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Dialogue Bouddhisme-Christianisme Introduction

Spiritualité, symboles, langages ...et puis, religions.

Abstract: Entre la spiritualité et les religions, il y a un découpage symbolique d'abord et puis les langages... Grâce à cela, l'universalité d'une religion n'interdit pas l'universalité d'une autre religion.

Chaque homme découpe à sa manière la mélasse spirituelle en divers composants. Dans telle sphère culturelle, l'essentiel du spirituel tournera autour de la divinité, du péché, de la gratitude, de l'intention, de la ‘liberté'... Dans telle autre sphère, tout tournera autour de la conscience, de la désillusion, de la volonté... Les langages , par un jeu de conventions et de nécessités (anatomiques, phonétiques, logiques...) se cristallisent en mots et en concepts autour de chaque ensemble d'entités plus ou moins arbitrairement découpées. À chaque groupes d'entités découpées correspond non seulement une famille de langages mais aussi une famille de théologies qui n'a éventuellement pas grand chose en commun avec une autre famille de théologies élaborée à partir d'un ensemble de parties élémentaires différentes.

Il n'y a pas nécessairement beaucoup de prises offertes à la raison pour penser des ponts entre des théologies nées de découpages différents; le langage et la logique ne travaillent pas en amont, mais en aval des premiers découpages. Les Bouddhistes ont tracé dans la mélasse spirituelle des frontières qui ne se superposent pas nécessairement ou pas exactement aux découpages Chrétiens. Je défie quiconque de situer ce que nous, Chrétiens, appelons la fin de vie, dans le cadre spirituel bouddhiste! La mort et la naissance, la mort et le Karma, la mort et l'Éveil, la mort et le moi, ...autant d'approches de la mort qui nourrissent le quotidien des Bouddhistes et qui semblent incohérentes dans le puzzle judéo-islamo-chrétien actuel. La fécondité à venir du Dialogue entre les Bouddhistes et les Chrétiens ne viendra peut-être pas tant de la découverte de ressemblances ou de connivences entre des concepts que de redécoupages dans la mélasse. Le Dialogue donne surtout l'envie de placer le soc là où nos ancêtres n'ont jamais labouré. Sans s'en rendre compte, ils avaient laissé en friche d'énormes volumes de mélasse spirituelle...

Il y a toujours eu dans les divers camps religieux des pionniers qui remettent en cause le côté vaguement arbitraire des premiers découpages. Ainsi, par exemple, dans la sphère judéo-chrétienne, Maître Eckart, à la suite de ses grands prédécesseurs apophatiques (Grégoire de Nysse...), essaye d'opposer Dieu, une entité bien cernée dans un jeu de distinctions théologiques, et "la Déité", c'est-à-dire cette chose vaguement ineffable parce qu'elle n'aurait pas encore subit les maltraitances du cerveau théologien. "Dieu" serait comme un veau taillé dans le bloc de Déité par le sculpteur théologien... La leçon de maître Eckart est pertinente; pour penser son Dieu, le chrétien le confine nécessairement dans ses alambics mentaux. Si c'est en tant que chrétien que je parle des caractéristiques et de la volonté de Dieu, je le fais toujours en laissant "vitrioler" la Déité par une maffia de concepts exigeants: ce Dieu auquel je pense, ce trognon de la Déité, doit se positionner par rapport à la création (Dieu créateur ou non...), par rapport à la relation affective que je peux entretenir avec lui (Dieu personnel ou indifférent...), par rapport aux «vérités» spéculative (existence de Dieu...), par rapport à son pouvoir d'intervention (Dieu tout-puissant ou Dieu crucifiable...), par rapport au lien qu'Il entretient avec la morale (Dieu justicier ou Dieu Rédempteur...), etc. Jamais le Bouddha n'utilisa une telle cartographie pour délimiter les frontières de ses dieux et celui qui oserait parler de l'athéisme du Bouddha ignore la complexité du sujet; jamais Bouddha n'a seulement pensé à ce Dieu dont les Occidentaux parlent!

Chaque culture est comme prisonnière d'un découpage premier, vaguement arbitraire, du champ spirituel. Cela ne préjuge en rien, évidemment, de la nature matérielle ou immatérielle, abstraite ou concrète, imaginaire, représentative, virtuelle, matérielle, (...) de chaque morceau découpé.

Des nouveaux métaphysiciens (Tristan Garcia!...), ont assumés que pour faire bouger ses objets, l'univers fait feu de tout bois; tout comme les atomes et les planètes, les avatars du web, les contradictions des logiciens, les illusions des sens ou les abstractions des philosophes sont des engrenages déterminants dans les mouvement des choses. "Illusion", "impertinence" et autres "contradictions" sont d'ailleurs aussi des qualifications élaborées en aval de découpages. On reste indéfiniment dans la prison des découpages, même lorsque l'on croit pouvoir affirmer l'irréalisme ou l'impossibilité d'une manière de penser et d'agir.

Une réflexion ou une action met en relation des "choses" plus ou moins arbitrairement découpées préalablement dans la chair du monde. Les scientifiques, les cuisiniers, les ébénistes, les agriculteurs et autres travailleurs procèdent tous ainsi dans leurs sphères respectives. Je ne pense pas que la théologie puisse échapper à la règle. L'ébéniste incruste telle ou telle essence dans telle ou telle autre essence en fonction de considérations comme la résistance, le grain, la possible rétraction, la couleur et mille autres caractéristiques qu'il a pu distinguer dans l'univers du bois... Le neurologue pense le symptôme à partir d'entités qu'il appelle la sérotonine, le phéromone, l'adrénaline, le réseau synaptique, ...et le psychologue pense le même symptôme en termes d'angoisses, de passé refoulé, de structure défensive... Le neurologue et le psychologue parlent peut-être de la même plainte du patient et chacun de son côté a de bonnes raisons pour découper le réel comme il le fait. Mais remarquons tout de même que cela fait plus d'un siècle que des chercheurs travaillent sur les algorithmes de passage de la neurologie à la psychologie et ce n'est pas demain que se termineront leurs recherches...

Dans ces recherches qui tentent de démystifier l'univers par la raison, il faudrait parler de "symboles"plutôt que de parler de "morceaux", "d'entités élémentaires", de "parties" ou de "pièces"... Ce serait rendre justice au vieil usage de ce mot dans la culture grecque. Les Grecs laissaient tomber un vase et les symboles (les morceaux) étaient distribués entre les membres d'une communauté, une famille par exemple. Vingt ans après, il suffisait de montrer que l'on possédait un de ces symboles capables de s'intégrer dans la reconstitution du vase pour faire valoir, par exemple, des droits à un héritage. Or il se fait que cette histoire de vase recollé et de droits convenus a des résonances directes avec nos questionnements sur les caractéristiques des religions et leurs "compatibilités". Lorsque l'on découpe en symboles un quelconque vase (la spiritualité dans notre occurrence), on ne peut pas réassembler ensuite ces symboles n'importe comment, ...et c'est de là que naissent toutes les difficultés d'une recherche dont l'ennemi principal est le relativisme.

J'ai été prudent en parlant dès le début de cet article du côté "vaguement arbitraire" des premiers découpages. C'est qu'il faut maintenant faire valoir aussi que le découpage du réel en symboles n'est pas nécessairement totalement arbitraire. On peut évidemment imaginer qu'au sein du matériau traité par notre activité (le bois du sculpteur, le corps malade des médecins, l'expérience spirituelle des moines...), nos sens, ou, plus globalement, notre intuition, perçoivent, indépendamment de nos appartenances culturelles, l'une ou l'autre différence de densité, de dureté, de couleur, (...), qui inclinent à tracer une frontière symbolique ici plutôt que là.

Pourtant, à bien y regarder, que la mélasse soit homogène ou ne le soit pas, que, donc, nos découpages soient arbitraires ou non, ne change en rien les impératifs de cohabitation qui surgissent dès qu'il y a plusieurs symboles. Cela, c'est une bizarrerie qui devrait nous interpeller! Supposons un instant, pour la beauté du geste, un découpage premier de la mélasse spirituelle qui soit totalement et indiscutablement arbitraire; les formes découpées imposeront malgré tout leurs caractéristiques à l'univers d'une manière qui n'a plus rien d'aléatoire!

Pour le dire d'une autre manière, si je découpe une image (ou une page blanche) d'une manière absolument aléatoire en pièces de puzzle, il est probable, même si ce n'est jamais certain, que chaque pièce aura une et une seule manière de s'incruster dans l'ensemble des pièces.

Chaque symbole a une manière spécifique d'exister 'pour' et 'par' l'ensemble. Chaque symbole possède des propriétés singulières qui à la fois le distingue et l'unit aux autres symboles. Peu importe le contenu de chaque symbole! C'est ses frontières avec les autres symboles qui donne les caractéristiques de son engrènement dans la mécanique de l'univers. Il y a bien un "ordre" qui organise la cohabitation de toutes les "choses", un "ordre symbolique". C'est l'ordre symbolique et non le langage que le monde utilise pour faire valoir ses droits lorsque je fais de la menuiserie, de la cuisine, de la médecine ou de la théologie... Le mathématicien a beau choisir arbitrairement un système axiomatique, il n'inventera pas les subtilités stables que ses choix axiomatiques impliquent dans les relations entre, par exemple, ses axiomes, les côtés d'un triangle et son hypoténuse. Ces subtilités-là, il les découvrira; il est, lui aussi, l'explorateur d'un univers plus fort que lui...

Les règles de recombinaisons des symboles s'imposent par leurs formes dans l'acception la plus noble du mot "forme". Cette forme renvoie à une topologie qui n'est pas nécessairement géométrique d'ailleurs. Cette subtilité-là vaut aussi d'être mentionnée, car le matériau traité n'est l'objet des physiciens que si un découpage symbolique préalable nous dispose à le penser!

Pour les théologiens, les choses sont un peu moins nettes qu'en mathématiques évidemment, mais si l'on décape un peu l'épaisse couche de sacré dont ils aiment tartiner leurs pensées pour faire valoir l'importance de leur sujet, nous verrons que pour chaque découpage du domaine spirituel, la mise en relation entre les symboles fait apparaître des invariants! Il y a bien un ordre du monde qui supervise la spéculation religieuse. C'est même cette étrange observation qui, par-delà nos désirs et nos méfiances de mécréant, nous laisse croire qu'il y a bien une irréductible "réalité" spirituelle qui cherche à se faire valoir derrière et à travers nos travaux théologiques.

Lorsque, par exemple, un théologien chrétien trace dans son puzzle symbolique la frontière entre le mystère et l'énigme, il bouleverse d'une manière à la fois précise et exigeante toute l'anthropologie religieuse (et profane!); l'étude de la justice ou de l'amour y gagne des nuances difficilement accessibles aux autres sphères qui ne disposeraient pas de cette distinction symbolique. Un juge qui admet qu'il y a non seulement de l'inconnu mais aussi de l'inconnaissable dans un dossier vous dira combien juger devient difficile! La morale aussi (le rapport au devoir, au conformisme, au châtiment...) devra se repenser... Etc.

C'est plus compliqué encore! L'Occident judéo-chrétien, après avoir plus ou moins arbitrairement tracé des frontières symboliques dans la "mélasse" spirituelle pour distinguer ce qu'il appellent "Dieu" de "l'homme", la "mort" de la "vie", la "chair" de "l'identité", "l'erreur" du "péché", le "pardon" de la "Rédemption", (...), va essayer tant bien que mal (par le travail de ses théologiens) de mettre tous ces symboles en relation. Ce travail, plus il est fondamental, plus il risque d'avoir un effet rétroactif sur les divisions premières et il n'est pas rare qu'un théologien redécoupe le premier puzzle en pièces plus fines. Ainsi, la distinction entre le mystère et l'énigme évoqué plus haut est peut être bien plus le fruit des travaux des Pères de l'Église sur la Trinité que le reflet de la pensée de Jésus. Est-ce à dire que la richesse de la philosophie occidentale lorsqu'il s'agit de traiter de la puissance et de l'incontournabilité de l'Altérité (qui conduit jusqu'à la "Kénose" de Simone Weill, au "Visage" de Lévinas, voire à "l'Agapè" athée de Conte Sponville..), serait redevable de ces théoriciens de la Sainte Trinité?

Il serait probablement facile de montrer que Conte Sponville pense l'amour à partir de divers symboles issus d'un pré-découpage dont Moïse, l'auteur de la genèse, l'auteur du livre de Job, Jésus et quelques autres furent les principaux artisans. Mais Bouddha n'est pas intervenu dans la découpe de ce puzzle-là! La supériorité de Bouddha en ce qui conserne l'amour est plutôt à chercher dans ces subtiles frontières qu'il dessine entre le désir et les "sympathies limbiques" (védana) que l'Occident n'a pas encore vraiment digéré dans son ordre symbolique. (Voir étude dédiée à ce sujet dans ce site).

Charité, Mystère, Agapè,...ces mots recouvrent des symboles très étudiés dans la sphère chrétienne. Maintenant on en parle de plus en plus chez les Bouddhistes et chez les Hindouistes. On pourrait croire d'abord que les Gandi ou autres Dalai Lama christianisent leurs religions respectives qui, autrefois, quoi qu'on en dise, ne faisaient pas bien grands cas de ces affaires d'altérité et d'altruisme. Mais en fait ce serait mal comprendre l'histoire: ces théologiens-là ne christianisent rien, ils mettent à jour leurs religions en fonction d'une évolution symbolique, ce qui n'est pas du tout la même chose. Que le souci de la distinction symbolique entre le mystère et l'énigme dans la théologie Hindouiste lui donne in fine une couleur plus chrétienne est fortuit. Même sans la présence des chrétiens, cette division symbolique-là pouvait ou devait se faire valoir un jour ou l'autre...

J'ai pu observer ces trois dernières décennies que les Thaïlandais valorisent de plus en plus leurs bonzes à partir de mérites liés à la charité. C'est nouveau. Dans les années 80, lorsque l'on voyait le portrait d'un bonze dans un bus ou une maison, ce n'était jamais parce qu'il était "bon" dans le sens chrétien du mot. Certains, dont moi-même à l'époque, se sont crus autorisés à parler d'une christianisation du Théravada. Mais ce n'est pas d'une christianisation qu'il s'agit, c'est d'une mise à jour du Théravada! C'est faire un "update" comme on dit en informatique: globalement le "programme Théravada" garde ses caractéristiques fondamentales, ses racines, son influence très particulière sur la dynamique relationnelle en Thaïlande. Le peuple théravadien prend de plus en plus en charge une distinction symbolique particulière et si cette prise en charge conduit la Thaïlande à une éthique qui a des accents plus chrétiens qu'autrefois, ce n'est pas à cause des chrétiens, mais parce que, historiquement, les chrétiens valorisent cette distinction symbolique-là depuis plus longtemps.

Il y a une finasserie théologique à faire valoir ici: ce n'est pas l'exégèse qui est importante dans cette affaire de mystère et de charité. Ce n'est pas une analyse plus profonde des Védas, des paroles du Bouddha ou des Évangiles qui, par exemple, entraîne l'évolution éthique de l'Hindouisme ou du Bouddhisme jusqu'aux frontières des Droits de l'Homme, mais une fracture symbolique qui devait de toute façon un jour ou l'autre se produire. Le Dalai Lama, Matthieu Ricard et autres grands remorqueurs du bouddhisme contemporain en Occident essayent de repenser le Bouddhisme comme Bouddha l'aurait pensé s'il avait été déplacé sur un tel socle symbolique. Au final, d'ailleurs, les effets de ce genre d'évolution symbolique conduit sur le terrain à des effets qui restent malgré tout sensiblement différents. La compassion des Bouddhistes thaïlandais n'est pas superposable à celle des chrétiens. Un symbole peut avoir des frontières communes avec beaucoup d'autres symboles (comme un pays sur une carte géographique peut avoir plusieurs pays limitrophes). La nouvelle division symbolique peut donc laisser indifférentes bien d'autres frontières symboliques qui concernent aussi la compassion. Ces autres frontières symboliques inchangées continuent donc de stigmatiser la différence entre la compassion chrétienne et compassion bouddhiste (cf. article dédié à ce sujet).

Le christianisme s'est, lui aussi, adapté chaque fois que l'Occident remodelait ses assises symboliques. La compassion en France au Moyen Âge n'a finalement pas grand chose à voir avec celle promue aujourd'hui par les recherches sur l'Agapè (Nygren, Conte Sponville...). Le christianisme n'a jamais cessé de faire parler Jésus comme il n'a jamais parlé, pour le faire parler comme il aurait probablement parlé s'il avait été placé dans nos contextes symboliques. Relisons la leçon de Jésus intitulée "La Parabole du Bon Samaritain" dans les Évangiles, puis ce qu'en font les pères de l'Église, puis ce qu'en font les livre d'édification du début du XXe siècle... et enfin ce qu'en dit Françoise Dolto. Les effets des "updates" sont stupéfiants et d'autant plus intrigants qu'il y a aussi un jeu de yoyo (Dolto revient à la tendance patristique)!

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Pour le théologien libéré des fers du sacré, toisant de sa superbe l'accusation de blasphème ou d'hérésie, la sublime et presque inavouable intention d'un travail sur les premiers découpages symboliques ne serait pas tant de comprendre mieux sa religion que de s'immerger dans la "mélasse spirituelle" qui s'impose avant que nous la dépecions en religions. Eckaert, Krishnamurti, et autres Pannikar qui aimaient chipoter aux entrailles des grandes conventions culturelles, nous offrent une altitude, une distance critique, qui, me semble-t-il, incline, subrepticement mais inévitablement, tous les spirituels du monde vers quelques fondamentaux symboliques. Il y a probablement des symboles universels. La mélasse n'est pas tout à fait homogène. Des densités prédisposent à prendre en considération quelques découpages symboliques précis, quelques frontières qui sont ou seront quasi unanimement reconnues par les esprits instruits. J'ai déjà évoqué la frontière entre l'énigme et le mystère et son impact sur la perception de l'altérité (et donc sur l'amour et l'éthique). Je dois maintenant évoquer des découpages symboliques autrefois typiquement orientaux qui ont débarqué dans nos sphères. Les frontières symboliques que recouvrent des concepts comme la "Vacuité", la "Non-Dualité", "l'Illusion du Moi" s'imposent de plus en plus à côtés de nos "Agapè", "Logos" et autres "Devoir transcendantaux". Les philosophes du soupçon, la psychologie des profondeurs et autres théologies de l'absurde en sont comme les ombres portées... Les symboles fondamentaux qui articulent soit nos religions soit leurs religions, sont des pierres dans la mélasse... Ces pierres, à très long terme, par les pouvoirs souterrains de la mondialisation et de l'internet pourrait incliner l'humanité entière à partager quelques fondamentaux religieux. Ces frontières symboliques universalisables auraient été négligées ou ignorées ici ou là simplement parce que la mélasse spirituelle est un Océan immense que les diverses cultures commencent seulement à explorer systématiquement.

À nouvelle époque nouvelles ambitions; lorsque les diverses religions sont mises en contact, les théologiens qui comprennent de plus en plus qu'il y a un Océan spirituel qui s'impose en amont de leurs religions, cessent de vouloir faire des prosélytes ou de démontrer la supériorité d'une religion par rapport à une autre. Cela est devenu comme par enchantement un souci d'imbéciles; il serait tout aussi crétin de considérer par exemple qu'en médecine la neurologie est plus médicale que l'endocrinologie!

Ces courants dits "syncrétiques" (New Age...) qui imbibent de plus en plus prières et sermons, suscitent des angoisses chez les vieux dévots des grandes Traditions, mais pas chez ceux qui ont déjà actualisé leurs puzzle symbolique! S'il y a peut-être quelques paumés qui ramolissent les religions occidentales par des Ying et des Yang dépouillés de leurs consistances symboliques (même chose pour l'Orient avec la Charité), il y a aussi et surtout de plus en plus d'authentiques Chrétiens engagés qui, pour le plus grand bien leur religion, aiguisent leur acuité spirituelle dans les centres de méditation bouddhistes ou des ashrams vichnouistes... Ces nouveaux spirituels laissent comprendre que l'universalisme déclaré d'une religion n'est pas nécessairement en contradiction avec l'universalisme déclaré d'une autre religion et ils ont bien raison! Il suffit, pour le comprendre, d'assumer une distinction symbolique entre ce que recouvre le mot "religion" et ce que recouvre le mot "spiritualité". Cette frontière symbolique-là est manifestement de plus en plus universellement partagée dans le monde. Cette lucidité-là est symbolique, elle est sans doute cognitive, mais elle n'est pas liée à un quelconque dogme ou acte de foi. Une religion est de plus en plus comprise comme un effort de verbalisation d'une expérience spirituelle. La spiritualité, c'est bien plus que ce qu'une religion peut en dire et il faudrait maintenant être bien sot ou bien présomptueux pour croire ou affirmer le contraire.

Les spirituels capables de penser et de vivre la spiritualité à partir de plusieurs sphères symboliques (de plusieurs religions) sont malgré tout encore rares (cf. article dédié à la bi-religiosité). Ces hommes rares n'ont pas nécessairement tous envie de jouer aux prophètes. Mais ces hommes existent: Raimon Panikkar? Krisnamurti?... Je n'en suis pas de ceux-là -hélas- et mon lecteur devra s'en accommoder. L'affection que j'éprouve pour le Bouddhisme me conduit donc à m'attacher dans cette section de mon site à des questions souvent plus critiques que spirituelles. Mon lecteur qui devra se contenter de cette sobriété admettra, peut-être, que ce maigre apport est malgré tout utile pour autoriser le plein déploiement du dialogue entre nos belles religions.

 

paul yves wery - Chiangmai, 2010

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