (la trajectoire du filet) et changer ainsi non pas la science de l'espace et du temps (l'art de pêcher au filet), mais la sphère et les proies de sa pensée scientifique. Chacun de nous a sa tête coincée dans des mailles, mais il nous reste -peut-être- avec la force de nos décisions, la possibilité de modifier la distribution de l'ensemble de ces mailles dans un monde plus ample que ce qu'en dit la science.

Cela présuppose que chacun de nous n'est que partiellement capturé par l'espace-temps des savants... Notre corps aurait une part non objectivable? Bien sûr! Qui oserait mettre cela en doute sans commettre un acte de foi immense (et immensément naïf) alors que chaque porte que nous ouvre les sciences nous découvre un couloir de portes encore fermées? Des concepts comme l'émergence ou la probabilité ou la volonté sociale, ou même les traditionnelles modalités de l'existence, nous cachent mal qu'il y a un mystère premier qui irrigue tout, ...pardon! De la contingence qui irrigue tout!

Une telle approche de la liberté déçoit parce qu'elle ne nous offre pas la possibilité d'une action directe sur telle ou telle choses. C'est vrai; il n'y a pas que moi et cette chose que je tente de manipuler... Il y a encore les autres choses qui ont leurs mots à dire. Ces tierces choses agissent aussi. Tout semble lié à tout et à tous pour restreindre la liberté de tout et de chacun. Mon influence est toujours très balisée par les lois naturelles et par la présence de toutes les autres choses, pas rien que celles qui m'intéressent. Mon action est toujours un compromis fait avec le monde entier. La liberté aussi est un écosystème... 

***

Conclusion

Les théories scientifiques n'ont pas la totale maîtrise du futur. Il y a manifestement un trou dans nos connaissances objectives de la nature et il semble vain de vouloir étendre la portée de notre objectivité scientifique sans faire aussitôt obédience à quelque acte de foi... Mais pour autant la spiritualité (qui n'a de sens que par l'hypothèse de la liberté) ne peut pas, elle, s'émanciper des sciences!
Le scientifique n'a, en droit en tout cas, qu'une partie de l'ensemble des choses dans sa besace. Cette partie de l'ensemble, il l'a pourtant bien réellement sans quoi il n'aurait ni la possibilité de nourrir la technologie, ni le pouvoir de prédire quelques événements, ne serait-ce qu'en termes incertains. Ce redoutable censeur qu'est le savant oblige donc le théologien à étudier les sciences. Si, par exemple, le théologien déiste nie l'enseignement de l'expérience, il nie le réel dans lequel il voudrait pourtant installer son Dieu! Le vrai théologien se distingue de l'obscurantiste par ce respect des sciences qui lui renverraient sinon sans cesse l'expérience et la technologie au visage pour couvrir ses thèses de ridicule. 

Je plaide donc, moi aussi, pour une théologie rigoureusement balisée par la rationalité scientifique. Mais j'insiste sur l'asymétrie en jeu: les sciences ont tout à perde en se laissant influencer par la théologie tandis que la théologie a tout à perdre en ignorant les sciences. Tout ce à quoi la théologie doit renoncer à cause des sciences (parce qu'elle voudrait continuer à spéculer sur le réel et non sur le "n'importe quoi") est aussi une forme de connaissance théologique. 

À l’instar d'un Meillassoux qui, dans sa sphère, essaye tant bien que mal de sauver la logique et la causalité par ce qui ne semble au premier regard qu'une ignorance (la contingence absolue, le grand Chaos), il faudra, me semble-t-il, que le théologien recentre sa recherche d'abord sur ce que Dieu n'est certainement pas. Ce que Dieu n'est certainement pas, les sciences nous l'ont suffisamment argumenté à force d'expériences et de techniques... Il faut donc partir de l'impuissance de Dieu! (Pour le théologien chrétien, cela ne semble pas être un immense défit puisque son Dieu est un Dieu crucifié.)

L'esprit critique initialisé par Kant et continué dans quasi toutes les grandes tendances philosophiques occidentales jusqu'au début du XXIe siècle voulait surtout encadrer d'une manière rationnelle l'arrogance des théologiens, des métaphysiciens et des obscurantistes... Mais en pratique, comme Meillassoux le démontre cruellement (et fort à propos en ces temps d'intolérance religieuse!), si Kant et sa descendance ont bien coupé les ailes aux théologiens rationnels, les obscurantistes purs et durs, eux, n'en sont sortis que plus triomphants, plus rayonnants! Les obscurantistes les plus inconséquents ou les plus mal intentionnés ont gagné avec cette exacerbation de l'esprit critique une légitimité théorique et des armes pour attaquer les théologiens rationnels qui étaient autrefois leurs pires ennemis!
 
"...La pensée (les corrélationismes), marquée d'une limite irrémédiable, a légitimé d'elle-même tous les discours qui prétendent accéder à un absolu, sous la seule condition que rien dans ces discours ne ressemble à une justification rationnelle de leur validité...". (Meillassoux - Après la Finitude - p.72).

Il est temps que cela cesse!
Il serait évidemment idiot d'attribuer aux philosophes critiques et hypercritiques les catastrophes provoquées par les Staline, Hitler, Pol Pot et autres Mao, mais ils n'ont pas simplifié les choses en coupant le sifflet aux théologiens qui utilisaient la raison pour défendre des thèses, somme toute, moins radicalement perverses.  

Pour l'observateur plutôt extérieur aux sphères théologiques, philosophiques et scientifiques, qui désirerait, par la force de quelque instinct de conservation, que la pensée nous protège de nos fantasmes les plus dangereux et nous aide plutôt à construire une cité plus douce, le temps est (re)venu de (re)prendre en compte le théologien rationnel et de lui rendre (sans condescendance!) non pas le droit d'être arrogant comme il le fut dans le passé, mais le droit d'être écouté avec attention dès qu'il se montre informé en matière scientifique. Puisque le mystère existe au sein même de la rationalité scientifique la plus extrême, c'est précisément là, dans ce territoire balisé s'il en est, que le théologien peut prononcer une parole salutaire; il peut s'avancer dans de l'irrationnel, mais il ne peut pas sortir de sa cage s'il veut éviter que son "irrationalité" ne soit ridiculisée par l'empirie!

Ce truisme, il fallait le rappeler à l'heure où l'approche paternaliste des religions par des techniciens sans étoffe (le plus souvent des techniciens réductionnistes abusivement considérés comme scientifiques lorsqu'ils s'avancent dans ce genre de discours non falsifiables), nous entraîne à une vitesse folle vers un mur à la fois intellectuel et politique. À force de délégitimer la raison au nom d'un certain esprit critique, ce sont les philosophies critiques elles-mêmes qui, au nom de ce même esprit critique (quel paradoxe!), ont perdu leur légitimité, ...car si ce n'est pas l'esprit critique qui doit être remis en cause, alors c'est le choix des ressources scientifiques, très partiel et partial, par lesquelles le penseur réductionniste essaye d'imposer son autorité.

Paul yves wery - Chiangmai-Bruxelles

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