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Théodicée; Job et Bernanos...

Abstract: Une théodicée est possible et c'est paradoxalement le livre de Job qui en donne le chemin. Bernanos au XXe siècle a repris le flambeau...

Selon l'auteur du livre de Job, si Job pense à la cruauté de Dieu, c'est parce que Job se trompe. Il n'a pas le recul qu'il faut pour en juger. La cruauté de Dieu ne serait pas en Dieu qui lâche sa créature au caprice de Satan mais dans l'interprétation immature que Job fait des «ouï-dire»(Jb42,5) théologiques. Pour cet écrivain, c'est le monde qui est cruel. Peut-être même ne l'est-il pas tant que cela et souffre-t-il simplement d'immaturité...

D'aucuns répliqueront évidemment que si le monde vient de Dieu, pourquoi Dieu y a-t-il mis de la douleur, des microbes, des cataclysmes, la mort... Autant de raisons qui anéantiraient toute possibilité de théodicée. Mais cette manière de voir s'appuierait, elle aussi, sur une approche immature de la création et du Créateur.

La mort vient de Dieu, oui. Elle vient de Dieu parce qu'elle est toujours d'une manière ou l'autre assimilable aux limites dans nos vies. C'est bien Dieu qui délimite lorsqu'Il donne de l'existence (Jb38;5 etc.). La mort est inhérente à la vie. C'est l'étoffe de la durée. La mort (que Job demande parfois à Dieu Jb3,11, Jb6,9, Jb7,15, etc.) provient bien de Dieu, mais pas la douleur, pas la maladie ni les cataclysmes... Il n'y a que l'homme pour croire qu'il est le seul avec Dieu à pouvoir modeler et articuler entre elles les frontières des créatures. La mort ne peut pas être identifiée à la souffrance même si la douleur peut conduire jusqu'à la mort. La mort n'est pas nécessairement une catastrophe et, en tout cas, le Livre de Job nous le dit souvent. (3;13-14, 5;25-26…).

À propos de la mort, en Jb19,25(...), certains lisent dans la parole de Job une ambiguïté qui nous autoriserait à parler aussi de résurrection. Quelques exégètes chrétiens s'y sont jeté pieds et mains liés... À mon sens, s'il y a peut-être ambiguïté pour le philologue, l'herméneute, lui, ne nous permet plus d'y attacher trop d'importance.

Ce que les adversaires de toutes les théodicées s'obstinent à ne pas voir, c'est que dans ce monde où l'emprise des choses sur les choses fait souffrir, Dieu observe impuissant l'effet de mystères qui ne lui appartiennent plus. L'homme souffrant qui voit en Dieu la cause de son mal, semble négliger que les choses se torturent entre elles malgré Dieu, parce qu'elles ne sont plus le Créateur...

Je ne peux pas penser une seconde que la part du monde qui reçu le statut de "création" se limite à l'ensemble des hommes. Le microbe, l'oiseau et le chat qui se déchirent l'un l'autre (lorsqu'on n'y met pas notre grain de sel) ne sont pas Dieu et possèdent comme l'homme quelque chose qui les extrait de la pure causalité.

Les créatures déçoivent parce qu'elles refusent ou retardent l'art de cohabiter dans cet univers. L'univers est un vaste ensemble de créatures qui, chacune à son niveau, prouvent l'impuissance de Dieu. Voilà la charpente du Livre de Job ...n'en déplaise à ses plus fameux interprètes!

Satan, c'est le nom donné à la puissance de la Création susceptible d'aller contre celle de son Créateur. Dieu ne peut plus lui refuser quoi que ce soit sans détruire ce qu'Il a créé.

Les plus grands interprètes du Livre de Job ont lu aux derniers chapitres, lorsque Dieu en Personne répond à son serviteur souffrant (Jb38...), un hymne à la puissance de Dieu plutôt qu'une déclaration d'impuissance. C'est une lecture non pas fausse mais incomplète...

La réponse que Dieu donne à Job est chargée d'une délicieuse ambivalence. Il y a dans ce passage un très subtil jeu de sens et de contre-sens qui agasse parfois certains lecteurs au point de leur faire nier l'évidence. Il faut y aller le cœur ouvert, sans préjugé. Dans cette longue description que Dieu donne à Job, il faut remarquer que si une partie des choses du monde est totalement passive, quelques créatures ont néanmoins un statut très différent. Entre l'herbe et le Léviathan, la créature n'est plus totalement la marionnette d'un Créateur. Dieu dit explicitement que les fils de ces marionnettes-là ont été coupés. C'est peut-être bien Dieu qui a donné une mesure aux choses et donc la mort, mais de toute évidence, c'est la lionne et pas Dieu qui choisit sa proie... Dieu n'a même pas pu éviter que les mauvais s'accrochent sur la toile que les jours essayent de secouer (Jb38,13)! (Voir l'étude dédiée à cette réponse de Dieu à Job)

La créature n'est plus le reflet de la volonté du Créateur... Ou plutôt, elle n'est plus uniquement le reflet de la volonté du créateur. En faisant naître une création, le Créateur qui a fait preuve de puissance s'en est simultanément dépourvu, au moins partiellement.

Du coup, pour rester en accord avec nos conventions langagières, on peut dire que Dieu n'est plus seul! Tous les caprices de Dieu seront désormais à négocier. La puissance a bel et bien été partagée et chaque seconde d'existence devient le symptôme d'un mystère qui n'arrête pas de faire des petits. Le monde n'est pas ou n'est plus une formule qui se déploie tel un théorème mathématique... L'imprévisible nouveauté est l'indice de l'altérité. La durée existe; quelques créatures gèrent, en partie au moins, leur propre durée. Le monde est le lieu du multiple et non le lieu d'une loi unique.

Il n'y aurait qu'une seule loi, une seule volonté «toute puissante» qu'elle serait le monde en même temps qu'elle-même. Dès qu'il y a deux puissances, il y a deux impuissances.

L'univers n'est pas «un» sans quoi il serait Dieu aussi et Dieu serait seul... Je ne peux pas me permettre ici de n'y voir qu'un problème de définition de mots qui me conduirait à choisir entre panthéisme et monothéisme. D'évidence l'ensemble des choses dans lesquelles nous vivons nous montre à l'envi que Dieu n'est plus seul dans l'univers à en ordonner l'Histoire.

Un ordre immuable mais illusoire de la nature ne peut m'apparaître que lorsque je m'en éloigne assez pour n'en plus voir clairement et distinctement que l'ossature... Illusion... Illusion... Les rayons X qui effacent les chairs et les pensées d'un patient pour ne nous laisser à voir que des os dont quelques caractéristiques sont effectivement communes à tous les hommes. Mais le patient est et reste singulier, rigoureusement singulier... debout et non-conformé en face de la mathématique, dans la mathématique.

Le Live de Job nous dit la difficulté de ce monde pluriel.

On retrouve non seulement dans l'intention de l'auteur mais aussi dans les caractéristiques des maltraitances que l'Histoire fit à ce livre, la mise à nu d'une maladie religieuse endémique dans les monothéismes: le désir d'un Dieu puissant. Pourtant, il ne faut pas être savant pour se rendre compte que cette fièvre-là est la cause de beaucoup d'échecs dans les quêtes spirituelles de l'humanité.

Je crains que deux mille ans de christianisme n'aient pas suffi pour nous guérir... Il y a encore des contemporains assez idiots pour mettre au bûcher celui qui mettrait en doute cette toute puissance et d'autres, plus courageux, qui accepteraient d'affronter le martyr pour affirmer clairement au monde cette toute puissance... Pauvre Dieu dont l'homme méprise l'ampleur du don...

Il me semble aujourd'hui que toute l'Histoire Sainte, pour un chrétien en tout cas, est l'histoire de la dénonciation de ce préjugé fantasmatique. S'il y a une «transcendance» susceptible de nous interpeller, alors elle n'est pas toute puissante. L'auteur du Livre de Job fondait sa théodicée sur l'impuissance de Dieu quelques siècles avant que le Christ ne fût crucifié. Mais en fait, cette intuition du Dieu faible se retrouve en beaucoup d'endroits différents dans le récit biblique; la première occurrence flagrante de cette impuissance, est dans la Genèse, lorsque Dieu en vient aux mains avec Jacob; Il perd la bagarre... (Gen32,24-30)

Dans ce procès fait à Dieu, pour me faire malgré tout quelque instant l'avocat de la partie civile qui n'arrive pas à se départir d'une théologie pourtant obsolète, je voudrais faire valoir une circonstance atténuante: le langage est lui-même prisonnier d'ambiguïtés structurelles qui ne facilitent rien. Dire, comme Paul le fait, que la puissance se déploie dans la faiblesse (2Co12,9), c'est dire, en dernière analyse, que la puissance est la non-puissance. La formule ne respecte pas le principe dit du «tiers exclu» qui est pour beaucoup encore aujourd'hui un bon gardien de la transmissibilité d'idées par un langage... Paul essaye-t-il de faire de l'impuissance une simple stratégie de la Puissance? L'idée même d'une stratégie implique toujours celle d'une imprédictibilité dans l'engrenage, signe indubitable d'une impuissance première. Au mieux, cet oxymore de Paul est donc une licence poétique.

Pour certains spirituels, tel l'auteur du Livre de Job, tel Bernanos aujourd'hui (au moins dans un texte que j'évoquerai plus loin), le message est plus clair que celui de Paul. Dieu ne retrouverait pas sa puissance cachée par un usage stratégique de la faiblesse, mais Dieu serait impuissant par goût de l'impuissance, par préférence personnelle... Ce qu'Il cherche, serait cette impuissance parce que ce mot désigne et délimite exactement l'existence de l'autre, de l'alter ego... Dieu est impuissant pour ne pas être seul, par goût de la relation, pour créer la relation... pour se décrocher définitivement du déroulement intemporel d'une formule mathématique, de la causalité, des règles statistiques ou de toute autre forme de réduction du temps en espace. L'impuissance de Dieu et la durée sont une seule et même chose.

*

Dans la trace de l'auteur du Livre de Job, un auteur contemporain, Georges Bernanos, a, lui aussi senti l'importance de cette impuissance radicale de Dieu. (Il n'est pas le seul évidemment!) Bernanos était certainement sous les feux de l'Esprit lorsqu'il rédigea ce texte qui me conduisit souvent jusqu'au bord des larmes et que je reproduis in extenso à la fin de cette page.

Dans sa volonté de rédiger une espèce de théodicée, Bernanos lie, lui aussi, le mal à la liberté. En cela, il n'est évidemment pas révolutionnaire. On connaît tous cette stratégie de plaidoirie et pour s'y opposer, on répond toujours qu'il y a aussi un mal qui ne vient pas de la liberté de l'homme, mais de la nature des choses (la douleur physique, la maladie...). En réponse, Bernanos nous esquisse alors un Créateur qui demande pardon à une partie de la création pour avoir donné l'existence à une autre partie de la création... C'est tout simplement sublime...

Ce Dieu-là a mal du mal, et s'Il nous demande d'accepter et d'aimer la Création (sans pouvoir, sans vouloir, nous l'imposer), c'est à cause d'un enjeu final, d'une espérance. Dans l'occurrence créée par Bernanos, cette «acceptation» du grand challenge cosmique vient sous le nom du «pardon». Moins d'un siècle après la rédaction de ce texte, le mot «pardon» sonne déjà relativement mal pour des raisons culturelle que je ne vais pas développer ici, mais qu'importe... Ce qui prime ici, c'est de comprendre que Dieu est Lui-même englué dans le mystère qu'il a donné à beaucoup de «choses créées», humaines et non-humaines, pour qu'elles ne soient pas Lui.

Ce mystère sert de sang à la liberté qui peut aussi devenir à son tour le sang de la souffrance. Mais ce mystère est surtout et avant tout l'abolition de l'unité cosmique. Les morceaux du monde ne sont plus les pièces d'un puzzle dont l'image aurait été arrêtée une fois pour toute par une force transcendante. L'image du futur est encore à négocier et si, aux cours des négociations, les créatures libres peuvent faire usage de ce genre de pardon, ce pardon devient synonyme d'un engagement à travailler pour favoriser un monde aimable pour tous. L'homme y accepterait un rôle prépondérant pour dompter fauves et microbes...

«Le loup habitera avec l'agneau, le léopard se couchera près du chevreau. Le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l'ourse auront même pâture, leurs petits, même gîte. Le lion, comme le boeuf mangera du fourrage. Le nourrisson s'amusera sur le nid du cobra. Sur le trou de la vipère, le jeune enfant étendra la main. Il ne se fera ni mal, ni destruction sur toute ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance du Seigneur, comme la mer que comblent les eaux.» Isaïe 11,6

Je le veux et j'y crois. Je travaillerai à ce projet grandiose. Là où le monde va, il n'y aura même plus de place pour la grâce. Tout y sera déjà une grâce par les vertus d'Agapê.

 

S'engager tout entier

"Le scandale de l'univers n'est pas la souffrance, c'est la liberté. Dieu a fait libre sa création, voilà le scandale des scandales, car tous les autres scandales procèdent de lui.

Oh! je sais bien, nous paraissons être ici en pleine métaphysique. Que voulez-vous que j'y fasse? Si je me fais mal comprendre de quelques-uns d'entre vous, c'est que je me serai mal expliqué, voilà tout. Expliquer, d'ailleurs, à quoi bon?

Il y a en ce moment, dans le monde, au fond de quelque église perdue, ou même dans une maison quelconque, ou encore au tournant d'un chemin désert, tel pauvre homme qui joint les mains et du fond de sa misère, sans bien savoir ce qu'il dit, ou sans rien dire, remercie le bon Dieu de l'avoir fait libre, de l'avoir fait capable d'aimer.

Il y a quelque part ailleurs, je ne sais où, une maman qui cache pour la dernière fois son visage au creux d'une petite poitrine qui ne battra plus, une mère près de son enfant mort qui offre à Dieu le gémissement d'une résignation exténuée, comme si la Voix qui a jeté les soleils dans l'étendue ainsi qu'une main jette le grain, la Voix qui fait trembler les mondes, venait de lui murmurer doucement à l'oreille: «Pardonne-moi. Un jour, tu sauras, tu comprendras, tu me rendras grâce. Mais maintenant, ce que j'attends de toi, c'est ton pardon, pardonne.»

Ceux-là, cette femme harassée, ce pauvre homme, se trouvent au coeur du mystère, au coeur de la création universelle et dans le secret même de Dieu.

Que vous en dire? Le langage est au service de l'intelligence. Et ce que ces gens-là ont compris, ils l'ont compris par une faculté supérieure à l'intelligence, bien qu'elle ne soit nullement en contradiction avec elle, — ou plutôt par un mouvement profond et irrésistible de l'âme qui engageait à fond toute leur nature. Oui, au moment où cet homme, cette femme acceptaient leur destin, s'acceptaient eux-mêmes, humblement — le mystère de la Création s'accomplissait en eux, tandis qu'ils couraient ainsi sans le savoir tout le risque de leur conduite humaine, se réalisaient pleinement dans la charité du Christ, devenant eux-mêmes, selon la parole de saint Paul, d'autres Christ. Bref, ils étaient des saints.

S'engager tout entier... Vous le savez, la plupart d'entre nous n'engagent dans la vie qu'une faible part, une petite part, une part ridiculement petite de leur être, comme ces avares opulents qui passaient, jadis, pour ne dépenser que le revenu de leurs revenus. Un saint ne vit pas du revenu de ses revenus, ni même seulement de ses revenus, il vit sur son capital, il engage totalement son âme...

La Damnation ne serait-elle pas de se découvrir trop tard, beaucoup trop tard, après la mort, une âme absolument inutilisée, encore soigneusement pliée en quatre, et gâtée comme certaines soies précieuses, faute d'usage? Quiconque se sert de son âme, si maladroitement qu'on le suppose, participe aussitôt à la Vie universelle, s'accorde à son rythme immense, entre de plain-pied, du même coup, dans cette communion des saints qui est celle de tous les hommes de bonne volonté auxquels fut promise la Paix, cette sainte Église invisible dont nous savons qu'elle compte des païens, des hérétiques, des schismatiques ou des incroyants, dont Dieu seul sait les noms."

Georges Bernanos - «La liberté, pour quoi faire?», Gallimard, 1953, p. 280-283.

 

paul yves wery - Chiangmai - Juin 2012

Version 1.2 Juillet 2012

- En lien direct avec cet article, lire aussi l'article dédié au livre de Job