PC/tablette Welcome/accueil smartphone
Partager Webmaster: paul yves wery contact@

-

réduire TXT Agrandir TXT

"Giron Robert Wery"

Projet pour les quadriplégiques

 

Chronique du projet

Au départ, nous ne nous occupions pas de quadriplégiques. Nous en avons rencontré d'abord un, puis un deuxième, puis un troisième, puis le deuxième est mort, puis les quatrièmes, etc. Ce n'est qu'à la fin de 2013 que nous avons décidé d'abandonner progressivement nos anciennes activités (essentiellement dédiées aux vieillards) pour nous concentrer sur les problèmes des quadriplégiques. Les anciennes chroniques passent aux archives et n'indiquent plus l'orientation du projet. Elles sont néanmoins accessibles en cliquant ici

 

Je reprends la plume en février 2014, quelques jours après la mort de Joy (voir archives)... Il s'est passé beaucoup de choses depuis lors, mais comme le malheur au malheur ressemble, j'avais jugé inutile de continuer le récital des anecdotes. Je n'étais pas en recherche de donations et pour moi écrire est une affaire difficile qui me mange beaucoup de temps...

Joy, notre premier quadriplégique, aura été l'instigateur d'un virage à 180° du Giron: Oor et moi avons décidé il y a quelques jours d'abandonner progressivement toute notre action en faveur des vieillards pour nous concentrer sur l'assistance aux quadriplégiques.

Nous fréquentions Joy depuis 2011. Nous allions le retrouver deux fois par semaine. Il était surtout question de soins infirmiers (eschares, toilettes...). J'ai pensé un moment que j'introduirais l'ordinateur dans sa vie pour le faire virtuellement sortir de son lit, mais Joy ne possédait pas ce minimum de ressources mentales requis pour entrer dans l'univers de l'informatique à plus de cinquante ans. Tout cela ne l'intéressait pas. Joy n'arrivait même pas à s'intéresser à la TV qui était souvent allumée dans cette pièce commune où il végétait... Dans un coin sombre, sur son grabat, il ne pouvait pas même bouger un doigt, mais il ne se plaignait de rien. Il me semblait même qu'il jouissait d'une vague euphorie qui le laissait sourire facilement, ce qui m'avait d'abord laissé croire que c'était une sclérose en plaques qui l'avait paralysé. (En fait, c'est une erreur médicale qui l'a cloué, sur son matelas; une sordide affaire d'élongation sur son lit d'hôpital où il s'était rendu à pied après un accident en vélo). Les douze dernières années de sa vie, Joy n'a rien pu faire bouger de son corps sinon son cou. Il a donc passé douze ans sur son matelas à attendre que l'un ou l'autre vienne lui donner là béquetée ou soigner ses escarres ou le laver... Il est mort il y a quelques jours sans crier gare.

C'est par lui que nous fûmes introduits dans la sphère très étrange des quadriplégiques. Il ne faut pas être savant ou avoir une longue expérience de la vie pour deviner qu'en général, la vie d'un quadriplégique, cela ressemble à un quartier de l'enfer. Lorsque l'on entre dans l'univers de tels malchanceux, la cause de la quadriplégie est une information inutile... Ce qu'il faut chercher c'est plutôt l'existence ou non d'une petite mobilité d'une épaule, ou d'un poignet, ou d'un doigt, ou du cou... Arrive-t-il à s'asseoir? Peut-il au moins se pencher sur le côté?... Peut-il amener sa bouche à une cuillère ou une paille? A-t-il encore conservé le contrôle de ses sphincters? Est-il capable de "ramper" de son lit à une chaise roulante? Est-il capable de faire bouger une souris et puis de cliquer?

Il y a des quadriplégiques qui n'ont pas grand-chose à envier aux paraplégiques et d'autres qui ne peuvent bouger que les yeux... Il y a des quadriplégiques qui ont perdu la moitié de leur intelligence dans leur malheur et d'autres qui n'ont commencé à penser la vie qu'après leur accident... Il y a ceux qui rêvent encore et les dépressifs...

En Thaïlande, pour le moment, l'état leur octroie dix euros par mois (juste de quoi payer la consommation de riz). Les ONGs ne font encore rien... On a beau chercher, tout ce qui dans ce pays est organisé pour les handicapés ne concerne que les hémis et les paraplégiques (ou assimilables). Les quadris, c'est trop lourd...

Oor et moi ne somme pas fait de pierre et j'ai de l'argent, il faudra donc que nous mettions la main à la pâte. On débrayera lorsque l'état et les ONGs prendront le relais...

La semaine prochaine commencera la construction dans mon jardin d'un hospice qui pourra accueillir jusqu'à neuf quadriplégiques sévères ou très sévères (mais conscients! Je pense que nous donnerons priorité aux conscients parce qu'ils souffrent plus). L'argent manquera peut-être très vite, mais j'ai pris sur moi de commencer par ne pas trop y réfléchir; il n'est pas impossible que notre initiative enclenche une chaîne de solidarité?... J'ai déjà été voir les Rédemptoristes de Pattaya qui ont fondé une école pour les handicapés moins sévères et encore jeunes... Ils acceptent déjà de défiscaliser nos éventuels donateurs... Ils nous aideront tant que possible par leur expérience et leur network...

Le pire avec les quadriplégiques, c'est qu'ils ne sont pas vraiment rares. On ne les voit pas, on ne les entend pas, on ne les connaît pas parce qu'ils sont littéralement cloués sur leurs matelas, mais je me rends compte qu'ils sont probablement plus d'une vingtaine pour la simple zone de Chiangmai qui nous concerne (à portée de notre moto). Malheureusement, ou heureusement, la mortalité dans leurs rangs est énorme. Ils meurent d'ennuis et de mauvais soins à l'occasion d'une septicémie sur escarre, d'une pneumonie ou d'une insuffisance rénale (car beaucoup sont dépendants d'une sonde urinaire...).

Nous imaginons tous sans difficulté à quoi leur malheur ressemble, mais je vais pourtant donner une anecdote, une seule anecdote, qui est tout à la fois grotesque, tragique, burlesque, inhumaine, atroce... une histoire de souris mais pas d'une souris informatique!

Narin est donc un de ces gaillards enchaîné par le poids de son corps sur un lit. Il est là depuis quinze ans. Sa soeur l'a à charge bien malgré elle. Elle a un enfant autique, elle se serait bien passé de ce cadeau empoisonné qu'elle assume malgré tout tant bien que mal lorsqu'elle revient du marché où elle vend des légumes. Cette fille a refusé que j'aille voir son frère pour l'initier à l'informatique car avec lui, elle a déjà trop de soucis sans l'informatique... Si je veux aider son frère nous a-t-elle fait comprendre, il faut le prendre dans nos bagages; elle nous le donne... Et c'est d'ailleurs ce que nous ferons dès que notre hospice sera en mesure de l'accueillir. La peau de Narin est solide semble-t-il puisqu'il ne souffre pas d'escarres. Il a juste quelques plaies aux pieds, mais n'en souffre pas puisque son corps ne ressent plus rien... Un jour, une souris affamée a pris sur elle de monter sur le matelas et s'est mise en tête de manger Narin en commençant par son pied. Narin voyait donc la souris le manger, mais il était absolument incapable de la chasser. Il a fallu attendre que la soeur revienne. Il paraît que la souris à grignoté jusqu'à l'os, mais comme elle ne s'est pas attaqué aux artères, Narin vit encore...

Tout est dit, je crois...

Je ne sais pas exactement ce que nous ferons des quadris que nous hébergerons, mais je me fais un point d'honneur à réussir à leur donner une vie virtuelle via Internet. J'équiperais les chambres de matos spécialisé de telle sorte que chacun d'eux puisse, s'il le désire, fuir sa terrible condition médicale par des escapades virtuelles sur facebook, twitter et autres skype. Je prendrai le temps qu'il faudra pour les initier. Je n'en suis d'ailleurs plus vraiment à mon cou d'essais puisque Noho qui vit maintenant de l'informatique n'était certes pas un quadriplégique, mais il n'avait ni mains ni bras pour frapper son clavier et tenir sa souris ce qui ne l'empêche pas de tripoter efficacement son ordi à coup de doigts de pieds et de moignon d'épaule... Wan lui est un "vrai" jeune quadriplégique tombé d'un cocotier il y a deux ans. Je l'ai rencontré pour la première fois il y a environ un an et à l'époque n'avait jamais touché un ordinateur. Il circule maintenant tous les jours sur la toile, se fait de nouveaux amis (handicapés ou normaux). Il surfe tant et si bien qu'il a finalement été admis par les Rédemptoristes pour étudier la programmation pendant deux ans à Pattaya! Thong, un autre quadriplégique à qui j'ai appris l'ordinateur vient, lui aussi d'être accepté... Je sais que les Rédemptoristes ne seront pas en mesure d'accueillir tous nos quadriplégiques, mais qu'importe; d'autres challenges vont peut-être s'imposer qui seront encore plus gratifiant et distrayants pour nos protégés...

Pour le reste, l'essentiel de notre travail sera ingrat: remplir et vider leur tube digestif... Bah... On aura l'impression d'être utile, ce qui n'est pas gagné pour tous sur cette terre de granite...

paul yves wery - février 2014

 

 

 

 

 

 

English translation is still not available.

Please, consider to use online webpage translator (google, etc.)

 

 

welcome/accueil